15 décembre 2016

L’HEGEMONIE PAR LES FLUX NON COMPTABILISABLES



Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Cet article et les trois suivants cherchent à montrer que l’inégalité culturelle, l’emprise par les significations demeurent à la base des échanges Nord-Sud. Dans bien des cas, le nivellement des motivations et des comportements sert de façon décisive l’expansion commerciale. Tenant pour acquis que l’économique a affaire par-dessus tout à l’homme, il y a lieu de fournir une appréciation des relations interculturelles et de leur place dans le champ des échanges internationaux.
        

Echanges mesurables et non mesurables

Les faits et mécanismes économiques ont tellement focalisé l’attention qu’il peut sembler que les liens entre nations se limitent aux composantes matérielles. Réduire la vie internationale aux seules relations d’ordre économique, c’est faire abstraction des multiples flux entre les ensembles culturels qui, dans une large mesure, échappent à tout repérage chiffré. Se cantonner aux échanges strictement quantifiables, c’est rejeter dans les «données étrangères à l’approche économique» les actions culturelles asymétriques et l’entreprise de conditionnement menées par les nations dominantes. La prépondérance extraterritoriale de ces nations, l’essor de leurs échanges commerciaux, leur mainmise sur les choix d’autrui ne s’expliqueraient, selon la conception courante, que par des supériorités manifestement palpables.
Avec les marchandises, les idées et modèles traversent les continents, concrétisent les champs d’exportation. F. Perroux note que « l’échange d’informations ne se fait pas sans échange de produits, mais l’échange de produits ne se fait pas sans échange d’informations ». (1) Les flux de marchandises agissent sur les flux de produits culturels, lesquels réagissent sur les premiers. Ainsi, à travers les biens importés par les nations du Sud, ce sont bien souvent les manières de vivre européennes qui s’implantent dans ces nations, devenues plus ou moins des marchés captifs pour les grandes industries. 
Les centres industriels, qui produisent et répandent des biens matériels, ont prouvé leur capacité à répandre une symbolique permettant de faire accepter la domination. Selon Perroux, «toute nation de culture et de développement anciens est un ensemble de centres de développement économique, mais aussi de foyers de recherche et de diffusion intellectuelles et culturelles». (2) Le clivage qui s’opère entre les groupes de pays dans le domaine commercial se retrouve au plan culturel entre les pays récepteurs et les pays émetteurs d’images, d’attitudes et de significations.
Ce qu’on appelle fallacieusement «le dialogue des cultures» n’est-il pas un monologue imposé par les plus forts ? De même que l’ex-métropole maintient son hégémonie militaire, impose les règles économiques, elle affirme chaque jour davantage sa supériorité au plan psychoculturel. Le drame des nations du Sud, c’est à la fois d’être éloignées du Nord et d’y être étroitement subordonnées. Elles ne bénéficient qu’accessoirement de l’activité, des commodités, de l’élan que celui-ci recèle ; mais c’est du Nord qu’elles reçoivent les impulsions, les modèles et les idéaux. Le monde a rétréci considérablement : des patinoires sont créées au Koweït et au Bahreïn et nombre de magasins à Casablanca célèbrent les fêtes de Noël et de St-Valentin.

Si dans telle ex-colonie française on consolide l’enseignement du français en continuant de reproduire le système d’éducation établi par la puissance-mère, il est certain que les exportations de livres français s’en trouveront réconfortés. (3)
La proportion de francophones dans la population mondiale, estimée aujourd’hui à environ 4%, pourrait doubler en 2050, en raison essentiellement de l’essor démographique des pays africains usant officiellement du français. A cette date, 85% des francophones dans le monde seraient des Africains. C’est souligner «l’enjeu capital que représente le continent africain pour l'avenir de l'impérialisme français. Car, les autorités françaises savent pertinemment que la préservation de la domination linguistique marque également la préservation de l'influence politique et économique française sur le continent africain». (4)
L’emprise linguistique s’inscrit bel et bien dans un projet de domination de grande ampleur. Au Congo (RDC) – pays de 75 millions d'habitants, regorgeant de ressources stratégiques – la France s’emploie à faire durer la primauté de sa langue. A travers cette langue, ce sont en fait les impératifs marchands qu’il s’agit de préserver. Un membre de l'ambassade de France à Kinshasa l’a dit sans ambages : «celui qui met la main sur le Congo Kinshasa, et cela passe par la domination linguistique, aura gagné un marché incommensurable. […] Avant d'imposer le français à tous les Congolais, nous devons faire en sorte que la langue des affaires reste le français». (5)


La culture, agent des relations économiques internationales

La multiplication des échanges internationaux, l’ouverture croissante des communautés humaines, la diffusion de plus en plus large de codes culturels, tout semble devoir affirmer une certaine vocation à «l’universalité». L’extension des moyens d’information «a joué, au moins tendanciellement, dans le sens de l’unification du monde : les modes de vie de l’Occident sont connus de la terre entière et le désir de s’aligner sur eux est devenu d’autant plus vif». (6) Le fait demeure que l’homogénéisation des comportements au niveau mondial sert de façon décisive les visées commerciales des puissances industrielles. «En effet, écrit Bedjaoui, les barrières d’ordre culturel ou linguistique constituent autant d’obstacles à l’extension des marchés à une échelle rentable. C’est pourquoi les sociétés multinationales cherchent, par-delà les frontières, à mettre en condition tous les hommes pour obtenir le nivellement et la standardisation de leurs réflexes de consommateurs». (7)
Pour avoir tant bien que mal une vision globale et juste de la réalité, il importe de la saisir comme un tout. Deux faits majeurs et corrélatifs sont à retenir : les relations internationales forment un système dont les composantes sont des ensembles culturels distincts ; de tels ensembles produisent, diffusent et consomment des biens culturels.
La culture est un agent des relations économiques internationales dans la mesure où elle façonne les dispositions d’esprit et oriente les attitudes individuelles et collectives. Par-delà les comptabilités, les transactions comportent un phénomène d’interaction et de transformation des cultures. «Le contenu de toutes ces transactions internationales ou transnationales présente une dimension culturelle, c’est-à-dire que ces transactions ne sont pas neutres culturellement mais sont partiellement déterminés par le système de référence culturel». (8)

La culture, par cela même, s’avère un vecteur de préservation et de développement du pouvoir économique de l’ex-métropole ; celle-ci peut à cette fin s’attacher une clientèle de pays satellites en les conservant dans son giron culturel. Les leaders de ces pays sont opportunément enclins à ne traiter une affaire ou un marché qu’avec des partenaires pour lesquels ils ont quelques prédispositions culturelles. Le Maroc, on le sait, entretient des relations économiques et commerciales privilégiées avec la France. Si des opérateurs ou de grandes marques s’installent dans le pays, c’est en raison autant des perspectives de profit que de l’usage du français.
Il se révèle ainsi que sur la scène internationale, les échanges mesurables et non mesurables s’interpénètrent. Le dirigisme culturel et l’hégémonie économique s’épaulent intimement, sont en étroite corrélation. Les échanges culturels fournissent une base de production rentable et bénéficient du développement des rapports économiques.
Il s’ensuit qu’entre pays d’influence culturelle inégale, l’échange lui-même est forcément inégal. C’est que demeure à la base de tous les échanges Nord-Sud le postulat de l’inégalité des cultures. Dans le domaine culturel et intellectuel, comme dans celui de l’économie, les nations subordonnées sont tournées vers l’extérieur, dirigées de l’extérieur. Les liens de plus en plus complexes entre les structures économiques et les structures psychoculturelles font de l’invasion culturelle une composante fondamentale du processus de la domination mondiale.

