31 janvier 2013

CONSUMERISME [2/2] : QUAND LE MARKETING EST PRIS EN FAUTE



«Le consumérisme est la honte du marketing» P. Drucker




Le précédent papier portait sur les associations de défense des consom-mateurs, les domaines de revendication et les moyens d’action. (1) Ici, il s'agit de voir en quoi le marketing est coupable des dérapages et abus qui altèrent les échanges sur le marché.
Il y a lieu de préciser d'emblée que le consumérisme ne s'oppose pas à l'entreprise. Il cherche, de manière directe ou indirecte, à influer sur le système marketing afin d'obtenir une meilleure réponse de celui-ci aux besoins exprimés sur le marché. Il trouve sa justification dans les situations d’inégalité de puissance économique qui se produisent le plus souvent entre les consommateurs et le monde des affaires. Producteurs et distributeurs sont portés de la sorte à se montrer attentifs aux intérêts de leurs clientèles.

Le marketing contesté
Au sein de l'entreprise, le marketing est sans doute la fonction la plus controversée. Son caractère équivoque et ambivalent est manifestement déconcertant : les procédés et les techniques utilisés ont pour but à la fois de satisfaire les désirs du consommateur et de répondre à la volonté de puissance des producteurs. «Tel le dieu au double visage, le marketing présente effectivement deux faces. Un aspect positif sans aucun doute, car l'emploi de ces techniques dans les firmes permet d'intégrer la volonté des consommateurs dans le processus d'apparition des biens nouveaux. [...] Mais, à l'inverse, ces procédés conduisent aussi à la manipulation des consommateurs, à l'usure programmée des produits, à la recherche chez les clients en puissance des points vulnérables ; bref le marketing sert alors l'appétit de domination des dirigeants des organisations». (2)
Le marketing dispose en effet de moyens sans fin et n’a de cesse de développer des techniques de manipulation pour appâter le client potentiel, l'inciter à dépenser toujours plus. Les astuces utilisées dans les points de vente se banalisent : musique d’ambiance, prix en trompe-l'œil (199,95 dh), dégustations, friandises près des caisses et à la portée des enfants, carte de fidélité, réductions factices… (3)
Le consommateur n'est pas à même de déjouer les manœuvres de vente et n'a souvent pas le temps de les détecter. Les fabricants de cosmétiques savent tirer parti de la tendance «bio» ou «naturel». Il n'est que de voir ce qu'on appelle le «greenwashing» : il consiste à donner à un produit une apparence végétale alors qu'en vérité il est composé essentiellement de dérivés pétrochimiques, à mettre en avant les ingrédients naturels alors qu'ils sont en quantités extrêmement petites (en fin de liste des composants). «Quoi de mieux pour rendre le consommateur confus que de mettre des images d'eau, de plantes ou de fruits sur le packaging du produit ? » (4) Ils sont légion les marques qui dissimulent l'information, jouent sur les mots ou créent la confusion. «On vous annonce sur le packaging que le produit contient du "beurre de karité bio", le consommateur peut trop rapidement faire la déduction que le produit est bio, alors que seul le beurre de karité l'est». (5)
Cela amène à se demander : le marketing est-il voué d'avance à asservir le consommateur, peut-il être regardé comme un instrument de pouvoir, comme un outil démoniaque ? Eu égard au credo sur lequel il se fonde, n'est-il pas au contraire la manifestation du pouvoir du consommateur ? La satisfaction légitime de celui-ci n'est-elle pas d'abord, pourrait-on dire, une question de moralité, ne tient-elle pas au respect d'un pacte, d'un engagement, d'une promesse ?
Si le mar­­­­keting, ici ou là, donne lieu à des excès, cela ne montre-t-il pas justement que son esprit n'a guère été mis en pratique ? Dans nombre d'entreprises marocaines, le concept est plus honoré en paroles qu'en actions. Ainsi, lorsque P. Drucker affirme que «le consumérisme est la honte du marketing», il cherche à accuser, non pas le marketing en lui-même, mais les manquements et les abus qui sont commis en son nom.
La communication sur les produits, indubitablement, peut être source de confusion et de mécontentement. Selon une enquête menée dans 40 pays, «la majorité des 38.000 consommateurs interrogés estimaient que la publicité exagère les avantages procurés par le produit, ses effets positifs sur la santé et que, d'une manière générale, elle ne fournit pas d'informations exactes». (6)

Se conformer aux revendications
Ainsi, en temps normal, tout dépassement engendre une réaction, tout pouvoir suscite un contrepouvoir auprès de ceux qui sont atteints dans leurs intérêts ou risquent de l'être. Il y eut une époque où on disait des consommateurs qu'ils «sont les figurants muets d’une pièce dont ils sont pourtant censés être le personnage central». (7) Mais, comme le note Morald Chibout, la donne a changé. «Après avoir accepté sans broncher d’être le réceptacle silencieux du discours des marques, le consommateur, qui a pris le pas sur le citoyen, relève la tête. Conscient de son pouvoir – la consommation demeure le moteur de l’économie – déjouant avec un cynisme certain toutes les prévisions, il attend des marques, des politiques, des médias, un minimum d’écoute et de compréhension». (8)
Les consommateurs vont émerger comme des acteurs pouvant influencer, tant bien que mal, directement ou indirectement, les décisions stratégiques adoptées. C'est bel et bien une partie prenante qui ne peut être dédaignée. Dans cette notion, il y a l’idée d'un groupe étroitement concerné par l’activité de l’entreprise et dont les attentes doivent être considérées. Il se trouve que cette idée est plus accessible et plus opérationnelle pour les dirigeants que la perspective d’une responsabilité envers la société dans son ensemble.
Alors, quelles actions les producteurs et distributeurs lucides peuvent-ils opposer aux reproches exprimés ?
Sous la pression du consumérisme, l'organisation peut se montrer attentive et se conformer aux intérêts de l'acheteur. C'est le cas des hypermarchés qui s'emploient à afficher le prix à l'unité et au kilo (Marjane et Bim). Nombre de dirigeants s'efforcent de gérer la relation avec le public cible d'une manière systématique et continue. Un service ad hoc est ainsi mis en place. Regardé comme la conscience de l'entreprise vis-à-vis de la clientèle, il est chargé de communiquer régulièrement avec celle-ci, en participant aux actions de fidélisation. Il s'agit d'être attentif aux problèmes soulevés avant et après l'achat. En ce sens, le personnel mobilisé est amené à répondre aux appels téléphoniques, à traiter le courrier reçu, à transmettre éventuellement des informations complémentaires sur le produit...
L'entreprise cherche à rehausser son image en jouant sur la notion de suivi des clients. Elle s'attache – idéalement – à considérer leur bien-être à long terme et non pas seulement leur satisfaction immédiate. Parallèlement à cela, le service concerné est engagé à établir une relation directe avec le mouvement de consommateurs, devenu un prescripteur puissant. Le but est de prévenir les réprobations et de circonscrire les conflits.
A cet égard, le consumérisme – loin d'être la mauvaise conscience du marketing – apparaît au contraire comme l'expression ultime de la démarche. Le souhait exprimé par les individus de consommer plus intelligemment, leur refus de la manipulation et des promesses non tenues, conjugués à l'impératif écologique, poussent les professionnels à réexaminer leur philosophie de gestion et leur vision des choses.
 «Le consommateur ne veut plus réagir aux réflexes pavloviens que le marketing provoque. Il se braque, trépigne devant son chariot. Mais les marchands peuvent se rassurer : […] les consommateurs veulent simplement se sentir un peu moins moutons». (9) L’entreprise est ainsi amenée à prêter attention aux besoins et intérêts des consommateurs plutôt qu'à leurs seuls désirs. Disposant d’une réactivité appropriée, «elle doit s’adapter aux nouvelles exigences des groupes de pression, qui lui demandent de ne pas s’intéresser à sa seule croissance et d’évoluer à l’instar de son environnement…». (10) Elle est portée en somme à agir non pas dans une société de consommation mais dans une société de consommateurs.


