8 mai 2017

LE PATRIMOINE CULTUREL COMME MOYEN D’ENRACINEMENT ET D’EMULATION COLLECTIVE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Le papier précédent a cherché à montrer que le changement économique est le fait de sujets pleinement conscients de leur individualité historique et ayant la ferme volonté de prendre part à la civilisation industrielle. L’individu subjugué, marqué par une inclination autoréductrice, tend à renoncer à son histoire et à ses ressorts culturels propres. Or le sentiment d’émulation collective exige qu’il soit désaliéné et acquière la confiance en lui.
C’est là qu’apparaît la nécessité, pour les grandes cultures aujourd’hui dominées, de prendre conscience de leurs réalisations et hauts faits du passé, de leurs contributions dans le savoir universel. Selon le mot de Ki-Zerbo, «vivre sans histoire, c’est être une épave ou porter les racines d’autrui. […]. C’est, dans la marée de l’évolution humaine, accepter le rôle anonyme de plancton et de protozoaire». (1)
Le salut des pays musulmans ne pourrait naitre des perspectives aliénantes de l’acculturation. Il procédera uniquement d’un retour réfléchi et agissant aux sources historiques de la civilisation musulmane. Car, si la valorisation du passé parait légitime et rationnelle, elle est destinée sur le plan psychologique à compenser le sentiment général d’infériorité à l’égard de l’Occident. Appelés à relever des défis de taille, les peuples subordonnés sont tenus vaille que vaille de se libérer des blocages moraux, de compter sur eux-mêmes, de croire en eux-mêmes. Si telle nation ou ensemble de nations doit tenir sa vraie place dans le monde, il lui faut d’abord tenir sa vraie place dans la conscience de ses propres sujets. Nul processus de changement ne peut avoir lieu avant le développement du sentiment d’identité et d’unité.
Ainsi se dégage un impératif majeur : il faut être en mesure de «bien définir le profil de l’homme de demain que l’on souhaite former et le type de société que l’on se propose de créer afin d’en induire le système éducatif approprié». (2) Le rôle de l’éducation est décisif : on devient allemand, bolivien ou chinois grâce à une éducation et au partage d’une tradition commune. C’est pour garantir sa pérennité qu’une communauté humaine transmet ses traits sociaux et culturels à ses membres. Comme le souligne Durkheim, «il faut que l’éducation assure entre les citoyens une suffisante communauté d’idées et de sentiments sans laquelle toute société est impossible». (3)

Il convient d’insister : un peuple qui aspire à se constituer en nation s’attache d’abord à reprendre possession de son histoire, à faire état des exploits et réalisations des hommes qui en font partie. Valoriser le patrimoine culturel doit être perçu comme un moyen d’enracinement et de cohésion. Cela ne doit aucunement être confondu avec une quelconque forme de passéisme, une évasion dans le mythe. De toute évidence, on ne bâtit pas une nation sur la seule nostalgie des souvenirs d’hommes aussi illustres soient-ils.
La mémoire, ce n’est guère la porte ouverte aux scléroses et au narcissisme oiseux. Cela doit permettre de prendre conscience du retard et d’essayer de le rattraper. L’héritage du passé peut nous aider à éclairer notre présent, à mieux le comprendre ; il peut donner à nos actions l’indispensable arrière-plan historique et culturel. Enseigner Ibn Khaldoun, Ibn Batouta, Al-Batrouji (Alpetragius), Fatima Al-Fihri dans les écoles marocaines, c’est marquer que la pensée scientifique – un des paramètres des temps présents – fait partie du patrimoine culturel endogène. S’il faut naturellement acquérir les nouveaux savoirs, il est hautement important que le fond culturel soit revalorisé et ravivé. On gagne à le dynamiser et l’utiliser comme un levain, un levier, à inciter à la créativité, à décomplexer l’être social.
Faire cas du patrimoine culturel en effet n’aura un sens que si cela incite à l’imagination et à l’innovation, que si ce patrimoine est intégré dans un processus de progrès humain et technologique. Si la culture est mémoire et transmission d’un héritage, elle est aussi création. Il s’agit de faire évoluer l’héritage historique, de s’en inspirer à la lumière des exigences du présent, de le porter en somme du registre des sentiments au registre du réel.
De fait, la réflexion de Fanon ne me semble pas pertinente : «La découverte de l’existence d’une civilisation nègre au XVème siècle ne me décerne pas un brevet d’humanité. Qu’on le veuille ou non, le passé ne peut en aucune façon me guider dans l’actualité». (4) Le passé, si l’on ne se contente pas de la chanter, peut au contraire montrer la voie à une société qualitativement différente. Il peut être fécond d’y puiser l’inspiration du présent et du futur.
L’éducation doit retrouver sa double vocation qui consiste à favoriser l’enracinement dans le milieu d’appartenance, en accordant une place privilégiée aux valeurs endogènes mobilisatrices, tout en s’ouvrant sur un monde en constante évolution. L’aptitude des acteurs sociaux à se projeter dans l’avenir est à la fois une manifestation et une condition de progrès. L’humanisme à construire est respectueux des racines, mais non contemplatif ; il est ouvert sur l’avenir mais en même temps attaché à la singularité.


Les sociétés du Sud se doivent de prendre conscience de leurs ancrages culturels, de reprendre possession de leur histoire et leur être propre pour pouvoir ensuite prendre possession de leur avenir. Morishima est de cet avis : «Nul pays ne peut progresser s’il méprise son propre passé, lequel détermine le cours ultérieur de son développement». (5) Autant dire que la reconquête de l’indépendance est conditionnée par celle du passé.
La démarche prospective appliquée à la problématique du sous-développement ne saurait donc évacuer la dimension historique. Chaque société, à partir de sa dynamique antérieure, se singularise par des mécanismes de changement propres à elle. En ce sens, l’avenir se doit d’être exploré sur une base rétrospective solide. Il s’agit en somme d’opter pour une vision rétro-prospective, une vision à la fois historique et prospective.
En somme, c’est aux responsables de l’éducation et de l’enseignement qu’incombe la charge de transmettre aux générations montantes le patrimoine intellectuel de la nation, de mettre en exergue sa portée dans le développement de la connaissance universelle. Car l’essentiel n’est pas d’inculquer des connaissances, «il faut former des esprits qui […] réalisent l’harmonie entre ce qui est enraciné au plus profond d’eux-mêmes, qui est l’héritage du passé, et ce monde de machines qu’ils doivent dominer pour ne pas se laisser écraser par lui». (6)


Thami BOUHMOUCH
Mai 2017
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(1) Reproduit in Le Rapport mondial sur l’éducation, UNESCO 1991, p. 69.
(2) Samba Yacine Cissé, L’éducation en Afrique à la lumière de la conférence de Harare (1982) Etudes et documents d’éducation n°50, UNESCO 1985, p. 9. Je souligne.
(3) Emile Durkheim, Education et sociologie, PUF 1980, p. 59. Je souligne.
(4) Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, Seuil 1975, p. 182.
(5) Mishio Morishima, Capitalisme et confucianisme. Technologie occidentale et éthique japonaise, Flammarion 1987, p. 284. Je souligne.
(6) Ahmed Taleb-Ibrahimi, in Anouar Abel-Malek, La pensée politique arabe contemporaine, Seuil 1975, p. 197. Je souligne.