Au total, il ne suffit pas de considérer l’hégémonie culturelle comme une partie d’un ensemble global, de regarder les produits culturels comme n’importe quel produit matériel auquel on peut appliquer la loi d’échange de marchandises. On se doit de considérer la domination culturelle comme une structure en soi, ayant avec les autres structures de domination politique, économique et sociale des rapports constants d’influence réciproques. Il faut bien se rendre compte de la dimension économique de la culture et de son importance stratégique sur la scène internationale. Le champ culturel est devenu singulièrement le lieu d’une lutte aiguë. La bataille multiforme, ici et là, pour le triomphe de la francophonie en est un exemple criard.

Le prochain papier cherchera à montrer comment les moyens de communication de masse sont à la base du processus de standardisation culturelle… 

Thami BOUHMOUCH
Déc. 2016 – Fév. 2017
_____________________________________
(1) François Perroux, L’économie des jeunes nations, PUF 1962, p. 110.
(2) François Perroux, Indépendance de la nation, Aubier 10-18 1969, p. 292.
(3) Notons à cet égard que la France est le plus grand fournisseur de livres au Maroc.
(4) Youssef Girard, La libération culturelle : l’exemple rwandais http://www.ism-france.org/analyses/La-liberation-culturelle-l-exemple-rwandais-article-20221?ml=true  Je souligne.
(5) Ibid. Je souligne.
(6) Pierre Moussa, Les nations prolétaires, PUF 1959, p. 8.
(7) Mohamed Bedjaoui, Préface à Roger Garaudy, Promesses de l’islam, Seuil 1981, p. 11. Je souligne.
(8) Jean Freymond, Rencontre des cultures et relations internationales. Relations internationales n° 24, Hiver 1980, p. 405. Je souligne.

24 novembre 2016

ORDRE NEOCOLONIAL [3/3] : LE POIDS DU FACTEUR CULTUREL


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale

                                                                                                         
La prépondérance néocoloniale se manifeste non seulement par la mainmise sur l’économie des ex-colonies, par des termes de l’échange iniques, par l’aide alimentaire, mais aussi par la transculturation des élites et des gouvernants. Dans la perspective idéologique de l’univocité occidentale, les grands capitalismes imposent partout leurs intérêts et leurs modèles, érigés en valeurs universelles. L’ère du colonialisme informel – comme celle du colonialisme direct – illustre clairement l’ambivalence d’une telle conduite.

Il est indéniable que l’Europe a peu appris de ses colonies, lors même que celles-ci ont consenti à assimiler son éthique et ses formes de logique. Pourquoi n’y a-t-il pas d’ethnologues africains ou arabes venant étudier le mode de vie et les mœurs des populations européennes ? La question n’est pas vaine. Et si l’on enseigne Adam Smith, Newton ou Pascal au sud de la méditerranée, les universités du Nord font allégrement abstraction de grands savants comme Ibn Khaldoun (sociologie), Ibn Haytham (innovations), Ar-Razi (logique, médecine), Abou al-Qassim Zahraoui (chirurgie), al-Khawarizmi (algèbre), Ibn Nafis (yeux, vision), al-Hamadani (pesanteur), Nasredine al-Tossi (copieusement plagié par Copernic), etc.
L’économique conventionnelle, consciemment ou non, se prive d’étendre son horizon. L’importance accordée aux données quantifiables et aux changements de dimension tend à faire l’impasse sur les rivalités qui se déroulent sur le champ des références culturelles et des significations, à marginaliser ce faisant l’essence du sous-développement. L’analyse de Ziegler à cet égard est pertinente : « la production des biens symboliques revêt, dans chaque société, une importance théorique et pratique aussi considérables que la production des marchandises. Les images ne sont jamais innocentes. Elles sont destinées soit à libérer, soit à asservir les hommes. Elles forment pour toute sociologie de l’impérialisme un objet nécessaire ». (1)
Il est manifeste que l’idéologie coloniale continue de structurer les consciences, d’organiser le monde, de régenter les rapports avec l’ex-métropole. La remarque de Piettre mériterait d’être reprise ici sur un plan plus large : « c’est ici que s’inscrit le caractère le plus profond – et le moins exprimé – de l’impérialisme américain. Non plus politique, ni économique, ni technologique mais impérialisme psychologique. Il imprègne les consciences, infléchit les mœurs, pénètre les façons de vivre ». (2)

Tout processus de changement est conditionné pour une part par l’histoire des agents impliqués et par l’incidence qu’elle exerce sur leurs comportements. Le legs colonial, s’il constitue une entrave à l’émancipation des peuples, c’est dans la mesure surtout où il introduit des données qualitatives. Héritant d’une infrastructure spécifique et de liens de subordination politique, les pays formellement indépendants doivent au surplus subir une situation de domination culturelle, une juxtaposition destructrice de cultures. Regardée de la sorte, leur condition d’ex-colonie constitue une entrave sérieuse à une véritable mutation de ces pays. Le sous-développement, produit d’une évolution historique singulière, se traduit par une coexistence durable de deux systèmes de valeurs antagoniques…
L’emprise la plus virulente et la plus dangereuse est non pas celle qui porte sur la structure économique mais celle qui s’en prend à la culture, vise à la dépréciation intellectuelle et, partant, à attaquer l’être dans ses manières de sentir, de penser et d’agir. Au-delà des échanges commerciaux et des mécanismes d’exploitation, la domination se manifeste par les influences socioculturelles qui engendrent une traumatisation des nations subordonnées.
De là, lorsqu’il est question de « carcan du pacte colonial » (3) c’est essentiellement à l’handicap psychoculturel qu’il importe de penser. Pour risquer une formule rapide, disons que si la société néocoloniale est privée des ressorts intellectuels et culturels nécessaires à une dynamique autonome, c’est à bien des égards parce qu’elle existe trop exclusivement par et pour l’ex-métropole à laquelle elle continue d’être rattachée.
L’accent mis d’ordinaire sur les contraintes économiques imposées par le système international détourne l’attention des facteurs non-économiques.  Les obstacles dont pâtissent les pays dépendants ne sont pas seulement des blocages de nature économique, mais aussi, au niveau superstructurel, des blocages de type culturel qui affermissent les premiers. A l’échelle des nations, l’écueil est en profondeur lié à des systèmes de valeurs qui tendent à reproduire les liens de domination. C’est la conception qu’adopte El Mandjra : « Le problème le plus sérieux dans le dialogue Nord-Sud n’est pas de nature économique, il se situe au niveau des mentalités et d’un impérialisme culturel ethnocentrique et arrogant qui empêche toute communication véritable ». (4) 