Ces considérations, on s'en doute, ne sont pas vérifiables dans tous les contextes socio-économiques. Dans un pays comme le Maroc, on ne saurait perdre de vue que le pouvoir d'achat est bas et le taux d'analphabétisme élevé. Le citoyen moyen exprime des attentes bien plus immédiates que la quête de produits parfaits. Le mouvement consumériste ne saurait se développer pleinement là où les préoccupations prioritaires portent sur les besoins primaires (besoins physiologiques), où le degré de citoyenneté est faible, où les systèmes juridiques et réglementaires sont déficients, où le pouvoir de coercition est rarement exercé...
A bien y réfléchir, un tel mouvement gagnerait à être impulsé davantage par les pouvoirs publics que par la société civile. Il devrait prendre la forme d’un bureau d’études à but non lucratif, disposant du soutien effectif de l'Etat, testant et comparant les produits. Les entreprises devraient se voir contraintes concrètement par un arsenal juridique à réguler leurs relations avec le consommateur, à veiller à la qualité et la sécurité de leurs produits… Au consommateur, l'Etat a pour mission de garantir le droit d'être informé, le droit de choisir, le droit à la sécurité (produits dangereux), le droit d'être entendu (par l'Administration et les tribunaux).

Thami BOUHMOUCH
Janvier 2013
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(2) J.-P. Helfer et J. Orsoni, Marketing, éd. Vuibert Gestion, p. 34.
(3) Cf. Yves-Alexandre Thalmann, Petit traité de contre-marketing – Faire ses courses sans se faire manipuler, éd. Jouvence 2010. Au sujet des prix, on peut se référer à mon article http://bouhmouch.blogspot.com/2011/10/affichage-des-prix-pourquoi-comment.html Octobre 2011.
(5) Ibid.
(6) Kent Grayson et Svetlana Kirillova, http://www.lesechos.fr/formations/marketing/articles/article_5_17.htm 2011.  
(7) V. Giscard d’Estaing en 1972, cité par Isabelle Van de Walle et Lucie Brice, Les attentes des consommateurs en matière de responsabilité sociale des entreprises, CREDOC, Cahier de recherche, Décembre 2011. Voir : http://www.credoc.fr/pdf/Rech/C289.pdf
(8) Morald Chibout, Le marketing expliqué à ma mère, éd. Eyrolles 2007.
(10) I. Van de Walle et L. Brice, op. cit.



24 janvier 2013

CONSUMÉRISME [1/2] : L'EMERGENCE D'UN CONTRE-POUVOIR

 «De quels droits dispose un consommateur au Maroc ? Aucun, ou presque. L’opérateur économique, petit ou grand, est toujours en position de force» Un journaliste


Outre les préoccupations environne-mentales et l'enjeu de l'écomarketing (1), des mouvements de protection des consommateurs prennent forme face au pouvoir abusif des entreprises… De quoi s'agit-il ?

Le consumérisme est souvent compris, à tort, dans le sens de création de nouveaux besoins poussant à la consommation. (2) Le terme désigne en fait l'ensemble des actions destinées à la défense et la promotion des intérêts des consommateurs. C'est un mouvement sociétal majeur, dont la vocation est de soutenir les consommateurs – qui par nature sont des profanes – face au pouvoir des producteurs et des distributeurs, de favoriser une rationalisation du comportement d'achat. Il est apparu d'abord aux Etats-Unis dès les années 30 (sous l'appellation «consumerism») et a connu une forte expansion, à partir des années 60, dans ce pays et en Europe.
Alors que le mouvement écologiste se focalise sur les problèmes de pollution atmosphérique et de gaspillage des ressources, le mouvement consumériste se préoccupe de tout ce qui peut nuire à la santé ou la sécurité de l'individu, comme de tout ce qui peut l'affaiblir ou l'induire en erreur. Si l'on considère par exemple les sacs en plastique, bien connus au Maroc, les écologistes les décrient parce qu'ils ne sont ni recyclables, ni biodégradables ; les consuméristes, eux, s'interrogent sur leur origine douteuse, leur composition (présence de métaux toxiques) et leur aptitude au contact alimentaire.