4 mai 2017

INCLINATION AUTOREDUCTRICE EN SITUATION NEOCOLONIALE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Au-delà des contraintes matérielles et mesurables, les pays du Sud ont besoin d’une idéologie mobilisatrice, de représentations propres à guider l’action… C’est que le changement économique ne se réduit pas à des modifications quantitatives. Il est, à maints égards, le fait d’hommes pleinement conscients de leur individualité historique, qui se sentent appartenir à un «Nous». Or, la tendance à faire abstraction du fond culturel n’est pas de nature à surmonter la dépersonnalisation coloniale, ni à ébranler les inerties.
L’ex-colonisé arabo-musulman se fait l’adepte convaincu de toutes les spéculations de l’esprit élaborées en Occident. Il se réfère systématiquement à Niezsche, Kant, Descartes, Sartre, Ricardo et bien d’autres. Ni Ibn Sina, ni Farabi, ni Ghazali, ni Iqbal, ni Al-Maqrizi n’ont d’autre importance à ses yeux que celle de la curiosité historique. C’est précisément le péché par omission commis par l’Occident depuis des siècles. Mettre au rancart les grandes contributions des cultures extra-occidentales n’est conforme ni à la vérité ni au bon sens. «C’est faire peu de cas en effet de la raison, de l’objectivité et de l’intégrité intellectuelle que d’inculquer à nos enfants les théories économiques de Karl Marx et d’Adam Smith et d’escamoter celle d’Ibn Khaldoun et d’Abou Youssef, ou encore de leur apprendre les découvertes de Galilée et de Newton en physique tout en passant sous silence les innovations d’Ibn Haïtam et de Bayrouni dans ce domaine. Pas plus qu’il n’est raisonnable de leur faire étudier les travaux de Leibnitz et de Pascal en mathématiques et négliger ceux de Khawarizmi et de Jaber Ibn Hayyan». (1)
L’homme subjugué est marqué par une inclination autoréductrice : il se détourne ou perd de vue ce que ses attaches culturelles contiennent de positif et de stimulant ; il adopte délibérément le logos et codes décidés par le système néocolonial. Il y a acculturation dès lors qu’il renonce à son histoire et à ses ressorts culturels propres. Un fait vaut d’être souligné : «le système de domination occidentale qui s’efforce depuis des décennies de dépersonnaliser et d’assimiler les peuples musulmans, a maintenant trouvé des Musulmans colonisables brandissant fièrement le concept de l’acculturation contre eux-mêmes». (2)

Ces considérations ont certes des résonnances affectives mais les problèmes concrets qu’elles soulèvent sont cruciaux. L’exemple de la Chine est significatif à cet égard : dans ce pays, on s’efforce d’apprendre aux enfants que le «triangle de Pascal» remonte à Shu-jie en 1303, la création des caractères mobiles d’imprimerie à Bi Sheng au XI siècle ; on met en relief le sismographe de Zhang Heng, l’invention du papier de Cai Lun au 1er siècle, etc. Les Chinois entendent montrer qu’ils «ne considèrent pas la science comme quelque chose dont ils seraient redevables à l’aimable générosité de missionnaires chrétiens, comme quelque chose qui n’aurait point de racines dans leur propre culture. Au contraire, la science a des racines profondes et illustres en Chine et son peuple en est de plus en plus conscient». (3) 
Il ne s’agit certainement pas d’idéaliser certaines figures de l’histoire pour évincer d’autres, ni seulement de réparer une injustice criante. S’il importe d’inculquer le respect des ancrages culturels, c’est dans le but de développer la confiance en soi et de renverser le joug de la soumission irréfléchie à l’Autre et à ses significations latentes.
On se doit dans tel pays arabe d’apprendre aux générations montantes que c’est au sein de la civilisation arabe que les sciences sociales ont été fondées, le calcul, la mécanique, l’optique et l’astronomie développés, la trigonométrie inventée, la première encyclopédie médicale élaborée, etc. Si le but est un changement complet de psychologie sociale, il y a grand avantage à faire cas de l’astrolabe utilisé dès le XIIIème siècle au Yémen, du Traité sur les machines d’al-Jazair contenant l’essentiel des conceptions de Léonard de Vinci, de la première fabrique de papier créée à Bagdad vers 800, etc. (4)
Ici, on se heurte à une objection usuelle : à quoi glorifier le passé peut-il bien servir dans le monde actuel où seule la maitrise de la technologie et du savoir-faire permet à une nation d’être reconnue ? Certes, comme Benslimane le soutient, Ibn Farnass a le premier fabriqué le verre, conçu un appareil volant, mais aujourd’hui les cristalleries se trouvent en Europe et la conquête de l’espace n’est pas le fait des Arabes. Certes Ibn Sina fut une sommité de la médecine et Ibn Nafiss a découvert le premier la petite circulation sanguine, mais aujourd’hui les grandes découvertes médicales proviennent de l’Occident… (5)

Une telle argumentation ne débouche sur rien de positif et il est souhaitable que soit levée l’équivoque. Nul ne prétendra que la redécouverte et la valorisation d’ancêtres injustement méconnus pourraient en elles-mêmes bouleverser une situation végétative. Il n’y a pas lieu de toute évidence de croire en une telle relation immédiate et simpliste. Il est incontestable que les peuples déshérités n’ont d’autres choix que de chercher à relever les défis sans cesse renouvelés par la civilisation industrielle. Or – c’est le point primordial – si les défis sont regardés comme surdimensionnés, ils ne tendront pas à susciter la motivation de réussite et l’énergie nécessaires à un changement véritable. Ce principe vaut pour les individus comme pour les groupes sociaux. C’est ce qui explique sans doute le retard considérable pris dans le domaine scientifique par des cultures qui avaient devancé l’Europe de plusieurs siècles – et ce qui explique le cercle vicieux dans lequel elles sont enfermées aujourd’hui.
Un tel retard n’est pas un état auquel il s’agit de se résigner. A mon sens, le véritable frein réside d’abord dans l’absence de volonté de prendre part à la civilisation industrielle. L’exigence du développement, selon Gellner, «provient du désir de bénéficier du statut d’être humain à part entière en participant à la civilisation industrielle ; participation qui seule permet à un pays ou un individu de contraindre les autres à le traiter en égal». (6)
La  véritable émancipation économique des nations passe par l’acquisition du savoir technique. Il est alors impératif de stimuler l’esprit scientifique et d’intégrer les notions techniques à la vie quotidienne des hommes. Pour cela, le sentiment d’émulation collective exige que l’individu soit désaliéné et acquière la confiance en lui. Il faut en somme qu’une mentalité générale se prête au changement et au progrès.
La valorisation du patrimoine culturel pourrait libérer l’individu des blocages moraux, donner à l’action l’indispensable arrière-plan historico-culturel, inspirer le présent et le futur… C’est ce que le papier suivant s’attachera à aborder.