La prépondérance linguistique n’est-elle pas un moyen sûr de perpétuer la domination externe ? Le cas du Rwanda à cet égard mérite mention. Ce petit pays, où le français recule nettement depuis plusieurs années, vient de décider de faire du swahili sa quatrième langue officielle et ainsi de donner le coup de grâce à ce vestige de la colonisation. Les dirigeants du pays entendent tourner la page des sujétions passées, renouer avec leur histoire et leur culture. Mais l’ex-colonisateur belge et surtout les autorités françaises ne peuvent accepter une telle tentative d’émancipation qui risque de faire tâche d'huile. « Puissance impérialiste de premier plan en Afrique, la France ne saurait tolérer aucune forme de remise en cause de sa domination dans ce qu'elle considère toujours comme son "pré carré" africain. Les Rwandais s'attendent d'ailleurs à ce que la France cherche à déstabiliser les autorités de Kigali ». (5)
Ici, de nouveau, il convient de mettre l’accent sur le caractère dangereusement illusoire de l’indépendance nominale : il apparaît que pratiquement tous les pays décolonisés ont remis « à plus tard » leur émancipation culturelle – si tant est qu’ils aient pris conscience véritablement de son influence décisive. Seules les questions politiques et économiques (stricto sensu) retiennent l’attention, focalisent l’intérêt. Vulnérables aux pressions externes, les nouveaux Etats se trouvent démunis et impuissants, sinon « complices » du fait de l’implication inavouable de tant de leurs dirigeants. Ceux-ci s’estiment affranchis et maîtres de leurs choix, mais les esprits demeurent durablement hypothéquésDans toute relation avec l’ex-métropole, les termes du dialogue correspondent obligatoirement aux catégories et normes admises. Dans les pays du Maghreb, la langue de l’ancien colonisateur s'incruste dans les sphères financières et commerciales, comme au cœur même de l’État ; elle garde une position culminante bien que l’arabe et le berbère soient les langues officielles… 

Cela étant, quel que puisse être l’intérêt intellectuel à mettre en lumière les fondements historiques de la domination culturelle actuelle, les condamnations ne peuvent plus rien contre des faits écoulés. En revanche, il y a avantage à tenter de comprendre ce qui est en train de se passer au niveau mondial sur le terrain de la culture. C’est à quoi sont consacrés les prochains papiers.

Thami BOUHMOUCH
Nov. 2016 – Fév. 2017
_____________________________________
(1) Jean Ziegler, Main basse sur l’Afrique. La recolonisation, Seuil 1980, p. 26. Je souligne.
(2) André Piettre, Impérialisme et culture. Le Monde du 3 mai 1975, p. 4.
(3) Selon le mot d’Albert Meister, L’Afrique peut-elle partir ?, Seuil 1966, p. 77.
(4) Mahdi ElMandjra, A propos du Rapport de la commission Brandt sur les problèmes du développement, in Rétrospective des futurs, éd. Ouyoun 1992, p. 15.
(5) Youssef Girard, La libération culturelle : l’exemple rwandais [février 2017] http://www.ism-france.org/analyses/La-liberation-culturelle-l-exemple-rwandais-article-20221?ml=true

15 novembre 2016

ORDRE NEOCOLONIAL [2/3] : LE NOUVEAU VISAGE DE L’HEGEMONIE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Le néocolonialisme est un travestissement des formes classiques de la sujétion. Il traduit la volonté d’assujettir l’autre par des moyens différents, plus subtils. L'ex-métropole, qui consent à la dissolution des colonies, développe une stratégie de la dépendance en la camouflant. L’indépendance formelle, célébrée tapageusement, joue le rôle d’un écran : chargé d’une positivité absolue par le discours conventionnel, ce terme dissimule la duperie fondamentale qu’il instaure pour les peuples décolonisés. Le nouveau statut inaugure de nouvelles formes de tutelle aussi meurtrières que le colonialisme direct, mais beaucoup moins visibles.

L’hégémonie pouvant être ainsi exercée par des moyens autres que la possession coloniale directe, la notion de « coopération » devient le leitmotiv saillant, substitué à l’ancien paradigme fondé sur la dissymétrie. Le pacte colonial classique, à la faveur du déterminisme historique, fait place à une emprise d’une tout autre nature, celle des significations et du conditionnement organisé. La puissance-mère règne à présent par une instrumentalité conforme à la nouvelle vision, fondée sur l’univocité occidentale et le totalitarisme culturel. C’est à travers le logos des dominateurs que les dominés comprennent désormais le monde.
Nul doute que le discours du colonialisme maquillé ne puisse être détourné au profit des peuples assujettis ; c’est un discours qui institue le pouvoir absolu de l’ex-métropole. Les nouveaux Etats sont gouvernés par des hommes culturellement dévoués aux intérêts de celle-ci. Ce sont des entités dont la fonction essentielle est de garantir les conditions optima du maintien de la structure inégalitaire. Le néocolonialisme désigne un haut degré d’influence sur les orientations économiques et politiques – ce qui à la fois implique et exige la suprématie des modèles culturels de l’ancien colonisateur. Phénomène global, en effet, il se manifeste dans les domaines économique, politique, idéologique et culturel… C’est dire qu’ « aucun aspect de la vie du nouvel Etat ne semble pouvoir échapper au danger du néocolonialisme ». (1)
En règle générale, l’économique conventionnelle évite de faire état de l’impérialisme culturel. La raison de cette négligence tient à ce qu’on estime qu’il s’agit d’un simple épiphénomène – un épiphénomène qui de plus déborderait les « limites » du champ économique. A mon sens, au contraire, le mécanisme d’exploitation internationale ne serait pas pleinement élucidé sans la saisie de la dimension culturelle de l’hégémonie. L’impérialisme culturel (français en particulier), qui s’accentue dans les temps modernes, est porté par l’impérialisme économique et politique comme il le porte lui-même.