Les domaines de revendication

Dans le contexte marocain, le défaut d'affichage des prix est parmi les types d'infractions les plus rencontrés dans le système de distribution. Même si la population paraît se résigner ou ne pas en être consciente, le problème n'est nullement anodin. L'acheteur, à un degré ou à un autre, en subit les inconvénients : demandes orales contraignantes et répétitives, tarifs «à la tête du client», hausses fantaisistes et dissimulées, erreurs d'additions non contrôlables, contestations et pertes de temps... Qui plus est, ce travers fâcheux ne se limite pas au commerce dit traditionnel (le plus affecté par l'analphabétisme). Tout se passe comme s'il faisait partie intégrante du fonds culturel. Les autorités publiques, de temps à autre, prennent des mesures de rétorsion, mais elles ont tôt fait de baisser les bras. C'est là un objet de revendication de premier plan : comment concevoir une économie basée sur la liberté de choisir, sans donner aux consommateurs les moyens d'exercer leur choix en parfaite connaissance de cause ?
Au Maroc, un second problème épineux auquel se heurtent les consuméristes est la vente en vrac des produits alimentaires. (3) Cette pratique, répandue dans les épiceries et les marchés populaires, altère la valeur nutritive des produits exposés, peut avoir des répercussions négatives sur la santé de l'acheteur. De là, le conditionnement retient l'attention : le problème de la compatibilité contenu/contenant est souvent négligé, sauf si le produit est destiné à l'exportation. On sait par exemple que le mono-chlorure de vinyle du PVC est cancérigène ; sa migration de l'emballage vers l'aliment constitue un danger certain pour le consommateur. De même, une pratique courante dans le commerce traditionnel consiste à utiliser des emballages inappropriés, non alimentaires, tels le papier journal (avec encres toxiques), les feuilles de cahiers d'écoliers et divers papiers imprimés. A cela il faut ajouter les fameux sachets de plastique noirs dont l'utilisation a des conséquences négatives sur les denrées alimentaires.
La question de l'insécurité n'échappe pas naturellement au champ d'action du consumérisme. Il s'agit d'améliorer la prévention des risques et des accidents liés à l'utilisation des produits. Les objets dits domestiques sont parfois dangereux pour les adultes non avisés et a fortiori pour les enfants.
Diverses autres irrégularités ou anomalies font normalement partie des récriminations consuméristes : étiquetages trompeurs ou illisibles (pour lire les indications microscopiques, il faut souvent s'armer d'une loupe), assertions publicitaires équivoques ou contestables, date de péremption dépassée, mise en vente de produits avariés, procédés de brouillage des prix (odd pricing), diminution préméditée de la durée de vie des produits, innovations illusoires, coût excessif des conditionnements, comparaison rendue malaisée entre marques, ventes sous pression, clauses de contrats ambiguës ou abusives (banques, organismes de crédit, assurances), dossiers validés en moins d'une heure (avant que l'acheteur à crédit ne change d'avis), etc.

Contexte et moyens d’action

En Europe, les mouvements de défense des consommateurs sont devenus populaires et puissants. Dans quelles conditions particulières ces mouvements se sont-ils développés ?
L'essor du consumérisme est dû pour l'essentiel à trois mobiles déterminants :
- La prolifération et la sophistication des produits sur le marché – l'individu se trouvant ainsi dans l'impossibilité de s'informer sur toutes les variantes proposées. Qui plus est, la complexité croissante des techniques et des procédés industriels accentue les difficultés au moment de l'achat (information, décision) et après l'achat (utilisation).
- Le perfectionnement des moyens d'action marketing – une tendance qui rend l'entreprise encore plus percutante et le consommateur plus vulnérable.
- La déshumanisation des relations commerciales – du fait que les firmes de grande taille sont devenues impersonnelles et de plus en plus éloignées du client.
A cela, il faut ajouter une influence concomitante favorable : le niveau élevé d'éducation du consommateur – les catégories instruites étant à même de comprendre les revendications consumé­ristes, de les soutenir ou même de les déclencher.


Quels sont alors les moyens d'action envisageables ? Les associations (organisées et dotées de ressources) recourent à cinq modalités majeures :
- L'information critique – notamment par le biais des tests comparatifs – permet au consommateur d'effectuer des choix clairs et rationnels.
- La contre-publicité vise à mettre en garde le public contre tel produit ou telle marque.
- Le boycottage, i. e. l'exhortation au refus systématique d'acheter un produit dans le but d'exercer des pressions ou des représailles, voire de paralyser l'activité du fabricant incriminé.
- La voie réglementaire : des démarches sont entreprises pour engager les autorités publiques à promulguer des textes en faveur du consommateur.
- L'action judiciaire : dans les cas extrêmes, le différend est soumis aux tribunaux compétents.
Qu'en est-il au Maroc ?
L'Association Marocaine des Consommateurs est le premier mouvement consumériste. Créée en 1993, elle se fait le porte-parole du consommateur et le défenseur naturel de ses droits légitimes ; elle a pour rôle principal d'informer, sensibiliser, dialoguer et dénoncer le cas échéant. L'AMC œuvre pour être perçue comme un intervenant auxiliaire et complémentaire au rôle confié légalement à l'Etat. Elle aspire à être considérée par les producteurs comme un moyen d'information et de concertation leur permettant d'améliorer la qualité de leurs produits et leurs relations avec le consommateur.
Plusieurs textes législatifs et réglementaires ont été adoptés pour protéger le consommateur : en particulier, les dispositions concernant la répression des fraudes, les unités de poids et mesures, le contrôle des produits et des prix, l'hygiène et la salubrité. En juin 1982, les pouvoirs publics ont renoué avec la hisba en promulguant un dahir relatif aux attributions du Mouhtassib. Cet agent de l'Administration est chargé du contrôle de la qualité et des prix des denrées alimentaires, des articles de l'artisanat, des produits d'hygiène et des services. Il a recours aux autorités techniques compétentes et peut faire opérer des prélèvements ou des saisies conservatoires en vue de faire procéder aux analyses nécessaires. Le cas échéant, il peut ordonner la fermeture d'un établissement. (4)
La loi 31-08, adoptée en mars 2011, comporte des dispositions de nature à protéger le consommateur en réponse aux revendications des associations. Depuis l’entrée en vigueur de cette loi, quelque 30.000 plaintes ont été enregistrées auprès de ces associations (2.300 en 2010). Les plaignants ont dénoncé en particulier la qualité des produits, les problèmes de facturation et de surfacturation, l’absence d’information sur les clauses abusives des contrats. (5) Par ailleurs, la mise en place récente par ces associations de guichets de consommateurs, a touché 6 villes. «Leur rôle est d'abord d'informer les consommateurs qui s’estiment lésés de leurs droits et se proposent aussi comme des palliatifs à la justice en matière de prévention de la phase contentieuse». (6)
Pour autant, les associations sont conscientes, que le consumérisme au Maroc est confronté à des contraintes relevant de l'environnement sociétal, de sa culture et de l'état de son économie. Un fait, en tout cas, parait certain : les associations sont peu organisées, mal encadrées, sous-équipées et manquent de ressources. Même la possibilité d’ester en justice qui leur est accordée en cas d’infraction ou d’abus est annihilée, du fait des conditions imposées par la loi.
Quant au consommateur, à bien y réfléchir, peut-on le défendre s'il ne se défend pas lui-même ?