Thami BOUHMOUCH
Mai 2017
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(1) Abdelhadi Boutaleb, L’Isesco et la renaissance islamique, Casablanca 1985, p. 113.
(2) Youssef Girard, L’acculturation revendiquée ou le coefficient autoréducteur http://www.ism-france.org/analyses/L-acculturation-revendiquee-ou-le-coefficient-autoreducteur-article-18488
(3) Joseph Needham, Les leçons de la Chine, in Charles Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, p. 182.
(4) On pourra se référer à ce sujet, entre autres ouvrages, à Sigrid Hunke, Le soleil d’Allah brille sur l’Occident, Albin Michel 1997 et à Roger Garaudy Promesses de l’islam, Seuil 1981, pp. 76 à 90.
(5) Cf. Yahia Benslimane, Nous Marocains, Permanences et espérances d’un pays en développement, éd. Publisud (année ?), p. 24.
(6) Ernest Gellner, Scale and nation, cité par Robert W. Tucker, De l’inégalité des nations, Economica 1980, p. 49.

17 avril 2017

SYSTEME EDUCATIF ET CONCEPTIONS IMPORTEES EN SITUATION NEOCOLONIALE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Tout système d’enseignement répond de manière plus ou moins consciente à trois finalités. La finalité économique vise à préparer l’individu à prendre part à l’activité productive. La finalité sociale fait de l’éducation un instrument de socialisation et d’intégration à la collectivité. La finalité culturelle consiste à transmettre et consacrer les valeurs propres au milieu d’appartenance.
Il ne suffit pas de retenir la première finalité pour considérer l’éducation comme un facteur de changement économique. Les préoccupations sociale et culturelle, quoique de manière indirecte, concourent au même but – s’agissant de susciter des motivations et une éthique favorables à un tel changement.


Un système d’enseignement transplanté et inadéquat

L’économiste, qui a longtemps appréhendé le développement en termes d’investissements matériels, redécouvre et réintroduit l’éducation dans ses schémas d’analyse. «L’éducation devient partie intégrante de l’être humain qui, sous le concept abstrait de facteur travail, a été dès l’origine considéré comme l’un des facteurs de base de l’activité économique». (1) Les termes facteur humain ou investissement humain semblent en effet dissimuler un aspect essentiel : le contenu de l’éducation et son influence sur les types de conduite.
L’éducation, sous l’angle socioculturel, constitue un agent fondamental de changement. Par l’éducation, il est possible de combattre la résignation et l’accommodation à l’immobilisme, de susciter une volonté de lutte pour l’amélioration. C’est alors que l’apprentissage prend véritablement un sens. Il s’agit de générer des comportements qui facilitent l’assimilation des nouvelles cohérences. Car tout processus de développement dépend essentiellement des attitudes des sujets économiques. L’état d’éveil et d’exigence, l’esprit de calcul économique, le goût de la progression, la faculté créatrice : tels sont les aspects de la rationalité moderne que l’éducation doit transmettre et valoriser. Une société en évolution ne peut s’en tenir aux valeurs acquises ; il faut en conquérir d’autres, socialiser l’adulte de demain à une société qui sera différente de ce qu’elle est aujourd’hui.
Pour autant, un système d’enseignement est toujours enraciné dans un milieu socioculturel ; il reflète l’éthique et les idéaux caractéristiques de ce milieu. Or, les leaders des nouveaux Etats ont eu tendance à l’imaginer comme une réplique de la société occidentale. L’enseignement a été marqué par la persistance de programmes légués par l’ex-métropole ; il a gardé pour l’essentiel le même contenu. Les modifications apportées aux modèles transmis n’ont été souvent ni assez systématiques, ni assez profondes.

La transposition de schémas exogènes fausse en quelque sorte le rapport à l’espace, au temps, à la famille… Dès la petite enfance, l’homme subjugué baigne dans un univers qui lui est étranger. Il n’est que de penser à tous ces manuels utilisés volontiers en Afrique, où il est question de Blanche-neigede Mariage de Figaro, de fromage du terroir,  de géographie du Massif Armoricain, etc. On aboutit à un déracinement complet des jeunes, qui vivent sur deux registres dissemblables. L’effet de frein à l’égard d’un mouvement d’émancipation risque alors d’être grave, car l’éducation dans un tel contexte n’est en rien agent de mutation des mentalités.
Le danger d’aliénation est encore plus évident quand le support éducatif chante les louanges du passé colonial. Ainsi, dans des pays comme le Mali, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, les élèves ont longtemps continué à réciter que le Maréchal Gallieni «n’avait peur de rien ; les indigènes admiraient son courage et son habileté ; ils finirent par lui obéir et travailler au lieu de se battre». (2)
L’absurdité et les périls des décalques sont à souligner. Réformer l’enseignement ne consiste pas à supprimer des textes et en ajouter d’autres ; c’est concevoir cet enseignement en fonction de la problématique du pays concerné et en liaison avec l’expectative et les exigences de sa propre mutation économique et socialeDans pratiquement aucun pays néocolonial on n’a véritablement tenté d’élaborer une réforme éducative adaptée aux réalités et besoins endogènes. Par crainte du changement, par manque de volonté politique ou parce que l’imitation de prototypes externes a prévalu, le système éducatif est resté largement extraverti et tragiquement inefficace. 