L’impérialisme culturel, dont on parle peu, serait-il sans fondement rationnel, un simple cri de guerre ? Il est vrai que cette expression a trop longtemps été dénaturée par des élans passionnels. Il est vrai également que bien des faits peuvent être placés sous cette étiquette. Il faut dès lors plaider pour une utilisation stricte  de ce mot.
L’analyse du sous-développement ne saurait mettre sous le boisseau ce fait majeur : les pays qui détiennent le pouvoir économique – et le pouvoir politique qui en découle – ont indubitablement intérêt à créer et à renforcer les conditions psychoculturelles propres à perpétuer ce pouvoir. Il est clair que les formes de logique des pays dominants sont les formes de logique dominantes. L’instance qui dispose des instruments de domination matérielle dispose du même coup des instruments de domination intellectuelle. A l’échelle des nations, les groupes humains qui dominent  en tant que puissances économiques ont une position dominante comme entités pensantes. La même volonté de prépondérance qui conduit l’Occident à l’hégémonie économique exige de lui qu’il impose son système de valeurs, son éthique et ses modèles de consommation à travers le monde. La tutelle économique se trouve inévitablement doublée d’un impérialisme culturel à l’égard des autres.
On en arrive à se poser la question de savoir comment et pourquoi les sociétés décolonisées continuent de céder à la sujétion. Il est vain de montrer du doigt les seules méthodes de pénétration impérialiste, de faire de l’autre le seul acteur… Certes, ces sociétés continuent de céder devant la force matérielle de l’impérialisme, mais il est indispensable qu’elles soient pour une large part consentantes. La gravité du phénomène néocolonial engage à chercher – à l’intérieur même de la société dominée – les forces qui permettent d’entretenir l’emprise externe. Il s’agit de comprendre cette atmosphère de renonciation qui fait que les individus comme la collectivité acceptent de fait les rapports de domination.
Les efforts pour préserver la mainmise occidentale, rompant avec les formes directes du colonialisme, s’appuient bel et bien sur des relais sociaux au sein des nations décolonisées. Sans doute ce problème est-il perçu depuis longtemps… Hélé Béji écrit à ce propos : « Dire que l’oppression n’a pas cessé, ce n’est pas dire qu’elle se répète, mais qu’elle se réinvente. Mais il faut alors admettre que c’est dans la représentation nationale elle-même, et en dépit de sa thématique antioccidentale, que s’organisent de nouvelles aliénations ». (2) L’ex-colonisateur s’appuie sur des supports locaux qui ont le plus de sympathie pour lui et à qui il fournit l’assistance nécessaire. La décolonisation, tout en dérivant des prémisses du passé, introduit un ordre particulier. « Elle apporte un nouveau langage, une nouvelle humanité. La décolonisation est création d’hommes nouveaux ». (3)


Il est à noter avec quelle habileté le dominateur continue de répandre ses normes de conduite parmi les peuples subordonnés et d’accréditer en eux des représentations préjudiciables à leur émancipation. La domination informelle reproduit des générations aussi fragiles que complexées vis-à-vis de l’ancien maître, ouvrant ainsi la voie à la prolongation de l’assujettissement culturel, économique et politique. A ce titre, Tévoédjré écrit : « Il semble que nous ayons accepté comme une fatalité de nous classer dans ces rôles déjà déterminés d’avance par les plus forts en reléguant nos cultures dans la marginalité et le folklore. Nous avons ainsi donné une légitimation à une division du travail qui nous refuse le droit de participer de façon spécifique au développement global d’un monde solidaire, par une autonome régionale nettement affirmée ». (4)
Il convient de souligner que si les pays formellement indépendants semblent accepter les nouvelles aliénations, c’est parce que des forces internes profitent de cette situation et tiennent par là même la collectivité dans un rapport d’acceptation et de renonciation. Il ne suffit pas de mesurer le néocolonialisme culturel par les actions de domestication et les divers produits culturels importés (livres, magazines, films, spectacles…). Non seulement les gouvernements-relais adoptent volontiers les modèles culturels occidentaux en consentant à l’introduction de ces produits, ils tendent même à créer l’atmosphère adéquate et les conditions sociales et intellectuelles propices à la pénétration de ces modèles.

Somme toute, dans cette vaste entreprise de conditionnement et de persuasion, le rôle des supports locaux est fondamental. Le dominé reste attaché au dominateur, préserve son action… et vice-versa. Il y a là un couple dialectique qui ne peut se comprendre que par l’appréciation des deux termes.


Thami BOUHMOUCH
Novembre 2016
_____________________________________
(1) Maurice-Pierre Roy, Les régimes politiques du Tiers-monde, LGDJ 1977, p. 198.
(2) Hélé Béji, Désenchantement national. Essai sur la décolonisation, Maspéro 1982, p. 17.
(3) Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspéro 1961, p. 30.
(4) Albert Tévoédjré, La pauvreté richesse des peuples, Les éd. Ouvrières 1978, p. 50. Je souligne.

5 novembre 2016

ORDRE NEOCOLONIAL [1/3] : LA CONFIRMATION/RECONDUCTION DE LA TUTELLE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


"La libération de l'être colonisé, qui passe nécessairement par le recouvrement de la langue nationale, est l'une des dimensions prioritaires des luttes de décolonisation".
Youssef Girard


Après avoir examiné la dimension culturelle de l’action coloniale – au long des 9 articles de la série précédente – le moment est venu à présent de rendre compte de l’après-colonisation et des formes de conditionnement qui la caractérisent.
Dans le jeu de l’exploitation impérialiste, on ne saurait perdre de vue l’impact de la prépondérance culturelle. Par les mécanismes subtils de modelage et de persuasion, par la domestication intellectuelle des peuples, l’Occident réalise les conditions essentielles d’une tutelle/exploitation au moindre effort et au moindre coût.

Après donc l’expansion coloniale est venu le temps de la décolonisation. Bien que ces deux moments procèdent fondamentalement des mêmes desseins, convergent vers les mêmes résultats, cette distinction se révèle analytiquement nécessaire et justifiée.
Dans les années de l’après-guerre, les sociétés occidentales ne voulaient plus assumer la charge des conquêtes territoriales. L’opinion publique aspirait à la prospérité, au bien-être et, du reste, ne trouvait plus dans la possession d’empires coloniaux une source de prestige national. L’observation de la situation de l’époque semble révéler en effet une atmosphère et une conjoncture défavorables à la poursuite de l’aventure coloniale. Au demeurant, la fin des colonisations tend à se réaliser de multiples manières, marquant le début d’un processus insidieux de néo-colonialisme.
Maintenant que le colonialisme de jure n’est plus de mise, les pays décolonisés sont officiellement indépendants. Pour autant, dans ces pays subsistent de graves symptômes d’une dépendance chronique à l’égard de l’ancienne métropole. Cette dépendance, essentiellement de nature psychoculturelle, conditionne et entretient des formes durables de subordination économique. « On peut dès lors circonscrire la dépendance : de l’argent, des experts, des machines viennent investir les nations qui font acte d’allégeance ». (1) Le transfert de souveraineté proclamé, s’il implique une certaine rupture, comporte indubitablement la persistance d’une multitude de pratiques et l’inertie des liens fondamentaux. Les rapports de subordination sont visiblement maintenus par d’autres voies moins brutales et moins visibles.