Thami BOUHMOUCH
Janvier 2013
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(1) Cf. mon article : Le marketing se porte sur l'écoproduit, http://bouhmouch.blogspot.com/2012_12_01_archive.html Décembre 2012.
(3) Ne pas confondre avec le mode du vrac adopté couramment dans les grandes surfaces : les produits – qui sont conditionnés – sont présentés hors des gondoles, dans des corbeilles ou des paniers, dans le but de créer un effet de masse.
(4) Cf. Charif Madih, Le consumérisme au Maroc. Le cas du crédit à la consommation, thèse de doctorat ès Sciences économiques, 2003, FSJES de Casablanca, pp. 34 et s.








16 janvier 2013

L'ANKYLOSE DU SOUS-DÉVELOPPEMENT : [3/3] UNE CONDITION INTRINSEQUE ?



«Les économies sont gouvernées par les pensées : elles ne reflètent pas les lois de la matière mais les lois de l'esprit». George Gilder


Dans les années 60 et 70, on faisait semblant de croire que pour faire «bouger» les nations pauvres, il suffisait de recourir aux mêmes dynamiques qui ont fait «bouger» le monde industriel. Si bien que pour «se développer», il fallait solliciter des capitaux et un encadrement technique adéquat… Cette conception, on le sait, s'est avérée inopérante – et les essais effectués dans ce sens sont restés tels des îlots de prospérité factice dans un océan de stagnation.  

Connaitre les racines de l'immobilisme social correspond aujourd'hui à un profond besoin. Besoin à la mesure de l'accélération de l'histoire, de l'ampleur du marasme actuel, des échecs qui se répètent et de leurs effets sur la vie des hommes. C'est que la réflexion en est restée à un degré très élevé d'abstraction… Le chercheur n'est-il pas incité par la lecture de travaux réputés à perdre de vue les réalités tangibles dans lesquelles il se trouve ? Aspirant naturellement à la rigueur scientifique, il se doit d'allier une connaissance intime de son entourage à un esprit critique sans complaisance. Enfant de son milieu, à la fois juge et partie, il mène l'analyse de «l'intérieur». Il est amené en quelque sorte à parler de lui-même à l'intérieur de la société et de lui-même vis-à-vis de la société. On peut se risquer à dire que le témoignage que porte l'observateur à partir de son expérience personnelle simple et de sa pratique quotidienne peut suppléer à une pléthore de théories dogmatiques. On pourrait, dans cette perspective, rendre compte des faits – petits et grands – de ce qui est à la fois simple et important ; on en viendrait à considérer que les carences sont d'ordre qualitatif et pas seulement quantitatif.

Les rigidités sociales et mentales
Le mal des pays du Sud est en effet plus profond que les indicateurs statistiques ne le laissent apparaître  Il y a plus de cinquante ans, V. Auctores proposait une explication du terme «pays sous-développé» : «c'est un pays dont les structures sociales, politiques, économiques sont telles qu'elles rendent impossible la création d'un véritable produit national, sa diffusion sous la forme de revenus dans les diverses couches sociales, son utilisation par les individus sous forme de dépenses de consommation ou d'épargne destinée à l'investissement». (1) Le but de cette énonciation est de faire ressortir le seul aspect important auquel il importe ici de s'attacher. A savoir que les causes de la situation ainsi décrite ne résident pas seulement dans l'extraversion de l'économie ; la mauvaise utilisation des hommes et des ressources est à mettre absolument en cause. Les attitudes des sujets économiques et les faits de mentalité ne sont pas de simples épiphénomènes.
La dynamique de développement est d'abord un état d'esprit, une mentalité, un type de conduite. Elle exige des hommes ayant les moyens, la conscience et la volonté de l'accomplir. La pauvreté des nations est une pauvreté multidimensionnelle. Des multitudes dans les trois continents restent en dessous du minimum matériel et culturel. Des multitudes de mal nourris et de mal formés intellectuellement.
Parler de conscience, de volonté… est-ce du romantisme ? S'agissant du Maroc, par exemple, il est possible d'aborder sous l'angle économique le désœuvrement affligeant de ces escouades de jeunes qui peuplent les cybercafés ; l'absence d'inclination individuelle et collective pour le travail organisé et méthodique ; la méconnaissance générale de la notion du temps ; le laxisme et le népotisme régnant dans le secteur public… Le dirham, institué il y a 51 ans, est ignoré par les deux tiers des Marocains qui comptent toujours en rials. Les commerçants s'entêtent – en dépit de la loi – à ne pas afficher les prix, obligeant leurs clients à longueur de journée à poser la question «combien». A Casablanca, il y a des rues larges de 24 mètres, dont le trottoir occupe 70 % de part et d'autre. Alors que les automobilistes doivent se battre pour passer, les propriétaires de cafés et restaurants en profitent impudemment pour agrandir leurs locaux. Les noms des rues sont indiqués au milieu de celles-ci (donc loin des points d’entrée), quand ils ne sont tout simplement pas indiqués. Les gens se faufilent, resquillent en toutes circonstances. Partout les choses vont de travers… Que peut-on espérer lorsque les prédispositions et les aspirations ne sont pas pleinement conformes à l'exigence de la progression ?
L'ordre socioculturel se révèle décisif. Les vertus sociales et les motivations peuvent jouer un rôle de frein ou de moteur dans le processus de changement. A. Page l'expliquait ainsi : «le milieu socioculturel fait prévaloir certaines valeurs dominantes auxquelles tendent à se conformer les attitudes des hommes. Ces valeurs déterminent des stimulations positives ou négatives à une activité économique moderne. Elles conditionnent l'intensité du désir de rechercher la satisfaction des besoins matériels, la mesure selon laquelle sont acceptées les contraintes d'une activité hautement productive, la place des objectifs économiques dans la vie sociale». (2)
En vérité, le monde appartient à ceux qui appliquent des connaissances organisées à des tâches pratiques. Les nations déshéritées gagnent à être sensibles plus à leurs carences intellectuelles qu'à leurs carences économiques. Les pays industrialisés tirent leur prospérité de la science et de la technique, laquelle résulte de leur éthique utilitaire, de leur attitude agissante, de leur dynamisme. La révolution industrielle et toutes ses implications ont été rendues possibles grâce au riche héritage non seulement matériel, mais aussi intellectuel et politique dont l'Occident a pu bénéficier à la fin du XVIIIe siècle.