Inanité des conceptions exogènes

D’aucuns n’hésitent pas à faire grief aux fondateurs européens de la science économique d’un certain péché d’occidentalisme. Pourtant, il est normal et en tout cas logique que des économistes se préoccupent en priorité de l’univers dans lequel ils baignent. Le reproche devrait plutôt être fait aux pays extra-occidentaux qui persistent à brandir, sans discernement, des grilles d’analyse qui ne leur ont pas été véritablement destinées. Certains paradigmes semblent être adoptés pour la seule raison qu’ils proviennent de la puissance mère.
Les chercheurs et décideurs du Sud, séduits par les schémas explicatifs conçus ailleurs, font abstraction de la signification à donner aux conceptions théoriques et à leur traduction dans la pratique matérielle. Ce n’est nullement faire preuve de rectitude scientifique que de faire sienne des spéculations de riches quand on vit dans un milieu de pauvres. Le fait que rapportait Austruy est significatif à cet égard : en Inde «au milieu des mendiants et dans l’univers alarmant de la prolifération indienne, les étudiants préféraient discuter avec sérénité de la bullion controversy que de se poser des problèmes moins iréniques au sujet de leur situation immédiate.» (3)
La tendance est d’enseigner des concepts situés à un niveau d’abstraction tout à fait inopérant, des modèles qui laissent de côté la problématique endogène. «Cet enseignement [de l’économie] est sans rapport avec les problèmes qui existent dans ces pays, ni avec leur solution. Il s’agit plutôt d’explications élégantes des théories sophistiquées et des systèmes en vogue dans les universités d’Europe ou d’Amérique». (4) Peut-on transposer dans un contexte apathique  les analyses de conjoncture et de croissance qui sont valables surtout dans des économies développées ? Des disciplines puisées dans les manuels importés, telles que la répartition et la comptabilité nationale, sont-elles véritablement crédibles alors que l’outil statistique est défaillant, la part de l’autoconsommation importante et d’innombrables revenus sont saisis de manière approximative ?
Déjà dans les sociétés opulentes où les instruments de mesure sont plus ou moins cohérents et en tout cas à ambition exhaustive, la connaissance théorique, selon S. Amin, ne semble pas bien adhérer à «l’art de gestion» de l’économie. «Mais dans les pays sous-développés, cet art ne peut être que visiblement impuissant et absurde, puisque le système des concepts sur lequel il se fonde ne correspond même pas aux mécanismes apparents. La crise de l’enseignement économique – ici nécessairement caricatural – ne peut en être que plus vivement ressentie». (5)
La manière dont le savoir historique est perçu et transmis appelle des observations similaires. Dans les ex-colonies françaises, tout bon diplômé connaît d’ordinaire Marignan, Jeanne d’Arc, la guerre de Cent Ans, la République de la Convention, etc. L’idée ici n’est pas de suggérer de cloîtrer la connaissance ; il s’agit plutôt de s’inscrire en faux contre une approche faisant de l’Europe le centre du monde et à y ramener tout le développement humain.

L’effet inertiel des habitudes conduit encore nombre d’universités extra-occidentales à diviser l’histoire selon des points de repère hérités du passé colonial. C’est ainsi que se gravent dans les esprits le déroulement et la systématisation d’évènements qui ont marqué l’Europe hégémonique et donc toute l’idéologie sous-jacente d’acceptation de la tutelle. Si l’héritage gréco-romain est mis en avant, l’Egypte pharaonique et les empires assyro-babyloniens sont presque laissés dans l’ombre. L’étude du Moyen âge – catégorie spécifiquement européenne – ne laisse que peu de place à la civilisation maya et aux dynasties arabes. Quant à «l’histoire moderne», confondue avec le début de l’expansionnisme européen, c’est sur le fait colonial qu’elle centre l’attention.
Attribuer à une telle segmentation de l’histoire un caractère d’universalité, c’est bien perpétuer l’ascendant de l’Europe. Il est inquiétant de voir l’homme arabe assimiler le «Moyen-âge» à une «période sombre», à une «longue attente», alors que «du VIIème au XIVème siècle, il n’y a pas eu un trou noir, mais l’épanouissement de l’une des plus brillantes civilisations de l’histoire : la civilisation arabo-islamique». (6) Non seulement la «Renaissance» met en avant une idéologie de justification du colonialisme, mais elle donne matière à un mépris particulier pour l’Orient. N’était-elle pas devancée par la renaissance civilisatrice de Bagdad et, plus anciennement encore, par la première renaissance dans l’histoire qui a eu lieu en Egypte et à Sumer ?
Le savoir historique, tel qu’il est volontiers adopté par les nations assujetties, est idéologique et mystificateur. Il aboutit à «réduire quantitativement et qualitativement la place des peuples non européens dans l’évolution universelle. A ce titre, il fait partie de l’appareil intellectuel de l’impérialisme». (7) On peut affirmer – tout en regardant le développement humain comme un tout – que chaque nation ou ensemble de nations a sa «vérité» historique. Ainsi, «en Grèce, l’Antiquité va jusqu’au XVème siècle et l’occupation turque correspond à une sorte de Moyen-âge. En Chine, l’histoire moderne (jindai) va des guerres de l’opium au mouvement patriotique de Mai 1919. C’est avec ce dernier que commence l’histoire contemporaine (jiandai)». (8)
Les mêmes discordances, comme le note Gardet, se révèlent entre l’Occident et l’aire islamique : «Ce sont les temps modernes occidentaux [Renaissance] qui furent le vrai "moyen-âge" de l’islam au sens le plus restrictif du terme ; cependant que son "âge classique" [apogée du VIIè au XIVè siècle] avait connu son plus vif épanouissement lors des siècles de fer de l’Occident latin [haut Moyen âge]». (9) En islam donc, le temps de la grandeur a précédé celui du déclin et des scléroses.
Somme toute, l’assujettissement, une fois intériorisé par l’individu, se manifeste à tous les niveaux de son vécu, de sorte que sa propension à plagier l’instance dominante le porte à s’attribuer les catégories et le vocabulaire propres à celle-ci, au mépris de leur sens originel.

Thami BOUHMOUCH
Avril 2017
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(1) André Page, L’économie de l’éducation, PUF 1971, p. 17.
(2) Extrait d’un manuel scolaire, cité par J. Y. Carfantan & C. Condamines, Qui a peur du Tiers-Monde ? Rapports Nord-Sud : les faits, Seuil 1980, p. 100.
(3) J. Austruy, Le scandale du développement, éd. Rivière et Cie 1972, pp. 71-72.
(4) J. K. Galbraith, Les conditions actuelles du développement économique, Denoël 1962, p. 76.
(5) Samir Amin, L’accumulation à l’échelle mondiale, Anthropos 1970, tome 1, p. 27.
(6) Roger Garaudy, Promesses de l’islam, Seuil 1981, p. 91.
(7) Jean Chesneaux, Du passé faisons table rase ?, Maspero 1976, p. 86.
(8) Ibid, pp. 84-85.
(9) Louis Gardet, Les hommes de l’islam, Hachette 1977, p. 282.