Pour les pouvoirs néocoloniaux, il fallait absolument garder la plus grande partie possible du monde décolonisé culturellement réceptive au maintien de la structure inégalitaire. Dès lors, il était primordial de reconduire l’emprise sur les consciences, de persister à empêcher tout élan d’émancipation culturelle pouvant mettre en péril les avantages acquis.
Les centres métropolitains étaient amenés naturellement à renforcer les moyens et procédés permettant de garder les ex-colonies dans le réseau impérialiste. En d’autres termes, pour conserver la mainmise sur les ressources, le commerce et l’investissement, il fallait poursuivre l’action de domestication culturelle et, par là-même, peser sur les prédispositions politiques – nécessaires à toute amorce de changement économique.
Les grandes puissances propagent aujourd’hui dans le monde non seulement des objets manufacturés mais aussi des idéaux et des normes de conduite. Elles exercent l’attraction la plus grande sur les autres sociétés, les incitant à changer cumulativement leurs comportements. On notera au passage que diverses cultures, dans le passé, ont joué le rôle de catalyseur du changement en amenant les autres à les prendre pour référentiel. Il en est ainsi d’Athènes et de Rome autour de la Méditerranée, de la Chine en Asie, de l’Islam en Espagne…
Aussi, le processus de décolonisation n’avait-il en vue que de préserver et de consolider les assises psychoculturelles de la dépendance, comme il ne visait – de manière concomitante – qu’à sauvegarder au mieux les acquis. Les nouveaux rapports comportent une coopération économique et financière, des programmes d’assistance technique, des engagements politiques et militaires, parallèlement à un ensemble d’actions culturelles asymétriques.
Autant dire que le nouveau statut des nations décolonisées est entériné seulement pour la forme, car il n’est pas de nature à affecter le modèle fondamental des relations établies jusque-là avec la puissance-mère. L’approche adoptée par P. Freire de la relation sociale oppresseur-opprimé me semble s’appliquer également aux nations : conditionné par l’habitude de faire peser sa volonté sur l’Autre, le dominateur s’emploie à préserver les acquis – et toute restriction, toute situation autre que l’ancienne lui paraissent comme une profonde violation de ses droits. (3) En conséquence, les positions ne peuvent s’inverser : les Occidentaux se perçoivent toujours comme les seuls sujets de l’histoire ; les autres sont à leur service et se mettent à leur remorque.

Les nations du Sud, que l’on proclame indépendantes, vont en effet continuer à former la périphérie apathique et soumise qu’elles ont longtemps formée. Dans l’ordre néocolonial, les faits montrent visiblement que leur position subordonnée est tout simplement réaffirmée.
Il y a lieu de se demander dans quelle mesure l’ascendant de l’Occident et les stigmates de son action inhibitrice commandent encore les relations internationales. Il s’agit bel et bien de s’assurer des marchés, de garder les clients traditionnels, de prolonger la supériorité intellectuelle et le privilège exorbitant du savoir-faire. L’oppression culturelle, qui a duré un siècle, dure encore et de la façon la plus « légale » qui soit. Il est manifeste que le changement formel survenu dans la situation des colonisés n’a pas permis de résorber leur aliénation culturelle. Ce que d’aucuns appellent le progrès n’est souvent que la manifestation de cette aliénation profondément ancrée dans l’esprit des générations que le dominateur a formées.
Si le colonialisme comme institution est aboli, un colonialisme de facto subsiste. L’empire informel, comme substitut de l’ancien ordre colonial, prend la relève. Outre la consolidation de structures économiques et financières spécifiques, il repose de façon décisive sur la satellisation culturelle des minorités agissantes. Avant tout, les ex-colonies héritent de traditions culturelles et idéologiques, de systèmes d’éducation et d’administration. Le néocolonialisme perpétue la structure inégalitaire en vertu d’avantages injustement conférés par l’histoire. L’indépendance nationale est célébrée sans que soient mis en péril les intérêts qui ont, à l’origine, suscité l’expansion coloniale.

Le seul but de ces remarques et de montrer en quoi la domination actuelle dérive des prémisses du passé. Si l’Afrique par exemple souffre aujourd’hui, c’est en partie à cause de la colonisation française, remplacée astucieusement par la « Françafrique ». Les liens de sujétion se perpétuent par le biais de dirigeants laquais et du franc CFA, mais en toile de fond nous retrouvons l’hypothèque psychoculturelle. Tant que l’on peut maintenir une telle hypothèque, il y a toutes les chances pour que rien d’essentiel ne soit changé… Somme toute, l’effort des impérialismes pour maintenir leur hégémonie a pris un nouveau visage. C’est l’objet du prochain papier.


Thami BOUHMOUCH
Novembre 2016
_____________________________________
(1) Georges Châtillon, Science politique du Tiers-Monde ou néo-colonialisme culturel, Annuaire du Tiers-monde, tome II, 1975-1976, Berger-Levrault, p. 126.
(2) Alain Lipietz, Mirages et miracles, problèmes de l’industrialisation dans le Tiers-Monde, éd. La découverte, 1986, p. 19.
(3) Cf. Paulo Freire, Pedagogy of the oppressed, Sheed & Ward edit., London, 1979, p. 43.

25 octobre 2016

L’EMPRISE CULTURELLE COMME CONDITION DE LA DOMINATION ECONOMIQUE


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique

Et pour nous dépouiller plus facilement
Plus tranquillement
Il ne met plus la chaîne à nos pieds
Mais à la racine de notre tête… 
Nazim Hikmet


Il existe sans conteste une relation dialectique entre les impératifs économiques de l’expansion occidentale et l’hypothèque culturelle, le refus du dialogue des civilisations. Le modelage culturel constitue somme toute la dimension superstructurelle de l’exploi-tation économique. Ce sont deux aspects concomitants d’un même processus.

La domination coloniale s’exerce par le travail forcé, par la contrainte policière et militaire ; mais elle s’effectue aussi par la tutelle culturelle, par l’emprise sur les consciences. La civilisation industrielle fait régner à travers le monde, par la violence, un système d’organisation de la production à la fois matérielle et symbolique.
Pendant que l’économie de subsistance était démantelée, que l’artisanat dépérissait, quelque chose de beaucoup plus grave se produisait sur le plan culturel : le dédain des particularismes, les blocages à l’instruction, la dépréciation et la mystification de l’homme. Tout, de l’économie à la politique, de la morale à la religion, de la langue à l’instruction, était modelé selon les exigences de l’occupant. La volonté de promouvoir les sociétés dominantes avait pour effet premier de vider les régions dominées d’une partie de leur substance – et cela dans les deux sens du terme : matériel et socioculturel.
Il s’avère donc que dans toute colonisation trois formes de violence se combinent : celle des instruments de coercition, celle de l’exploitation économique, celle des significations imposées. Si la conquête politique visait la substitution aux structures préexistantes d’un appareil politico-administratif moderne propre à la servir et la consolider, si la conquête économique avait en vue de faire main basse sur les ressources et jeter les fondements matériels de la structure inégalitaire, la conquête culturelle en était bien le complément obligé. Elle tendait à dénaturer les systèmes d’organisation sociale, à faire accepter par la force des codes culturels exogènes, à former des supports locaux et les destiner à soutenir le dominateur et prendre son parti.
Sous ce rapport, l’action culturelle coloniale visait invariablement deux buts complémentaires : d’une part, sevrer le pays conquis de son histoire, de ses attaches culturelles ; d’autre part, le détourner de son présent en l’intégrant matériellement et moralement à l’instance dominante, en lui imposant son système de valeurs, en le mettant à sa remorque.

