20 décembre 2011

LE CHANGEMENT ECONOMIQUE : UNE AFFAIRE DE CULTURE ?



Au cours des cinq dernières décennies, le problème du sous-développement a pris des proportions tragiques, en raison de l’aggravation des inégalités entre les nations. Que n’a-t-on pas dit et écrit sur la question ! D’aucuns peuvent dès lors difficilement imaginer ce qu’on pourrait ajouter ni même répéter utilement.
Le problème pourtant présente une acuité certaine et la nécessité d’une explication théorique se fait toujours sentir pour saisir le sens des différences de niveaux de vie observées. Alors que, durant plus d’un demi-siècle, le changement social a progressé à grands pas de par le monde, on peut compter sur les doigts le nombre de pays qui ont réalisé une mutation significative. A la réflexion, il me parait important de reprendre la question posée par les grands penseurs du XIX ème siècle et par nombre historiens contemporains : pourquoi – excepté le cas remarquable du Japon – la révolution industrielle ainsi que l’ordre social et culturel qui l’a accompagné ont dû surgir en Europe du nord-ouest, à une époque donnée et pas ailleurs ni à une autre époque ? Comment se fait-il que le monde islamique, l’Inde et la Chine qui, dans le passé, étaient à beaucoup d’égards en avance sur l’Europe n’aient pas eu inventer et promouvoir ce type nouveau de société ?
En 1930, Chakib Arsalane relançait une question qui ne cessait de tourmenter la pensée islamique : «  pourquoi les Musulmans sont-ils en retard et pourquoi d’autres sont-ils en avance ? » (traduction littérale de l’arabe). On notera au passage que c’est dans cette perspective générale que se situe l’analyse pénétrante d’Ibn Khaldoun (Al mouqaddima).
Des questions d’historien certes mais il est souhaitable que des éléments de réponse puissent y être apportés par l’économiste. Sans doute tiennent-elles pour valable au départ la notion de progrès et donnent un caractère idéal au prototype européen de la société industrielle. Mais si, comme il convient de le faire, on s’abstient de souscrire à la théorie de l’évolution unilinéaire des formations sociales, l’histoire peut être considérée comme un mouvement vers plus de bien-être et de prospérité, un mouvement continuel que les peuples divers mettent plus ou moins activement en œuvre.
Progrès, bien-être : des mots dont il importe de bien saisir le sens relatif. D’où la nécessité de circonscrire la notion de développement – une entité plus aisément sentie que définie – de la démêler (pour ne pas la confondre avec celle de croissance), de la libérer de sa lourde chape d’occidentalo-centrisme et de pharisaïsme.

Les entraves souterraines
Les nations nanties doivent-elles leur avance essentiellement au pillage de leurs colonies et à la rapine effrénée qui l’a suivi ? Inversement, l’infortune des pays décolonisés s’explique-t-elle seulement par les sujétions passées ? S’agit-il d’un « retard » (conférence de Bandung en 1955) ? Est-ce une affaire de PNB ou de PIB ? Répondre n’est assurément pas facile. Néanmoins il est des faits qui ne doivent pas laisser indifférent : des pays comme la Suisse, l’Autriche, la Suède, la Norvège et le Danemark n’ont jamais eu de colonies ; tandis que d’autres tels l’Ethiopie, le Népal, l’Afghanistan et le Tibet n’ont pas (ou pratiquement pas) été colonisés. L'expansion coloniale a même été préjudiciable à l’Espagne et au Portugal…


C’est souligner combien cette expansion et les transferts de richesse qui l’ont accompagnée ne suffisent pas à engendrer la prospérité et soutenir un processus réussi. C’est un truisme de dire que c’est leur avance technologique, économique et sociale qui a permis aux pays impérialistes de soumettre par les armes des contrées entières et de se rendre maîtres de leurs richesses. En outre, il fallait une certaine capacité d’action interne pour que les transferts de richesses tournent à l’avantage des pays conquérants. Le processus de modernisation et l’accroissement du bien-être matériel au sein de ces pays sont dus, sans doute, moins à la mise en valeur des colonies qu’à l’existence de qualités intrinsèques, de vertus sociales génératrices de progrès. De telles prédispositions ont vraisemblablement fait défaut en Espagne et au Portugal (pays qui ont connu une évolution tardive). C. Rangel a dès lors raison lorsqu’il note que les conquêtes coloniales « profitèrent à l’Occident ou en tout cas le dynamisèrent, mais uniquement parce que celui-ci regorgeait déjà d’une énergie et d’une faculté créatrice qui auraient, de toute façon, suivi leurs cours ». (1)