27 mars 2017

FORMATION DES ELITES DE L’APRES-COLONISATION : DISSONANCE ET SUJETION


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Après un bref séjour en métropole, on les renvoyait chez eux truqués. Ces mensonges vivants n’avaient plus rien à dire à leurs frères ; ils résonnaient…
Jean-Paul Sartre



L’éducation et l’économique, dans leurs relations multiformes, ont pendant longtemps focalisé l’attention… Il convient d’emblée de préciser le sens dans lequel le terme éducation est entendu ici. Au-delà des objectifs d’apprentissage proprement dits, ce terme couvre des activités relevant du développement culturel. Il a trait aussi bien aux outils d’apprentissage essentiels (lecture, écriture, calcul) qu’aux contenus fondamentaux (connaissances, aptitudes, valeurs, attitudes) dont l’homme social a besoin pour concourir pleinement à un développement organique. L’éducation doit en effet assumer sa responsabilité dans la transmission et l’enrichissement du fond culturel commun, dans la formation des dispositions d’esprit génératrices de progrès.
Sous ce rapport, comment se présente la situation dans les pays décolonisés ? L’homme subjugué baigne dans un environnement général de dépréciation et de totalitarisme culturels. Au cours de sa vie, il apprend et intériorise des significations et des motivations étrangères à son milieu, les intègre à la structure de sa personnalité. De façon décisive, ce processus de socialisation dénaturée se fait sous l’influence de l’ensemble des acquisitions intellectuelles, morales et culturelles. Le système éducatif reste à la remorque de l’instance externe, affermit les mécanismes d’exploitation et de dépendance.
La maîtrise des savoir-faire modernes est indéniablement une étape obligée de la dynamique de développement. Cela suppose, dans bien des cas, l’envoi d’étudiants à l’étranger (1) et l’importation de méthodes d’enseignement et de recherche… Mais force est de constater que les meilleures intentions peuvent aboutir aux pires résultats et que des problèmes de dissonance et d’assujettissement se posent. Ainsi, alors qu’on attend avec confiance des jeunes formés à l’étranger qu’ils pourvoient aux besoins de leur pays d’origine, nombre d’entre eux finissent par renoncer à y retourner. Quant au diplômé rentré chez lui, il adopte un langage et un système de références différents de ceux de la collectivité qu’il est censé servir. Il est radicalement transformé ; il a visiblement subi «une mue définitive, absolue» (F. Fanon). Le malentendu est dès lors instauré, un clivage grave se crée.
Cette altération de la personnalité aux multiples implications s’inscrit dans le prolongement de la dislocation coloniale. Sartre l’a exprimé d’une manière saisissante : «on sélectionnait des adolescents, on leur marquait sur le front au fer rouge les principes de la culture occidentale, on leur fourrait dans la bouche des bâillons sonores, grands mots pâteux qui collaient aux dents : après un bref séjour en métropole, on les renvoyait chez eux, truqués». (2)

Les connaissances acquises, le plus souvent, ne répondent pas de manière tangible aux impératifs du pays. Qui plus est, les conditions locales n’engagent pas les cadres formés à fournir l’effort d’adaptation requis. «Petit à petit, ils calquent leur façon de penser et leur mode de vie sur ceux du pays où ils ont fait leurs études. Cela peut être considéré comme une forme de colonisation scientifique qui portera préjudice au développement national». A son insu, le diplômé d’éducation occidentale œuvre résolument au profit des pays dont il répand les significations.
La formation acquise reste alimentée et dirigée par ces pays, en accord avec leur système de valeurs comme avec leurs intérêts. On comprend pourquoi les migrations d’étudiants du Sud sont vues d’un bon œil et même encouragées par les nations bénéficiaires. Il y eut une époque pas lointaine où ces nations se faisaient concurrence pour attirer lesdits étudiants. Dans un rapport publié en 1965 aux Etats-Unis, on peut lire : «Chaque année, des centaines d’Africains sont invités à effectuer des études dans les pays communistes. Il semblerait donc de l’intérêt des Etats-Unis d’offrir des possibilités semblables pour prouver les avantages de leur mode de vie». (4)
Il est manifeste que les grands capitalismes, en modelant et implantant des «cerveaux» dans les sociétés dominées, visent à faire de celles-ci des marchés de consommation culturelle comme ils en ont fait des marchés de consommation économique. C’est ainsi que s’instaure la dépendance intellectuelle des pays de retour – dépendance qui se manifeste par une prédilection pour des normes de conduite propres à l’univers occidental. Une influence directe est exercée sur l’intelligentsia et l’élite technocratique. Loin d’atténuer les liens de dépendance, la formation délivrée dans l’ex-métropole tend ainsi bel et bien à les accentuer. (5)
Il se révèle que l’effort consenti par les grandes nations pour former l’homme du Sud constitue un investissement profitable à long terme. Car, de retour dans son pays, «il commence à rembourser indirectement par l’acquisition des produits et machines qu’il connaît le mieux, par la constitution (avec ses pairs) de Corps qui défendent des intérêts communs, etc. Si en outre ce cadre participe à la formation de jeunes concitoyens, il aura alors procuré de nouveaux fidèles au système et ainsi de suite». (6) Il est vrai que tel type de formation va obligatoirement avec tel type de technologie et il n’est pas toujours possible d’opter pour une alternative. Parfois, seule l’affinité culturelle peut expliquer certains choix de consommation. Ipso facto, les bourses d’études offertes par les ex-métropoles aux jeunes du Sud font partie des mécanismes d’incorporation socioculturelle à l’instance dominante.

C’est dans cette perspective que des milliers de lycées et d’institutions d’enseignement sont mis en place à travers le monde. S’agissant de la France par exemple, l’entretien de ce réseau et l’importance considérable accordée à la question linguistique et culturelle ne seraient-ils qu’une simple question de prestige ? En fait, au-delà du souci de grandeur, il s’agit d’affermir les ex-colonies dans leur condition de subordination, de renforcer les liens de tutelle intellectuelle et morale. Cette finalité primordiale transparait dans cet euphémisme conventionnel : «En poursuivant leurs études jusqu’au baccalauréat, ces jeunes gens acquièrent une bonne connaissance de la langue et de la civilisation française et représentent un capital potentiel de dialogue et une garantie pour la pérennité de l’amitié entre les deux pays». (7)
Une société où un système d’éducation exogène se surimpose artificiellement au système local ne produit qu’une élite déracinée. C’est une société profondément déséquilibrée qui se laisse miner par un séparatisme corrosif, accentuant l’inhibition ambiante. Elle est de fait foncièrement démunie des motivations collectives nécessaires à un changement économique autonome. Le clivage en groupes antagoniques n’est pas de nature à favoriser l’action collective indispensable à un tel changement.
L’expérience du Japon est significative à cet égard. Voici un pays qui a su mettre en œuvre de manière habile le savoir-faire occidental. Loin de chercher une transposition factice de principes techniques empruntés à l’extérieur, il a réussi à les assimiler et en développer par lui-même les applications. Le peuple japonais a eu la ferme volonté d’assurer la synthèse entre le savoir technique fondamental et les spécificités socioculturelles. Sa force réside sans doute dans sa résistance tenace à toute action d’appropriation culturelle durable, dans sa détermination à préserver sa cohésion sociale.
Il est clair que si les nations du Sud doivent absolument acquérir les paramètres des temps présents, elles sont tenues de les assumer selon la problématique endogène authentique. La civilisation industrielle a pris une telle puissance d’évidence qu’il est insensé de prétendre s’y opposer. Mais la transmission des savoirs, si on n’y prend garde, peut aboutir à des résultats fâcheux. C’est le constat que fait Garaudy : «Les techniques européennes de labours profonds imposées à certaines terres du tiers-monde enfouissent les trop minces couches d’humus. […] Que l’Occident améliore ses techniques de coupe des forêts et perfectionne la monoculture et c’est le déboisement des pentes de l’Himalaya, les inondations du Bangladesh ou les famines du Sahel». (8)
Le savoir, en un mot, n’est qu’illusion et démesure s’il est acquis pour lui-même et s’il est séparé de la vie réelle et des besoins à satisfaire.