L’hypothèque morale et l’hypothèque économique fonctionnent ainsi de concert. Vouloir établir un ordre de priorité entre le culturel et l’économique en ce qui concerne le processus impérialiste est trompeur autant qu’infructueux. Ces deux instances procédaient toutes deux d’un style de pensée et de conduite qui les liait et les modelait, une manière relativement uniforme d’asseoir les rapports inégaux.
Bien plus, les faits historiques donnent à penser que si l’action et l’influence culturelles dérivent de la puissance matérielle, elles la renforcent à leur tour. M. Bedjaoui l’a exprimé en ces termes : « L’histoire montre surabondamment qu’il n’existe pas d’exemple d’hégémonie économique qui ne soit accompagnée, consolidée et portée par une hégémonie culturelle […] L’ère des Pharaons, l’Antiquité grecque la Méditerranée romaine, l’Europe des Médicis ou celle des Conquistadors, ont historiquement produit un type de culture directement lié à la domination économico-politique ». (1)
On peut estimer toutefois que c’est à partir des années 1880 que les grands capitalismes ont pris pleinement conscience des possibilités que leur offre le champ culturel d’étendre leurs aires de commerce et d’investissement. C’est en effet au début de l’impérialisme dit moderne que les jalons d’une action culturelle d’un genre nouveau sont posés. L’exportation/diffusion de productions intellectuelles et de modèles culturels, le façonnement des mentalités visent à assurer et consolider une position politiquement et économiquement dominante. (2)
Pourquoi donc fallait-il que l’Europe conquérante marginalise des cultures, enferme artificiellement des peuples dans ses catégories ? Outre que les métropoles avaient à justifier leur expansion, elles devaient dans l’intérêt bien compris du capitalisme industriel entretenir le préjugé de l’exceptionnalisme occidental, opérer sur les hommes conquis une action de réduction-appropriation. Pour des raisons évidentes, le système colonial doit inculquer aux colonisés qu’ils ne savent pas fabriquer outils et produits élaborés, qu’ils ont et auront besoin des biens manufacturés métropolitains. Il doit les convaincre d’incompétence innée, les engager à planter, récolter et extraire selon ses besoins.
Au nom donc de l’industrialisme utilitaire, l’ethnocentrisme glissera vers « l’agression silencieuse » (J. P. Lycops) et le totalitarisme culturel. L’homme d’Occident est amené sur cette pente à aviliser et évincer les autres formes de logique. Son réflexe de supériorité, son emprise sur les consciences constituent la condition même de l’hégémonie économique qu’il exerce sur le monde.
Nul doute que l’activité économique comme l’échange reposent sur une différence de potentiel. L’une et l’autre sont mus par l’inégalité de conditions et de capacités d’action. La domestication culturelle – parallèlement au maintien de l’ordre – est à même d’assurer un cadre propice à l'entreprise coloniale, de rendre possible la réalisation d’objectifs économiques. « L’ethnocide implique l’implantation des catégories occidentales qui permettent l’utilisation à des fins économiques de la main-d’œuvre indigène. L’utilisation (ou l’exploitation) physique des populations colonisées ne semble pouvoir être envisagée que corrélativement et par un ethnocide ». (3)
Il existe bel et bien une corrélation entre la conscience colonisée et le contexte socio-économique colonial. L’acculturation en milieu conquis est par-dessus tout une condition négative, un bannissement ; c’est la ruine du dialogue culturel. Est-il possible de penser l’expansionnisme colonial indépendamment de la culture qui le sous-tend ? Le fait impérialiste est un tout, il est économique, social, politique, culturel et humain. Ce qui parait être une juxtaposition de pratiques et d’actions exercées isolément par les marchands, les militaires et les missionnaires (la fameuse « colonisation des trois M »), ne constitue en fait qu’un ensemble d’éléments liés organiquement entre eux. Chaque structure, chaque agent de la colonisation est le support de l’autre, même si les diverses actions ne sont pas toujours concertées.

L’enseignement principal de ce tour d’horizon est que non seulement l’hypothèque économique et l’hypothèque psychoculturelle vont de pair, mais elles fonctionnent selon la même logique. L’idée suivant laquelle le culturel, dans le contexte colonial, ne serait qu’un épiphénomène s’est révélée illusoire. La prépondérance des discours centrés sur l’économique a le grave inconvénient de laisser dans l’ombre les séquelles tangibles du contact culturel traumatique avec le système colonial et d’évacuer le phénomène d’anormalisation des comportements observés dans la phase néocoloniale.
Un point me semble hors de doute : les techniques les plus performantes, l’instrumentation la plus sophistiquée ne parviendront pas à briser les obstacles que leur opposeront l’esprit de démission et le sentiment d’impuissance que l’on a fortifiés en fortifiant le reflexe d’infériorité et de soumission. On pourra mobiliser des capitaux, introduire des savoir-faire ingénieux, faire usage de méthodes pointues pour évaluer des quantités économiques, on n’aura pas pour autant préparé la voie à une véritable dynamique de changement.


Thami BOUHMOUCH
Octobre 2016
_____________________________________
(1) Mohammed Bedjaoui, Préface à Roger Garaudy, Promesses de l’islam, Seuil 1981, p. 11.
(2) Voir à cet égard l’article de Pierre Milza, Culture et relations internationales, Relations internationales n° 24, Hiver 1980.
(3) Robert Jaulin (textes réunis par), La décivilisation, politique et pratique de l’ethnocide, éd. Complexe 1974, p. 151. Je souligne.

13 octobre 2016

LES SEQUELLES ECONOMIQUES DE L’HEGEMONIE CULTURELLE


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


Le sous-développement tel qu’il est vécu dans nombre de pays est, à maints égards, le produit de l’hégémonie culturelle. (1) L’action désintégrante du contact colonial et les rapports d’assujettissement qui en ont résulté sont une réalité repérable dans l’instance économique… C’est le point abordé dans ce papier.

Si l’on a compris que les sociétés colonisées, tenues pour sous-développées, sont conduites elles-mêmes à se considérer comme telles, on s’aperçoit vite que leurs rapports avec les métropoles sont dès l’origine destinés à demeurer inégaux. Par ailleurs, on sait que chaque culture définit le genre de vie qui lui est propre. Les modèles de consommation sont ainsi relatifs aux conditions particulières de chaque communauté humaine. Or, vu les prétentions des grands centres industriels, de telles différences constituent un obstacle à l’extension commerciale – car les coutumes, les goûts, les croyances et la langue cloisonnent les marchés. On considère en effet que le décalage entre les cultures, pour ce qui est des aspirations et des modes de consommation, est dommageable à la marche du capitalisme industriel. De là – et ceci n’est nullement une contradiction – la nécessité d’une vaste entreprise de nivellement des goûts et des comportements. Il s’agit d’uniformiser, dans une certaine mesure, les modes de vie, au même titre que les articles de consommation.
Aussi la civilisation industrielle a-t-elle établi de puissants réseaux de communication à travers le monde. Elle ne tend pas ce faisant à susciter des échanges réciproques avec les territoires conquis (mis à part son approvisionnement en produits de bases) mais bien à faciliter l’écoulement massif de ses articles manufacturés. R. Garaudy est alors fondé à écrire : « Veillant à ne pas se créer des concurrents mais au contraire des clients, on se garda bien, dans un premier temps, de favoriser le transfert de ses modes de production (industrialisation) mais on encouragea vivement l’imitation de son mode de consommation ». (2)
Progressivement, les réflexes de consommation se modèleront sur les nécessités du marché de l’Occident et la « modernité » sera comprise comme devant passer obligatoirement par ce marché. En pratique, seules les catégories privilégiées sont à même de participer notablement à ce mode de consommation. Il se forme ainsi, avec la complicité plus ou moins consciente de ces catégories, une situation durable de subordination économico-culturelle.