Qu’en est-il maintenant des « pays du Sud » ? (2) Quelles sont les raisons profondes de leur inhibition et leur léthargie chroniques ? Il est primordial de bien comprendre pourquoi dans ces pays les dysfonctionnements ne sont pas solutionnés et ont même une fâcheuse tendance à se répéter et s’accumuler.
L’observateur le plus optimiste en vient à se demander si le sous-développement, en fin de compte, n’est pas un état chronique… et la tentation demeure grande de conclure qu’il n’y a peut-être « rien à faire ». Quant à l’analyse économique conventionnelle, elle se révèle inopérante – et pour cause – dès lors que l’on s’éloigne des phénomènes d’ordre strictement économique, plus ou moins comptabilisables (PNB, PIB, dette). Il est alors vain d’en attendre des réponses à des questions longtemps hors de sa portée ou dont l’envergure est en règle générale sous-estimée.
Tout bien considéré – si l’on met de côté l’hypothèque impérialiste (3) et les diverses formes d’apathie politique – l’obstacle névralgique au processus de changement économique ne nicherait-il pas dans les pesanteurs culturelles ? Les vertus sociales, l’esprit positif sont l’un des fondements principaux de la société moderne. Mais peut-on les considérer comme l’équivalent dans l’ordre culturel de la rationalité dans l’ordre économique ?...
Ici, on se heurte à une objection persistance, à savoir qu’il n’appartient pas à l’économique de rendre compte des comportements humains et des spécificités culturelles, qu’il ne lui appartient d’étudier que les mécanismes et les faits « objectifs ». Mais l’objection tombe par avance si le fait « objectif », le mécanisme sont conditionnés et orientés par le fait socioculturel. Comme les activités de production et d’organisation dépendent étroitement de la façon dont les hommes se comportent dans le cours habituel de leur existence, l’économique retrouve ses droits à côté d’une perspective psychosociologique.
Une situation économique n’existe pas, désincarnée, dans le monde éthéré des schémas de production. Pour qu’un schéma se réalise et se reproduise durablement, il faut  que des formes institutionnelles, des habitudes, un état d’esprit conduisent les hommes à se conformer à ce schéma. L’économique, comme le notait M. Friedman il y a trente ans, ne « traite pas d’un problème économique dans l’abstrait, mais elle étudie la façon dont une société donnée résout ses propres problèmes économiques ». (4)
Par cela même, les aspects économiques, sociaux, culturels s’interpénètrent ; on ne saurait les séparer analytiquement. Pour K. Polanyi, en effet, « l’idée même d’économie est récente. Dans les autres civilisations et cultures, ce que nous appelons phénomènes économiques n’est pas distingué des autres phénomènes sociaux, n’est pas érigé en un monde distinct, en un système, mais se trouve dispersé et étroitement imbriqué dans le tissu social ». (5)
Au fond, l’homme social n’accorde de valeur à la pratique matérielle que pour autant qu’elle serve des fins non économiques. Le problème des relations entre le changement économique et les traits socioculturels surgit à la fois de l’orientation encore diffuse de la recherche économique et du défi des réalités humaines observées dans l’espace sous-développé.