Thami BOUHMOUCH
Mars 2017
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(1) En 2014-2015, la France a accueilli 298.902 étudiants étrangers, dont 68.051 Maghrébins. Le Maroc, à lui seul, y a envoyé 35.199 étudiants. Cf. Campus France, les chiffres clés, Janvier 2016. http://ressources.campusfrance.org/publi_institu/etude_prospect/chiffres_cles/fr/chiffres_cles_n10_essentiel.pdf
(2) Jean Paul Sartre, Préface à Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspéro 1961, p. 9.
(3) Ahmad Y. al-Hassan, La science et le monde islamique, in Ch. Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, p. 226.
(4) Cité in Vernon McKay, L’Afrique et les Américains, éd. Nouveaux Horizons 1973, p. 80. Je souligne.
(5) Cf. à ce sujet O. Pobokova & A. Smirnov, Le cheval de Trois des néo-colonisateurs, La Vie internationale n° 12, déc. 1984, pp. 148 à 151.
(6) Mostapha Benyakhlef, Pour une arabisation de niveau (édition et année non mentionnées), p. 33.
(7) Le Monde du 26/12/79 (article relatif à la fermeture du lycée Carnot en Tunisie). Je souligne.
(8) Roger Garaudy, Promesses de l’islam, Seuil 1981, pp. 74-75.

13 mars 2017

PRODUITS CULTURELS : LES INCIDENCES DE LA REGLE DU LIBRE FLUX


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale 


Jamais ou presque l’économique n’a porté sur l’impact de l’instance culturelle sur le mécanisme d’exploitation internationale. Il n’est pas douteux que notre préjugé quantitatif, qui nous conduit à magnifier les grandeurs mesurables, nous fasse perdre de vue des aspects déterminants de l’objet étudié. (1)

A la faveur des moyens audiovisuels, du cinéma, des messages publicitaires et autres publications, un ensemble de significations pénètre l’esprit de l’individu et finit par façonner le substrat socioculturel du milieu auquel il appartient. (2) Depuis les années 1970, l’Occident n’a cessé de prôner la règle du libre flux d’information – venant compléter celle de la libre circulation des marchandises et des capitaux. Cette règle conduit en fait à un flux unilatéral, un écoulement à sens unique : les pays riches élaborent les données, les modèles, les modes, les jeux d’enfants, les programmes télévisés… puis les transmettent aux pays pauvres ; il n’y a pratiquement pas de «réponse».
Mais une prise de conscience du déséquilibre des courants d’information a commencé à se faire jour. (3) La liberté des uns, se demande-t-on avec raison, ne finit-elle pas là où commence celle des autres ? La règle du libre flux ne fait-elle pas penser à l’adage du «renard libre dans le poulailler libre» ? Le renard libre au milieu de poules libres, en effet, ce n’est pas la liberté des poules mais bien celle du renard. La liberté n’a pas de sens lorsque le plus fort impose sa liberté au plus faible. « Car si tous sont égaux devant la doctrine, l’existence des grands déséquilibres fondamentaux et la réalité des rapports de force entre les nations font que les uns sont plus libres que les autres». (4)
La conception d’un ordre économique mondial passe par la compréhension et une adhésion profonde à ses implications. Or, comment prendre une mesure juste des choses alors que les flux de produits culturels sont contrôlés par des instances qui, par ce biais, tendent à renforcer les relations de dépendance ? Tous les vecteurs d’influence visent (implicitement) à convaincre les peuples extra-occidentaux de leur infortune et leur indigence sui generis. Si ces peuples, selon le mot de Carfantan & Condamines, «veulent se faire entendre, il faut qu’ils […] exécutent la chanson dominante, c’est-à-dire la notre. S’ils veulent parler, ils doivent le faire dans notre langue et avec notre bouche ; s’ils veulent s’entendre, ils doivent le faire avec nos oreilles…». (5)
La sensibilité de l’homme dominé ne cesse de s’ouvrir aux modèles et système de référence des nations parvenues. Une guerre psychologique méthodique est déclarée aux valeurs et spécificités du groupe subjugué, une guerre conduisant à présenter les idéaux occidentaux comme étant la seule manière de se réaliser digne de considération. Faut-il que les nations du Sud se cramponnent à l’idée que leur salut passe par une dépendance perpétuelle à l’égard des instances extérieures ? Ces nations «sont précisément celles qui n’ont pas su trouver en elles-mêmes les ressources sociales nécessaires pour réagir avec dynamisme et de façon constructive au défi que leur a imposé l’Occident». (6) Le conditionnement culturel, en engendrant à la longue une atténuation de l’esprit combatif et créateur, affermit les liens de subordination.
Une nation qui assiste à son ethnocide, qui se laisse enfermer dans des catégories imposées de l’extérieur est une nation dominée culturellement – et partant politiquement, socialement, économiquement. L’homme social, l’homme politique, le sujet économique agissent tels qu’ils sont conditionnés par l’ordre culturel… Mais ce n’est pas à dire pour cela qu’il faille organiser le raisonnement en termes de causalité simple. Car la tutelle culturelle émane des conditions économiques et politiques et agit sur leur évolution. Il y a action et réaction de toutes les instances du comportement humain.