L'homme et les handicaps matériels
Il ne s'agit pas ici de soutenir la prétention exorbitante de l'Occident à l'universalité, de célébrer son modèle de croissance, de consentir à ses égoïsmes culturels. Il ne convient pas non plus de perdre de vue que du VIIe siècle à la Renaissance, l'Europe ténébreuse a été illuminée par les découvertes scientifiques d'une civilisation arabe inventive et créative. Les théories raciales du développement ont un pouvoir de fascination non négligeable. On a souvent présumé que certaines caractéristiques raciales rendent un peuple plus vigoureux, plus dynamique qu'un autre. Ce qui amenait naguère P. Samuelson à s'interroger : «la peau de l'immense majorité des habitants des pays avancés est blanche. La prospérité ne serait-elle donc pas purement et simplement associée à la race blanche ?» (3)  
Pourtant, les tenants de cette conception ne parviennent pas à expliquer pourquoi un groupe humain donné est dynamique à certaines époques plus qu'à d'autres. Les civilisations égyptienne, grecque et indienne n'étaient pas à proprement parler le fait d'hommes de race blanche. L'étude poussée des civilisations chinoise et arabo-islamique révélerait certainement qu'elles ont été conditionnées par de nombreux facteurs et que l'on ne peut isoler celui de la race en lui attribuant, de façon spécifique, la cause des changements économiques. Le cas remarquable du Japon actuel constitue, au surplus, un argument convaincant à l'encontre d'une telle conception. Ce qui finalement engageait Samuelson à convenir que «personne n'a jamais réussi à démontrer l'existence d'une relation de causalité entre la pigmentation de l'épiderme et la productivité…». (4)
L'infirmation des théories raciales parait trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Toutefois, est-il permis de parler de logique du changement et de volonté de progrès aux multitudes de mal nourris, à des pauvres réduits à une condition «infrahumaine» (Helder Camara) ? Est-il permis de présumer une mauvaise utilisation des richesses alors que nombre de pays ont été volés de la plus grande partie de leurs meilleurs produits de base ?
Les handicaps matériels, on s'en doute, ne sauraient être minimisés. Il est des pays qui paraissent privés de tout espoir, de toute possibilité de changement réel. Peut-être pourrait-on à cet égard se demander si l'Europe aurait atteint son niveau de vie actuel si ses agriculteurs devaient achopper sur un sol sablonneux comme celui de la Mauritanie ou du Tchad, si ses cultures étaient périodiquement anéanties par la sécheresse comme celles du Mali ou du Sénégal… Il n'est pas question non plus de négliger les mécanismes d'exploitation internationale, les liens de dépendance commerciale et de dépendance financière qui se conditionnent mutuellement, les liens de dépendance politique qui en résultent inévitablement.
Les différences énormes de  niveaux de développement entre les pays, en plus d'être le résultat de rapports dissymétriques, sont le fruit d'une différence d'aptitude collective et d'attitudes morales. Certes «la plupart des pays pauvres sont conditionnés par le contexte international, donc par le poids des pays riches. Mais le Tiers-monde est libre d'arrêter beaucoup de choix. Ils exigent un héroïsme qui apparait dans l'exercice du pouvoir, l'organisation du travail des hommes et des femmes, la répartition équitable des richesses entre les classes sociales, la couverture des coûts de l'homme». (5)
Cette appréciation pertinente me fait revenir à l'esprit une vieille réflexion de Marx et Engels à propos de la théorie : «la puissance matérielle ne peut être battue que par la puissance matérielle, mais la théorie aussi devient une puissance matérielle dès qu'elle s'empare des masses». (6) Disons, en l'occurrence, que le bien-être matériel ne peut être réalisé que par des moyens matériels, mais l'esprit positif, le sens du rationnel, la discipline sociale deviennent une force matérielle lorsqu'ils font partie des habitudes mentales collectives.

En définitive, nous constatons combien il peut être dangereux de s'hypnotiser sur les quantités économiques en oubliant l'homme, combien il peut être illusoire d'expliquer par un facteur unique l'ensemble complexe des forces en jeu. Les facteurs  psychologiques et socioculturels paraissent décisifs dans l'ordre économique.

Thami BOUHMOUCH
Janvier 2013
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(1) Varii Auctores, Colonisation, décolonisation, sous-développement. Initiation aux problèmes d'outre-mer…, 1959, pp. 199-200.
(2) André Page, L'économie de l'éducation, PUF 1971, p 22. Je souligne.
(3) Paul Samuelson, L'économique, A. Colin 1969, tome 2, p. 1038.
(4) Ibid, p. 1039.
(5) A.-E. Nivollet, Cahiers Français novembre 1974, p. 64. Je souligne.
(6) K. Marx, F. Engels, Critique de la philosophie du droit de Hegel, in Sur la religion, éd. sociales 1968, p. 50.



11 janvier 2013

L'ANKYLOSE DU SOUS-DEVELOPPEMENT : [2/3] LES FACTEURS INHIBITEURS INTERNES



«A toute observation de bon sens, on peut toujours opposer une observation contradictoire…» H. Mendras


Peut-on encore aujourd'hui alléguer l'héritage colonial et le mettre en avant comme justification de toutes les faillites ?...
Notons d'abord que les pays les plus pauvres ne sont pas précisément des victimes historiques de la domination coloniale. Certains n'ont jamais été colonisés ou n'ont eu que des relations très restreintes avec l'Europe… C'est dire, pour cette raison, non pas que l'explication historique n'est pas fondée, mais qu'elle ne suffit pas à elle seule à rendre compte de l'ensemble du problème. Du reste, pour combien de temps encore peut-on recourir à cette explication ?
Un pays comme le Congo-Brazzaville pourrait se plaindre des mécanismes d'exploitation internationale. Or, ce pays souffre de façon chronique de l'alcoolisme (débits de boisson innombrables), un véritable fléau à l'origine des retards et des absences au travail, de la baisse inquiétante des rendements, des échecs scolaires, de l'ignorance… Comment dès lors s'obstiner à regarder le marasme de l'économie congolaise uniquement comme un mal infligé par la domination externe ? L'objectivité oblige à refuser la vision caricaturale consistant à imputer systématiquement tous les revers et carences à des forces exogènes.
La dénonciation de toutes les formes de pillage est certes légitime, mais l'attrait d'une rhétorique politique est-il un bon guide pour la saisie de la totalité concrète ? Un raisonnement qui se satisfait de diatribes est voué à tourner à vide. P. Ardant a écrit à ce propos : «peu importe la coïncidence entre le thème et la réalité. Le thème a une vie autonome […], on l'applique à une foule d'hypothèses sans trop se préoccuper de son fondement initial, uniquement pour faire jouer son pouvoir de répulsion». (1) Suffit-il d'ailleurs de charger colonialisme et néocolonialisme de tous les péchés pour que le monde pauvre soit exorcisé ? L'impérialisme, pour reprendre une expression de G. Sorman à propos de l'Etat, «n'est pas une muraille de Jéricho qui s'effondre d'elle-même sous l'effet des clameurs». (2)
C'est aussi de l'intérieur, dans la vie de tous les jours, qu'il convient d'observer et d'analyser la société post-coloniale  Elle secrète ses pesanteurs, son appareil inhibiteur, ses formes d'immobilisation et de dégradation politique et intellectuelle.  