Cette tendance à l’unification, faut-il le préciser, ne résulte pas seulement de mécanismes proprement économiques. Elle est le fruit tout autant de l’ensemble d’actions de façonnement du monde à l’image des sociétés dominantes. C’est dire qu’une relation dialectique existe entre le processus impérialiste et l’hégémonie culturelle. L’homogénéisation des mentalités et des types de conduite devient une condition préalable à la mainmise économique et celle-ci vient renforcer le nivellement des valeurs. Un modèle de consommation défini par l’instance dominante tend à se généraliser et à répandre un genre de vie unique.

Somme toute, la civilisation matérielle industrielle tend à donner un caractère cosmopolite à la consommation. Regardant le monde comme un seul marché, elle destine les colonies à la consommation nécessaire de ses produits. « En un mot, elle forme un monde à son image ». (3) L’ère de l’impérialisme a de fait marqué une étape décisive sur la voie du monde unique… Encore une fois, il ne s’agit pas d’une unification des chances, puisque l’inégalité est maintenue et perpétuée. Il ne s’agit pas non plus d’une étape positive mais d’une étape négative, dès lors que le bien-être dont bénéficient les peuples des métropoles se paye du préjudice de l’extraversion des nations subalternes. Les valeurs et significations que ces nations adoptent ne peuvent aucunement être détournées à leur profit.
Au nom donc de l’industrialisme utilitaire, les colonies sont soumises à une action d’acculturation de longue haleine. Si le droit de coloniser l’autre se trouve ainsi fondé, ce ne peut être que sous la condition de la perpétuation de la différence de potentiel, du maintien par la puissance-mère de son avantage matériel exorbitant. A mon sens, les différences de fortune ne suffisent pas à expliquer pourquoi les pays du Sud dans leur ensemble se résignent aujourd'hui à l’idée de se confiner, s’accoutument à se recroqueviller dans ce qu’Octavio Paz a appelé « les faubourgs de l’histoire ».
C’est sur le plan humain que le problème me semble véritablement se poser. De façon décisive, la coercition coloniale a laissé dans l’âme des hommes des traces profondes. Il n’est que de voir ici et là la conduite de l’individu face à l’occupant d’hier : le sentiment d’infériorité, la paralysie intime de l’être commandent encore son comportement.
Les séquelles de l’ère coloniale subsistent de même au niveau de la collectivité. Dans son ensemble, la société subordonnée est psychiquement inhibée ; elle est dépourvue des aspirations et des ressources sociales nécessaires à toute évolution autonome. C’est le point de vue que soutient G. Rocher : « S’ajoutant aux handicaps économiques (absence de capitaux, de main-d’œuvre qualifiée, etc.), ces faiblesses structurales et psychiques des sociétés colonisées font que leur développement est extrêmement difficile, problématique, dans certains cas presque improbable ». (4)
Sous la tutelle coloniale, l’Afrique est maintenue dans une atmosphère de régression sur les plans social et économique. Au sein du peuple, le système s’emploie à entretenir l’ignorance et l’esprit de soumission, donne libre cours aux croyances les plus rétrogrades. Une telle  mentalité, à l’évidence, s’oppose au besoin de progression et de réussite ; elle ne peut développer l’initiative, encourager l’esprit d’entreprise, susciter l’innovation. (5) Le plus tragique, c’est que si l’Afrique colonisée est tenue à l’écart des techniques modernes ou ne parvient pas à les adopter, elle se met en même temps à délaisser certains procédés ancestraux qui avaient fait leurs preuves, notamment dans les domaines de la valorisation des sols et de la protection des arbres.

Ainsi se dégage un enseignement capital : au cours de leur contact avec l’Occident conquérant, les peuples colonisés ont assurément beaucoup donné, ils ont certes également beaucoup reçu, mais ce qu’ils ont reçu a sans doute le plus notablement contribué à leur perte.
L’exemple a contrario du Japon est significatif à cet égard. Ce pays, loin de se laisser subjuguer par l’agression occidentale, a su repousser le type de tutelle, aussi bien formelle qu’informelle, à laquelle le reste de l’Asie avait cédé. De la sorte, il n’a pas aujourd’hui de puissance-mère qu’il doive instinctivement vénérer et prendre pour référentiel. Il n’a pas de complexe d’infériorité qui le condamne à rester éternellement en retrait sur la scène de l’histoire. Echappant à l’assujettissement, ce pays a pu se débarrasser des contraintes féodales, accélérer l’éducation des masses, assimiler la technologie et l’organisation modernes… Il n’est pas étonnant de le voir, plus tard, faire front à la compétition internationale – avec le succès que l’on sait. Il semble que l’on puisse affirmer que c’est parce que sa cohérence interne n’a pas été désarticulée, que ses ressorts culturels fondamentaux n’ont pas été annihilés que le Japon a pu édifier une société dynamique et une économie puissante.


Thami BOUHMOUCH
Octobre 2016
_____________________________________
(1) Cf. papier précédent : Le coût non chiffrable de la colonisation https://bouhmouch.blogspot.com/2016/09/le-cout-non-chiffrable-de-la.html
(2) Roger Garaudy, Promesses de l’islam, Seuil 1981, p. 162.
(3) Karl Marx, Manifeste du parti communiste, éd. UGE 10-18, 1962, p.25. Il ne s’agit pas là d’un trait particulier : toute culture, en état de prépondérance, projette son logos et ses catégories sur les cultures subordonnées.
(4) Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, volume 3 : Le changement social, éd. HMH Points 1968, p. 240.
(5) Il est vrai cependant que, tout en inhibant les motivations individuelles et collectives, le système colonial engendre des frustrations et une hostilité latente ou déclarée. D’où l’existence d’une volonté d’action et de mouvements de lutte dirigés contre l’occupant. Ce point a été évoqué dans l’article La force désintégrante du contact colonial https://bouhmouch.blogspot.com/2016/08/la-force-desintegrante-du-contact.html

26 septembre 2016

LE COÛT NON CHIFFRABLE DE LA COLONISATION


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


L’action coloniale a désarticulé l’économie de bon nombre de pays et a tracé la voie de son extraversion… Il ne suffit pas de faire cette constatation banale. Il convient de souligner avec force que ces pays ont été marqués dans leurs mécanismes de pensée et leur humanité propre. Dans toute situation d’exploitation, il importe de distinguer le coût économique du coût psychique et socioculturel.