Les produits culturels qui se propagent procèdent ainsi largement d’une vaste entreprise de persuasion. C’est que l’ère actuelle est une ère d’asservissement collectif déguisé. Les droits de l’homme sont proclamés, mais des peuples sont mystifiés, des cultures sont abaissées, désarticulées. Il est clair que le principe de la libre circulation des produits culturels a été avili par les pays nantis, tant ils en ont usé à des fins de domination. Instrument privilégié de pénétration économique, les multinationales jouent un rôle majeur dans le processus de domestication des peuples. Aujourd’hui, elles remplissent en quelque sorte la fonction qui incombait jadis aux forces coloniales. Elles dominent les circuits de communication de masse, répandent dans le monde des modes d’organisation, de production et de consommation, en véhiculant ipso facto quantité de références culturelles.
L’approche conventionnelle de la domination est imbue de préjugés économicistes. Elle ne dit pas l’emprise quasi totalitaire qu’exercent les significations latentes de la marchandise à l’encontre de l’homme dominé. Le phénomène d’universalisation peut être regardé a priori comme la manifestation d’un avancement inexorable vers plus de bien-être, mais à son point ultime, c’est un mouvement subtil de neutralisation du potentiel créateur des cultures.
L’ouverture dissymétrique des pays s’accompagne d’un processus de transformation des habitudes de consommation, introduisant une sorte «d’expatriation» psychoculturelle. Le dirigisme culturel à l’échelle mondiale tend à cantonner l’homme soumis dans la fonction de client. Aujourd’hui, les nations transculturées voient la technique, l’organisation du travail, les biens de consommation et donc finalement le type de société dépendre d’un système de production situé au-dehors.
La division internationale du travail masque un jeu de domination culturelle, c'est-à-dire un clivage consenti entre les pays qui «savent» et les pays qui «ne savent pas». Au surplus, les actions d’information-propagande et l’effet de démonstration font naître des désirs d’une manière artificielle et inconséquente. L’impérialisme culturel investit les peuples à leur insu ; il leur transmet des désirs qu’ils sont souvent incapables de satisfaire par leur propre travail.
C’est dire que l’effet de démonstration – procédant de l’adoption de formes culturelles extrinsèques – ruine l’équilibre entre besoins et ressources. Il se traduit par une discordance entre les produits convoités et les structures des besoins solvables des pays mystifiés. L’optimum dans le développement consiste à déterminer des priorités dans les besoins. Le bien-être ne consiste pas à importer à tous crins les colifichets, à exhiber ses tours démesurées… L’effort de production doit satisfaire les besoins élémentaires de la masse, mettre les produits à la portée des revenus moyens, «les autres articles doivent faire eux-mêmes la preuve de leur utilité». (7)
Le discours économique à mon sens est voué à rendre compte des spécificités sur lesquelles se fondent les quêtes d’identité. Certes, la diffusion à l’échelle mondiale d’images et de significations n’a pas à être interprétée invariablement en termes d’impérialisme culturel. Que certaines formes de logique transmises de l’extérieur puissent être porteuses d’avenir, qui peut le nier ? Le fait demeure que le principe du libre flux comme la notion d’interdépendance tendent à masquer la structure inégalitaire, à taire l’existence de rapports de force dans l’aménagement du monde.


Les rythmes actuels du progrès technique sont tels qu’il n’est guère facile de se faire une idée du système mondial de communication dans les prochaines décennies. Pour autant, il est impératif de s’interroger sur les finalités d’une telle évolution, sur le poids croissant des flux de biens culturels dans l’avenir des relations internationales. Vu l’utilisation accrue des ordinateurs et smartphones, de la télématique et des satellites de communication, le problème du dirigisme culturel se posera avec plus d’acuité. M. Elmandjra écrit : «la notion de souveraineté intervient au niveau de la maitrise sociale et de l’intégration culturelle d’un progrès qui doit être assumé et entretenu, non pas unilatéralement subi sous la pression et le martellement d’autres souverainetés» (8) Il est impératif de créer chez les agents impliqués une attitude active et critique face aux codes transmis, de pouvoir refaçonner ceux-ci à son propre usage. En somme, il faut être en mesure de «s’impliquer dans les processus actifs par lesquels les cultures se font, se défont, se redéfinissent et s’enrichissent». (9) C’est là le véritable défi.

Thami BOUHMOUCH
Mars 2017
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(1) Cf. papier précédent : Economie et culture : le rapport dialectique https://bouhmouch.blogspot.com/2016/06/economie-et-culture-le-rapport.html  
(2) Cf. papier précédent : Les vecteurs clés du dirigisme culturel https://bouhmouch.blogspot.com/2017/01/les-vecteurs-cles-du-dirigisme-culturel.html
(3) Au sein de l’UNESCO, dans les années 80, une lutte active était menée contre l’hégémonie culturelle et pour la création d’un «nouvel ordre informationnel». D’où le chantage exercé par les Etats-Unis, puis la décision de rompre avec cette organisation.
(4) Armand & Michèle Mattelart, Penser les médias, La découverte 1986, p. 214. Je souligne.
(5) J. Y. Carfantan & C. Condamines, Qui a peur du Tiers-Monde ? Rapports Nord-Sud : les faits, Seuil 1980, p. 157.
(6) Carlos Rangel, L’Occident et le Tiers-monde, éd. Robert Laffont 1982, p. 70. Je souligne.
(7) J. K. Galbraith, Les conditions actuelles du développement économique, Denoël 1962, p. 61.
(8) Mahdi Elmandjra, Nord/Sud, prélude à l’ère poscoloniale, éd. Toubkal 1992, p. 56. Je souligne.
(9) Yudhishthir Raj Isar, Les enjeux d’une décennie de développement culturel à l’échelle planétaire, Après-demain n°322, mars 1990, p. 31. Je souligne.

28 février 2017

TRANSMISSION NORD-SUD DE MODELES DE CONSOMMATION


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale 


La diffusion de messages idéologiques et de biens culturels à l’échelle mondiale va de pair avec la transmission d’attitudes, de réflexes, d’habitudes de consommation qui s’inscrivent dans la psyché des individus et guident leur conduite. Une sorte de culture marchande met les sociétés du Sud au service des intérêts des firmes transnationales…

Les nations privilégiées, on le sait, laissent paraître une propension de plus en plus affirmée à créer des désirs solvables, dont la nécessité et l’intérêt sont douteux. La tendance semble être la primauté de «l’avoir», l’acquisition de choses, le culte de la consommation pour elle-même… Les moyens de production et de commercialisation sont orientés pour susciter des achats multiformes, submerger l’individu de biens et services – parfois sans référence à des besoins réellement exprimés. Dans un tel contexte, le système productif «détruit l’équilibre entre l’homme et la nature, la consommation et la conservation, les aspirations individuelles et les besoins sociaux». (1) D’aucuns, par cela même, affirment qu’il est «moralement destructeur».
Cependant, critiquer la société dite de consommation n’est pas le propos ici. L’essentiel est d’approcher de la nature profonde des pays propagateurs, de tenter de saisir la portée des modèles et codes transmis. Alors que dans l’ordre social précolonial chaque ensemble culturel pouvait se reconnaître à son propre style de consommation, l’extension de l’Occident tend à répandre une manière de vivre pour ainsi dire unique et immanquablement définie par l’instance dominante. «Dans les cinq continents, […] on boit du coca-cola, on consomme des conserves de même marque et des programmes de télé vantant les mêmes gadgets, on vit dans les alvéoles du même béton monotone». (2)
Partout, les grandes firmes poussent à l’instauration d’un espace culturel de type occidental. Un modèle de consommation prend forme et se répand, un modèle qui met en jeu l’outil marketing et les procédés publicitaires, qui implique l’acquisition convoitée de micro-ordinateurs, smartphones, tablettes, consoles et autres hoverbords. C’est ainsi que des sphères médiatico-culturelles sont mises en place et consolidées au service de l’économie marchande. (3)