Les facteurs endogènes constitutifs
L'impérialisme n'étant pas seul mis en cause dans la quête des responsabilités, l'axe de l'analyse est autant dire réorienté : c'est sur la spécificité culturelle et sociale des pays que l'accent est mis. Les causes du marasme des uns comme les facteurs de progrès matériel des autres sont alors compris comme étant essentiellement internes à chacun des groupes humains.
Il n'est pas question ici, à l'évidence, de se rallier aux vieilles allégations de la période coloniale, d'applaudir à «cette conception, plus ou moins consciemment raciste de la part d'Occidentaux bien nourris, selon laquelle les pays du tiers-monde souffriraient de quelque incapacité congénitale à surmonter leurs difficultés». (3) Si la théorie colonialiste doit être invalidée, c'est d'abord parce qu'elle est apologétique, foncièrement dominée par une doctrine de l'infériorité raciale ; c'est ensuite parce qu'elle vise à décharger les puissances coloniales de leurs responsabilités.
Quoi qu'il en soit, les faits concrets s'imposent à notre esprit et il serait inadmissible d'en minimiser la gravité : si nous cherchons à appréhender les raisons pour lesquelles certaines sociétés sont économiquement plus avancées, plus dynamiques que d'autres, nous devons rendre compte de leurs caractères fondamentaux et des différences qui les séparent. Il semble que l'on puisse affirmer – indépendamment  des facteurs exogènes évoqués – que si les peuples du Sud sont ce qu'ils sont, c'est essentiellement parce que leur conscience, leurs habitudes mentales, leurs aspirations ne sont pas pleinement adaptées à l'exigence de la progression. C'est dans l'absence, plus ou moins, de vertus sociales propres à provoquer et soutenir un processus réussi que réside la cause originaire de leur infortune chronique.
En insistant exclusivement sur l'impérialisme et les structures de dépendance, on perd de vue les facteurs non économiques et les types de conduite. Les disparités de conditions socioculturelles entre les pays  sautent aux yeux. Il ne suffit pas de faire état de données quantifiables pour diagnostiquer le mal et imaginer des solutions. O. El Kettani n'hésitait pas à affirmer que «le sous-développement est d'abord moral, ensuite il est intellectuel et ce n'est qu'en troisième lieu qu'il est économique». (4)
Nombre d'auteurs refusent de concevoir le changement économique comme immanent à la société elle-même. Il faut un certain courage pour mettre à nu l'impact réel de l'attachement aux croyances et concepts traditionnels sur le niveau de développement. C'est précisément l'angle qu'a choisi Lamine Gakou. Cet économiste malien donne à penser que la faillite de l'agriculture africaine était écrite dans les traditions locales ancestrales. Selon lui, l'extraversion de l'économie africaine entretenue de l'extérieur n'est pas la seule cause des difficultés de l'agriculture. Tout comme la sécheresse par exemple, cette extraversion ne serait qu'une «circonstance aggravante». (5)

Les contradictions internes
Le système colonial, à n'en pas douter, s'est implanté dans des sociétés végétatives. Les attributs et dispositions responsables de l'engourdissement culturel, social et politique loin d'être des séquelles de l'impact extérieur, sont inhérents à l'ordre préexistant. C'est ce que Myrdall désignait naguère par l'expression «Etat mou» ou «Etat débile», un Etat caractérisé par un manque d'organisation et de discipline sociale, par une propension au laxisme, au népotisme et au non respect des lois, par l'incompétence et l'inertie. (6) N'est-ce pas ce qu'on observe, ici et là, au quotidien dans un pays comme le Maroc ?
Aujourd'hui, les sociétés du Sud «ont en commun de s'écarter plus ou moins des normes minimales d'honnêteté, de responsabilité, de ponctualité et de conscience civique propres aux peuples développés». (7) Toutes transactions, affaires, autorisations administratives comportent des dessous de table. La corruption parait inévitable et sa pratique est acceptée avec résignation. Les «relations» tiennent lieu de l'économie de marché, se substituent aux voies légales. Ces habitudes d'esprit, comme l'exploitation du pouvoir pour le profit personnel, ne constituent-elles pas un redoutable frein à l'activité ? Le Maroc dispose d'un arsenal de lois et réglementations bien fourni, lesquels sont fréquemment traités de haut et contournés. En décembre dernier, l'Etat a lancé une campagne de sensibilisation contre la corruption. Mais les spots publicitaires peuvent-ils avoir un quelconque effet concret ?
Non seulement le pouvoir colonial a trouvé dans les pays conquis un «Etat débile», mais c'est même cette «débilité» qui a justifié et rendu possible son implantation. En somme, si des pays ont été colonisés, c'est parce qu'ils étaient colonisables. C'est une vérité historique que F. Oualalou, en son temps, avait perçue : «s'il est vrai que le sous-développement est l'enfant du colonialisme, il est certain que c'est l'immobilisme historique et social de nombre de pays qui a entraîné le colonialisme". (8)
A cet égard, il importe de souligner que l'impérialisme, dans sa forme coloniale comme dans son évolution contemporaine, a su et sait se servir des contradictions internes des pays dominés. La conquête coloniale n'a pu s'effectuer qu'avec la collaboration active des catégories privilégiées autochtones. Ces catégories, qui détiennent de nos jours des pouvoirs considérables, assurent la fonction d'intermédiaire entre les maitres et les serviteurs de l'économie mondiale. Sans elles, le système impérialiste ne peut être maintenu. De ce fait, il est illusoire de focaliser le débat sur l'opposition mainmise impérialiste/aspirations nationales ou de poser les problèmes de l'hégémonie en termes de rapports de pays à pays. Il convient d'organiser le raisonnement à la fois au niveau de la domination externe et au niveau des contradictions internes.