L’économique et la perspective culturelle
L’appareil d’analyse conventionnel est avant tout orienté vers la saisie de ce qui se passe en Occident. Il s’applique plus au cadre de la société positiviste et technicienne – réalité occidentale – qu’à celui de la civilisation et de la culture – réalités humaines. Le réalisme exige de cesser de contourner les constats et les vérités qui, pense-t-on, froissent l’amour-propre. Si l’on convient que la longue léthargie du sous-développement n’est pas due – exclusivement et dans son essence – à des obstacles économiques, à un manque de ressources, on s’aperçoit de l’existence d’entraves souterraines nées du comportement humain et des pesanteurs socioculturelles.
Si alors nous tenons pour acquis que le processus de changement est suscité et entretenu en partie par des attributs socioculturels, nous pouvons décider de la place que les facteurs non mesurables doivent occuper dans le champ économique. Si nous admettons enfin que le développement en tant qu’action suppose la transformation des hommes eux-mêmes, nous pouvons prendre acte des freins dus à l’emprise d’une psychologie de dépendance sur les peuples du Sud.
Si, a contrario, il convient de faire grand cas de l’homme, le bien-être et le progrès peuvent-ils être assurés sans assise économique ? Que fait-on des composantes matérielles (infrastructures, nourriture, accès à l’éducation, santé) ?... C’est précisément cette façon de poser les questions qui maintient la confusion et qui fait que la plupart des débats économiques et politiques font silence sur des aspects primordiaux. L’ankylose culturelle, le laxisme social, l’esprit de démission, le népotisme, les phénomènes d’aliénation sont depuis longtemps remisés par les économistes au « magasin des accessoires ».

En Occident, l’économique est considérée (depuis le 18ème siècle) comme une discipline autonome, qui trouve en elle-même ses propres références. L’observateur et l’analyste semblent n’admettre guère que les schémas strictement délimités par la discipline. Si bien que culture et économie ont longtemps suivi des voies distinctes : l’une étant la thématique de l’humanisme et de l’éthique, l’autre se fondant sur l’utilitarisme et la fonctionnalité. C’est une dissonance entre ceux qui considèrent la réalité vécue comme l’émanation des valeurs et des représentations et ceux qui la voient comme le reflet des forces matérielles.
De temps à autre, il est vrai, ce qu’il est convenu d’appeler les « facteurs extra-économiques » sont évoqués. Mais si les économistes admettent que des facteurs de cette nature peuvent avoir une incidence sur l’activité économique, ils se sont rarement efforcés de les analyser. Somme toute, la place de la culture dans le développement est une préoccupation tout à fait récente dans la science économique.
Quelques études – encore minoritaires dans l’éventail des interprétations contemporaines – font ressortir l’interaction de la dynamique économique et du substrat culturel. (6)  Le changement économique est regardé comme une affaire de culture, plus que de capitaux. On en vient à s’apercevoir qu’aucun progrès matériel ne peut se réaliser sans d’abord la sensibilisation/adhésion de l’homme social.
La tentative pour appréhender d’un œil déshabitué des questions traditionnellement maintenues hors du « territoire » de l’économiste, mérite toute l’attention, car elle serait de nature à débusquer les idées reçues. Ainsi, l’argumentation défendue, si elle devait être confirmée, représenterait une voie de recherche féconde. Peut-on, au reste, interdire à l’économiste de réfléchir sur les comportements sociaux inhibiteurs, alors que l’on sent que là peut se nouer la problématique décisive ?  Ne doit-on pas se résoudre à rechercher l’invisible derrière le visible ? Ce que l’on tient d’ordinaire pour l’accessoire ou l’épiphénomène ne serait-il pas la clé de l’objet étudié ?
Epilogue : L’actuel cloisonnement entre les sciences de l’homme – les facettes du réel – n’est plus de mise. L’économique se doit de renouer avec l’éthique utilitaire, l’esprit inventif, la conscience civique, le respect de la fonction accomplie... Rien assurément n’obscurcit notre vision de la société que le préjugé économiciste.

Thami Bouhmouch
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(1) Carlos Rangel, L’Occident et le tiers-monde, R. Laffont 1982, p. 166. Je souligne.

(2) Ce vocable est retenu ici comme un pis-aller. La limite Nord-Sud, on le sait, ne marque pas une division exacte entre les pays. Certains pays de l’Europe de l’Est, par exemple, forment une sorte de périphérie à l’intérieur du « Nord ».
(3) Voir un précédent article : http://bouhmouch.blogspot.com/2011/11/nations-subalternes-et-hypotheque.html
(4) Milton Fiedman, Prix et théorie économique, éd. Economica 1983, p. 2. Je souligne.
(5) Louis Dumont, Préface à K. Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Gallimard 1983, p. VII. Voir aussi p. 106.
(6) Cf. en particulier : Mahdi Elmandjra, Rétrospective des futurs, éd. Oyoun 1992.