Il faut dire que, depuis la fin des années 1960, la concurrence prend des proportions considérables et la quête du consommateur devient fiévreuse. La technologie se met dès lors à produire des consommateurs. L’idée est d’intensifier les efforts de vente afin d’élever (ou de maintenir) le rythme de la consommation. Les campagnes publicitaires et les messages sont de plus en plus percutants, de plus en plus tenaces. La diffusion massive de récepteurs de télévision, d’ordinateurs personnels, de téléphones portables crée de nouveaux espaces de consommation. Des effets spéciaux variés interceptent l’attention, canalisent les désirs, captivent les masses perméables. Un amas d’annonces commerciales projette une culture dans laquelle tout est à vendre.
Toute la technologie de persuasion est mobilisée sur un marché mondial que se partagent quelques firmes dans des secteurs divers : téléphonie, multimédia, produits d’usage domestique, boissons gazeuses, automobile… L’industrie culturelle américaine, étroitement liée aux intérêts des marchands, apparaît comme une activité particulièrement dynamique. Mais derrière les succès commerciaux et les profits à court terme, un bouleversement à la fois écologique et socioculturel se dessine à l’horizon. Une surconsommation destructrice se propage. Les conséquences sont manifestes : gâchis de ressources, augmentation intense de ventes de voitures et de carburant, déchets industriels nocifs, détérioration de la couche d’ozone…
Le dirigisme culturel et la perte de l’identité, notons-le, aboutissent à un déracinement global ; ils exposent l’individu aux pressions du totalitarisme économique et à des habitudes de consommation ravageuses. Dans le sens Nord-Sud, les influences économico-culturelles s’étendent jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. L’homme subjugué est convaincu que tout produit venant des pays du Nord est immanquablement bon, beau et fiable. Cette conviction, même si elle n’est pas exprimée formellement, est intériorisée et commande ses attitudes et ses choix. Au Maroc, par exemple, l’appellation «Paris» ou tout autre nom italien portés sur les articles de confection donnent confiance et assurent les ventes…
Il n’y a pas lieu de nier l’avance technique considérable des nations industrielles et par là-même la supériorité de leurs produits, ni de prôner une action d’isolement commercial. Le fait majeur est ceci : les produits que les nations du Sud entendent importer ou même fabriquer par imitation, relèvent d’un savoir technologique resté principalement localisé dans les anciennes métropoles.

La menace contre l’indépendance des nations se précise non seulement par les mécanismes d’exploitation internationale (échange inégal, investissements externes, endettement, etc.), mais aussi par le processus subtil de persuasion idéologique. L’espace sous-développé est soumis à un ensemble d’actions de modelage et de manipulation. Les divers vecteurs d’influence culturelle (4) créent dans la masse une sorte d’obsession de l’occidentalisme et favorisent au bout du compte l’importation des «tout faits culturels» (F. Perroux). Les populations du Sud sont inexorablement gagnées par des désirs exogènes, souvent inadéquats…
Prendre pour référentiel des nations nanties ayant abandonné «les valeurs austères qui avaient présidé à leur propre développement, empêche les pays neufs de forger à leur tour une mystique de développement […] mettant l’accent sur la production au détriment de la consommation». (5) Ces pays sont ainsi entrainés à réaliser des désirs immédiats que l’Europe avait dû pendant longtemps différer. A l’encontre du bon sens, ils acquièrent «de nouvelles habitudes de consommation bien avant d’avoir développé en proportion leurs ressources productives». (6) En d’autres termes, ils sont engagés à dédaigner leur propre système de référence culturel bien avant d’avoir la possibilité et les moyens intrinsèques de l’améliorer ou de le remplacer.
De cela il résulte que «plus l’expectative devient urgente, moins on est enclin à prendre les détours nécessaires pour fonder l’innovation scientifique dans les profonds enracinements conceptuels qui l’avaient fécondée en Occident». (7) L’effet de démonstration au surplus conduit à un accroissement de la demande de produits importés. L’illogisme d’une telle situation saute aux yeux : les devises disponibles en quantité limitée sont consacrées à l’importation de biens qui en règle générale ne sont pas primordiaux. Le Japonais d’hier n’était pas sans cesse sollicité par des modèles de consommation exogènes, incité par les médias à satisfaire des désirs factices.
Après tout, dira-t-on, «aucun pays n’est contraint d’acheter et de boire du coca-cola ou d’en montrer les images» (8), mais l’objection est un peu facile, car la pression de la prépondérance culturelle s’exerce dans un contexte international profondément inégalitaire… Dans un sens, il est pour ainsi dire naturel que l’Occident veuille propager ses stéréotypes et ses produits ; mais s’il avait en face des interlocuteurs clairvoyants, il est certain qu’il tiendrait compte de leur «droit de regard». Nous avons en mémoire les ravages qu’a provoqués naguère l’introduction du lait artificiel en Afrique…

Thami BOUHMOUCH
Février 2017
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(1) Georges Gilder, Richesse et pauvreté, éd. Albin Michel 1981, p. 21. L’auteur évoque ici une critique courante de la vie américaine.
(2) Jean Chesneaux, Du passé faisons table rase ?, Maspero 1976, p. 105.
(3) Cf. Herbert Schiller, La culture au service des marchands, Le Monde diplomatique, oct. 1992.
(4) Cf. article précédent : Les vecteurs clés du dirigisme culturel https://bouhmouch.blogspot.com/2017/01/les-vecteurs-cles-du-dirigisme-culturel.html   
(5) Albert Meister, in Les cahiers français, Le Tiers-monde face à lui-même, novembre 1974, p. 7.
(6) Tibor Mende, cité par Paul Bairoch, Le Tiers-monde dans l’impasse, Gallimard 1971, p. 303.
(7) Charles Morazé et Derek de Solla Price, Les obstacles à l’égalité scientifique, in Ch. Morazé (ouvrage collectif) La science et les facteurs de l’inégalité, Unesco 1979, p. 253. Je souligne.
(8) William Loehr, John P. Powelson, Les pièges du nouvel ordre économique international, Economia 1984, p. 193.