Tout compte fait, raisonner en termes de facteurs ou de causes originaires du sous-développement conduit à formuler des convictions qui ne peuvent être ni vérifiées ni invalidées. L'économique est un domaine où toute certitude est hors de portée…
Posons la question de nouveau : l'immobilisme socio-économique est-il dû à l'impact extérieur ou à des causes intrinsèques ? Chacune des thèses offre une vue partielle – et sans doute partiale – de la réalité. Au lieu de constituer deux blocs monolithiques et totalement antagonistes, les deux conceptions peuvent se corriger mutuellement et se compléter. La «débilité» de l'Etat sous-développé a trop été laissée dans l'ombre et il peut être fécond de mettre en lumière sa part de responsabilité. Je pense que, globalement, les pays du Sud sont aujourd'hui en partie responsables de la misère dans laquelle ils s'enlisent.  L'économie du sous-développement ne saurait être qu'une critique de la société. Pour cela, il est indispensable d'éviter toute démarche manichéiste. L'économie ne peut évoluer largement et pleinement si elle ne reçoit l'appui et l'élan d'une morale et d'une éthique particulièrement favorables.
Il semble donc que l'on puisse prendre les sociétés considérées comme un champ d'analyse spécifique. Ces sociétés peuvent et doivent être appréhendées en elles-mêmes avec leurs caractéristiques intrinsèques… C'est ce qu'il faudra aborder dans le prochain article.

Thami BOUHMOUCH
Janvier 2013
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(1) Cité par Maurice-Pierre Roy, Les régimes politiques du tiers-monde, éd. LGDJ 1977, p. 200.
(2) Guy Sorman, La solution libérale, éd. Fayard 1984.
(3) Pierre Jalée, Le pillage du tiers-monde, éd. Maspero 1981, p. 33.                  
(4) Omar El Kettani, Analyse économique, éd. Badr 1992, p. 26.
(5) Cf. Mohamed Lamine Gakou, Crise de l'agriculture africaine, éd. Silex 1984.
(6) Cf. Gunnar Myrdall, Le défi du monde pauvre, éd. Gallimard 1971.
(7) Carlos Rangel, L'Occident et le tiers-monde, éd. Robert Laffont, p. 189.
(8) Fathallah Oualalou, Al iqtissad assiyassi, tome 1, Dar annachr al-maghribia 1974, p. 301. Je traduis.

1 janvier 2013

L'ANKYLOSE DU SOUS-DEVELOPPEMENT : [1/3] LE JEU DE L'EXPLOITATION IMPÉRIALISTE



 «Coloniser, c'est se mettre en rapport avec des pays neufs, pour profiter des ressources de toute nature de ces pays, les mettre en valeur dans l'intérêt national…» A. Mérignhac

L'observateur/chercheur qui entend examiner les grands problèmes sociaux ne saurait faire table rase. Se distinguant du doctrinaire, il doit considérer les faits et tenter de les interpréter. Il doit de même prendre connaissance des travaux de ses devanciers qui ont réfléchi sur les mêmes faits et partir de leurs conclusions, quitte à les discuter.
Quelles sont les causes profondes des disparités chroniques et multiples entre les nations ? Trois interprétations sont possibles :
- Les pays riches s'enrichissent en exploitant les pays pauvres qui s'appauvrissent. Les seconds sont donc une chance inespérée pour les premiers.
- Les pays riches ne sont ainsi qu'en raison de l'existence des pays pauvres. Le sous-développement de ces derniers est donc une nécessité.
- Il n'y a pas de relation entre la prospérité des uns et l'infortune des autres. Le sous-développement est dû à des causes spécifiques.
En somme, l'état de sous-développement est saisi «de l'extérieur», si on souligne les responsabilités passées et présentes de l'impérialisme ; il est appréhendé «de l'intérieur», si on accorde le rôle primordial aux facteurs inhibiteurs internes.
«Qu'importe les mots, se demandait jadis A. Laroui, retard, colonisation, évolution bloquée, développement inégal ? Qu'importe les responsables : Dieu, la géographie ou les hommes ?». (1) Il importe au contraire de délimiter les responsabilités, de chercher à mettre en lumière les racines profondes du marasme chronique qui se perpétue dans une grande partie du monde.
D'où la question : la léthargie de ce qu'il est convenu d'appeler les pays du Sud n'est-elle que le produit de l'extension du capitalisme et du colonialisme ou alors est-elle due foncièrement à des facteurs endogènes ? Elle sera abordée en trois parties… Limitons-nous ici aux responsabilités passées et présentes de l'impérialisme.