Comme le note I. Ramonet, c’est sur la puissance de l’ordre rationnel que s’est appuyé l’expansionnisme colonial ; « et paradoxalement, le triomphe du rationalisme  européen va signifier pour les autres peuples de la terre une catastrophe culturelle ». (1) C’est là le sens profond du phénomène colonial : disloquer la société conquise en rendant inopérants ses ressorts fondamentaux, puis admettre les hommes vaincus dans le nouvel ordre agencé par et pour les dominateurs.
Le rôle de l’épée est provisoire. La véritable colonisation est culturelle. Ce n’est pas dans l’exploitation économique mais dans la désarticulation culturelle qu’il importe de chercher le germe de la dégradation subie. K. Polanyi l’a exprimé ainsi : «  le processus économique peut naturellement fournir le véhicule de la destruction et, presque invariablement, l’infériorité économique fera céder le plus faible, mais la cause immédiate de sa perte n’est pas pour autant économique ; elle se trouve dans la blessure mortelle infligée aux institutions dans lesquelles son existence sociale s’incarne ». (2)
Au-delà des préjudices comptabilisables, l'entreprise coloniale est parvenue à atteindre l’homme, à briser l’unité de sa personnalité, à le rendre vulnérable en réprimant ses velléités d’autonomie. De fait, seul un retour au passé peut nous permettre de déceler les données premières de l’assujettissement, de comprendre comment les métropoles ont pu bloquer la possibilité d’une prise de conscience historique.
L’hétérogénéité des univers culturels est vécue à l’intérieur des consciences individuelles comme dans la société globale. Vivant la contradiction permanente entre l’allogène et l’autochtone, le colonisé ne réussit ni à s’identifier à l’Autre, ni à le rejeter pour être lui-même. Une telle ambivalence psychique – que l’on retrouvera également dans la période néocoloniale – se révèle, à n’en pas douter, frustrante et inhibitrice. C’est le lieu d’insister encore une fois sur le caractère traumatique du contact colonial. Car, à mon sens, l’acquis le plus saillant de ce tournant décisif réside dans le fait que le colonisé finit par endosser l’image stéréotypée que l’occupant se fait de lui.

A s’aperçoit ainsi que le complexe d’infériorité – la marque distinctive des peuples soumis – découle d’un double processus. Il y a d’abord les manifestations matérielles de la puissance des conquérants ; il y a ensuite le phénomène d’intériorisation ou, selon le mot de Franz Fanon, d’épidermisation de l’infériorité par les colonisés. Aujourd'hui, on remarque qu’en règle générale l’homme africain n’est toujours pas capable de se penser nègre ; il se garde d’assumer et de revendiquer sa négritude. M. Hijazi écrit à ce propos : « Le trait le plus marquant de cette époque [coloniale] est l’introjection de la dépréciation que le dominateur a implantée dans la psychologie des populations. L’homme sous-développé méprise sa propre personne, a honte d’elle ». (3)
Lorsque les colonisés sont convaincus d’être inaptes à se gouverner eux-mêmes, acceptent de se confiner, de se rétrécir, l’action coloniale a pleinement réussi. L’emprise sur les esprits est corollairement une emprise sur les comportements économiques et politiques. Qui plus est, les rapports de subordination – autre aspect de l’efficience du système colonial – vont résister au temps, s’auto-entretenir et devenir perdurables. Il s’avère que si le sentiment d’infériorité conditionne le comportement conscient du sujet sous-développé, si l’inhibition marque son mécanisme de pensée, c’est que la société néocoloniale rend possible, consacre et alimente de tels sentiments, c’est qu’elle affirme et célèbre ouvertement la supériorité de l’autre.
Le changement socioculturel qui résulte inévitablement de l’extension de l’Occident ne va pas sans traumatismes. Si la conquête coloniale a un coût économique, chiffrable dans une large mesure, elle a aussi un coût humain, psychoculturel  non chiffrable, qui n’est autre que la désintégration sociale, la dépréciation de l’homme, l’acceptation résignée de la tutelle. Il est manifeste qu’avec le temps, les pratiques coloniales émoussent la volonté, ébranlent la confiance en soi. Les dommages sont profonds : l’introduction de l’électricité, de la radio et du chemin de fer ne peut pas nous faire oublier les décennies perdues, les énergies dissipées dans la résistance ou l’attente stérile.

L’action coloniale est en définitive une mutilation infligée à la conscience des peuples dominés. « La pente qui a fait dégénérer l’ethnocentrisme en appétit de pouvoir et de profit s’est avérée si meurtrière qu’il faut certainement y regarder à deux fois avant d’écarter les interrogations ou les soupçons que certains peuvent encore aujourd’hui formuler ». (4) Dans la mesure où l’établissement colonial a permis et organisé le renforcement des clivages ethniques, le fractionnement social, les blocages à l’instruction, il constitue une ère de non-progrès. En Afrique, la déviation délibérée du sentiment religieux a favorisé le fatalisme, les superstitions et les cultes primitifs. Comme le note M. Dia, « c’est un regain de croissance pour toutes ces croyances anciennes, qui sont autant de forces inhibitrices dont on pensait libérer la société africaine ». (5)
Il n’est pas dans mon propos d’énumérer les torts causés par la colonisation dans le seul but de faire son procès. Les pamphlets n’ont pour ainsi dire aucun intérêt, car le colonisateur a bon dos… Le fait est que, pour dresser le constat de la longue cohabitation coloniale, on est bien obligé de mettre en avant ce que l’Occident a fait des hommes qu’il a asservis ; de tenter une compréhension de ce phénomène au-delà des grandeurs et des mesures chiffrées.
Il n’y a pas eu seulement dislocation des structures économiques, dénaturation du système d’organisation sociale… Simultanément, l’histoire des nations dominées s’est transformée qualitativement par une action de désarticulation psychosociologique – ce qui a contribué puissamment à modeler et « extravertir » leurs motivations, leur destin et pas seulement leur champ économique. C’est dire que l’héritage colonial se révèlera particulièrement lourd : au-delà de l’infrastructure à édifier, il faudra relever l’homme inhibé, le libérer des liens de servitude, lui donner le goût du changement et de la progression.


Thami BOUHMOUCH
Septembre 2016
_____________________________________
(1) Ignacio Ramonet, Le déblocage culturel, in Bernard Cassen et al. (ouvrage collectif), Europerspective, Le monde vu d’Europe, Economica 1989, p. 98.
(2) Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard 1983, p. 212.
(3) Mostapha Hijazi, At-takhallouf al-ijtima’i, Sikologia al-issane al-maq’hor, éd. Maahad al-inma’e al-arabi, 1984, p. 40. Je traduis et souligne. Introjection : adoption inconsciente des idées et attitudes de l’autre.
(4) J. Y. Carfantan et C. Condamines, Qui a peur du Tiers-Monde ? Rapports Nord-Sud : les faits, Seuil 1980, p. 169.
(5) Mamadou Dia, Islam, sociétés africaines et culture industrielle, Les Nouvelles éditions Africaines 1975, p. 91.