Les séquelles de l'expansionnisme occidental
Pour divers courants de pensée, la condition de sous-développement est une conséquence directe d'une histoire où l'Europe a joué des rôles de premier plan. C'est le produit historique de l'extension du capitalisme à l'échelle mondiale. Elle est appréhendée en termes de dépendance et de domination, suivant une dialectique de conflits et de rapports de force.
La littérature en la matière est immense, en particulier entre 1965 et 1980. Pour R. Stavenhagen notamment, «le sous-développement est surtout une condition historique, le résultat de longues années, voire de siècles de rapports spécifiques que les pays ainsi nommés ont entretenu et entretiennent encore avec les pays développés». (2) Il procède d'une évolution originale, celle du système de relations économiques internationales imposées par les instances dominantes.
Ainsi considéré, ce phénomène qui domine notre temps est l'enfant du capitalisme et surtout de l'impérialisme. C'est le produit du développement ; il renvoie à une relation de subordination… C'est en réaction contre l'approche «traditionnelle», qui ne fait aucun cas du rôle joué par l'expansionnisme colonial, que le courant dit radical s'est constitué autour des notions de dépendance, désarticulation, satellisation. On révèle d'abord que c'est grâce aux pays colonisés, qui ont été mis en coupe réglée pour fournir notamment les produits de base, que les métropoles ont pu s'industrialiser. Ensuite, que l'intrusion extérieure est à l'origine des disparités criantes dans les nations postcoloniales, de l'inégalité entre un secteur moderne lié au centre capitaliste et un secteur préexistant appauvri et délaissé. Il y a sous-développement lorsqu'une économie est atteinte par une déformation profonde, lorsque son fonctionnement et son évolution sont déviés – cela dans le cadre et sous l'effet de l'emprise coloniale.
Si alors les puissances impérialistes ont par le passé jeté les bases d'une dynamique inégalitaire, n'est-il pas prévisible qu'elles chercheront maintenant à l'entretenir et la perpétuer ? Il indéniable en effet que les rapports dissymétriques qui entravent encore les économies du Sud ne sont que le prolongement des contraintes imposées jadis par l'ordre colonial. C'est désormais un fait avéré que la léthargie des uns et la croissance des autres ne sont que l'envers et l'endroit d'un «mal développement» planétaire. Ce qui revient à dire que le niveau de vie élevé atteint par les sociétés opulentes repose pour une part sur la misère du reste du monde.
Ces faits sommairement exposés, dans quelle perspective faut-il les envisager ? Dans quelle mesure les inégalités actuelles flagrantes tirent-elles leur origine de l'aventure coloniale ? «Question brûlante, observait P. Bairoch, que celle des responsabilités du colonialisme d'hier dans le sous-développement actuel du Tiers-monde. Aussi brûlante et controversée que celle des apports du colonialisme au développement du monde occidental». (3) La recherche d'une réponse suppose en premier lieu de bien marquer l'impulsion et les mobiles qui avaient par le passé déterminé ce mode d'approche. Il s'agissait de courants d'horizons divers, constitués autour de l'analyse du système capitaliste tendant vers l'impérialisme. A cet égard, nombre d'auteurs viennent à l'esprit : R. Prebish, G. Myrdall, S. Amin, C. Furtado, R. Stavenhagen, H. Singer, A. G. Frank… (4)
Il était question d'abord de montrer que l'état de sous-développement tient à un mouvement historique spécifique, ne constitue nullement une phase par laquelle seraient passées nécessairement les économies parvenues. Il était question ensuite de récuser la thèse du «cercle vicieux de la pauvreté» – car si tel pays est pauvre parce qu'il est pauvre, le sous-développement serait un phénomène sans cause. La vieille théorie de R. Nurske, en faisant ressortir l'enchaînement fatal qui maintient les peuples déshérités dans un équilibre de misère, se dispensait en effet de la nécessité de l'analyse historique. Il était question enfin de rejeter l'explication selon laquelle les situations d'immobilisme social seraient dues à des causes ethniques (carence de la conscience, de la volonté et des facultés mentales) ou à des handicaps naturels ou géographiques (effets débilitants du climat tropical).
Aujourd'hui, il importe de mettre en évidence l'implication des métropoles dans le blocage des mouvements d'émancipation. Il est certain que les pays du Sud sont marqués par l'histoire, font partie d'un système mondial, qui les a intégrés et forgé leur structure particulière. On ne saurait minimiser les déviations profondes apportées aux économies placées en situation coloniale : l'établissement de mines, de plantations, d'infrastructures adéquates, leur intégration dans le commerce mondial ont fortement transformé leur condition. Ces économies évoluent encore selon les besoins et les intérêts des nations dominantes : des quantités prodigieuses de métaux, de pétrole, de caoutchouc, de bois tropicaux, etc. sont arrachées aux uns, absorbées (voire dissipées) par les autres.



Limites du repérage historique
L'impérialisme n'est pas un vain mot. Il «s'appuie à fond sur l'arme financière, le chantage à l'étranglement par les dettes pour interdire toute velléité d'indépendance, pour obliger les peuples à fournir ce dont l'impérialisme a besoin dans des conditions qui les satisfont». (5) C'est encore l'impérialisme, et pour cause, qui donne raison et maintient péniblement au pouvoir des satrapes aux capacités intellectuelles réduites.
Ces faits ne sont pas à admettre ou à réfuter. Ils se rapportent à une réalité historique tangible et il n'est pas besoin de s'y arrêter plus longuement… Pour autant, le mode d'approche basé sur le repérage historique n'a-t-il pas un peu trop insisté sur les causes externes (la dépendance séculaire) et tourné le dos aux facteurs endogènes constitutifs ? Il y a lieu de souligner que le choix n'est pas possible, que la situation de sous-développement doit être appréhendée à la fois de «l'extérieur» et de «l'intérieur» ; que les deux points de vue ne s'excluent nullement. En fait, le reproche que l'on pourrait faire à ce mode d'approche est qu'il semble imputer toutes les misères des peuples déshérités à la seule emprise extérieure. Désignant l'autre comme le seul auteur des revers et des défaillances, l'analyse ne saisit pas l'ensemble du tableau.
S'il est vrai que l'extension du capitalisme au 19ème siècle a introduit dans de nombreux cas des transformations bloquant toute évolution autonome, il est vrai également qu'elle a eu, dans d'autres cas, un résultat inverse. Ainsi au Japon, comme peut-être en Russie, un processus de changement économique significatif a bien pu être enclenché malgré ou à la faveur du contact avec le capitalisme. Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi le processus de changement économique a pu être engagé dans ces pays et pas dans les autres…
S'arrêter aux séquelles de l'expansionnisme et de la domination conduit à négliger les traits sociaux et culturels spécifiques et l'importance de leurs incidences sur le cours de la vie pratique. Au seuil des «indépendances» (nominales), les multiples carences ne sont pas apparues comme telles. Elles étaient interprétées comme des résidus de la période coloniale. La pratique nationale, imaginait-on, devait naturellement produire un mouvement positif, générateur de progrès. Aujourd'hui, les pays du Sud continuent de souffrir de maux multiples dont certains se sont aggravés. Production rudimentaire, faiblesse des revenus, analphabétisme, immobilisme… font partie du paysage habituel.
La société «décolonisée» peut-elle avec raison se disculper de sa défaillance manifeste ? Ses échecs constants se produisent-ils à son corps défendant ? N'a-t-elle pas sa part de laxisme et d'incurie ? Certes, elle n'est pas dégagée de toute causalité historique, mais elle forme son propre système, développe sa propre logique…  
C'est ce qu'il faudra essayer de repérer et de mettre en relief dans le prochain article.

Thami BOUHMOUCH
Janvier 2013
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(1) Abdallah Laroui, L'histoire du Maghreb, tome II, Maspero 1976, p. 150.
(2) Rodolfo Stavenhagen, Les classes sociales dans les sociétés agraires, Anthropos 1974, p. 8.
(3) Paul Bairoch, in Encyclopédie économique, Greffe-Mairesse-Reiffers éditeurs, tome 1, chapitre 5, Economica 1990, p. 152.
(4) Cf. Pierre Jacquemot, Economie et sociologie du Tiers-monde. Un guide bibliographique et documentaire, éd. L'Harmattan 1981, pp. 33 à 44.
(5) Maurice Decaillot, J. L. Gombaud, Quel avenir pour la crise ? Les limites du capital, éd. sociales 1981, p. 178.