6 décembre 2011

PALESTINE : DU DELIT DE NON ASSISTANCE A PEUPLE EN DANGER



 « Lorsque la vérité est remplacée par le silence, le silence devient un mensonge » Yevgeny Yevtushenko
« Nous savons tous très bien que notre liberté ne sera pas entière tant que les Palestiniens ne seront pas libres ». Nelson Mandela


Le désastre perpétré par l’Otan en Libye et l’acharnement actuel des médias-mensonges sur la Syrie tendent à nous faire oublier le drame en Palestine occupée. C’est l’entité sioniste, bien sûr, qui tire le plus grand profit de cette diversion programmée. Derrière l’écran de fumée, le processus de destruction des maisons palestiniennes se poursuit à vive allure. Une population sinistrée, spoliée, trahie par les uns et les autres, peut-elle vaincre un ennemi féroce, surarmé et soutenu à bras-le-corps par l’Occident américano-centré ? L’injustice à laquelle nous assistons passivement dépasse l’entendement, paraît inconcevable.
Pour comprendre les faits en devenir, on gagne presque toujours à se référer à l’Histoire. Revenons-y ici en deux mots : après la Seconde Guerre, l’Europe a sur les bras des centaines de milliers de juifs survivants du génocide. Elle parvient tant bien que mal à un consensus quant à la création d’un Etat pour les juifs. Notons que l’idée en sous-main était de les éloigner, car ils étaient perçus comme « une menace pour la civilisation européenne » (cet aspect factuel n’est pas le propos ici). Le choix s’est alors arrêté sur cette terre arabe lointaine, la Palestine (l’Ouganda a failli faire les frais d’un tel projet d'implantation, sur proposition britannique)... Enfin soulagés, les officiels de l’époque annoncent solennellement la «fin du problème juif». En termes humains, cette décision a donné lieu à la déportation de près d’un million de Palestiniens, à des massacres programmés de civils et une dévastation systématique. C’est la Nakba, autrement dit le fléau, la calamité, le désastre. De cette manière, « l’Europe s’est débarrassée de son crime sur le dos du peuple palestinien, qui n’avait pas la moindre responsabilité dans le génocide ». (1)
Le nouvel Etat, créé donc de toutes pièces, rejeton de la mauvaise conscience, a très rapidement débouché sur une abomination. Sur ce point, R. Bibeau écrit avec raison : « Ce cancer impérialiste de souche européenne, implanté au cœur de la vie, au Levant d’une Méditerranée souillée par la pollution de ces colonisateurs industriels avides, arrogants et génocidaires ! Cette "colonie colonisatrice" incrustée tout près du canal de Suez, […] cette entité sioniste plantée entre la mer qu’elle a asphyxiée et Gaza la ville martyre indomptable. Cette plaie sioniste théocratique, terroriste, qui se complait à humilier tous les peuples arabes ! » (2)
Le peuple palestinien, désigné pour «payer les pots cassés», subit une terrible persécution depuis des décennies. Il vit dans sa chair, jour après jour, les exactions les plus invraisemblables. Pour se faire une petite idée, je propose de reprendre ce compte-rendu (extrait) :
 « Khan Younis : Israël ouvre le feu sur les fermes et maisons à proximité de la ligne verte - Un villageois assassiné près de Jérusalem - Incursion israélienne : récoltes rasées au bulldozer […] Les troupes d’occupation détruisent une station essence - Les troupes déracinent plus de 200 oliviers et ruent de coups un travailleur - Des soldats israéliens enlèvent un enfant de 14 ans - Des colons jettent des pierres sur des maisons et tabassent leurs résidents - Des fanatiques sionistes mettent le feu à des véhicules dans un village - Incursion de nuit et invasion de l’armée dans 17 villes et villages - 3 attaques – 37 raids - 3 tabassés - 5 blessés - 12 palestiniens arrêtés - 15 gardés en détention - 92 restrictions de la liberté de circulation… ». (3)
Ce récit, un parmi d’autres, porte sur la seule journée du 23 février 2011. Que dire, par exemple, de ces civils à Gaza – dont trois enfants de 9 à 11 ans – qui ont été tués par un missile israélien ? Ces enfants jouaient au ballon dans la rue, devant leur maison. Leur mort est passée tout simplement inaperçue. (4) Ce n’est qu’un petit aperçu de la tragédie qui se déroule sous nos yeux en Palestine. Je pense qu’en dehors des sinistrés eux-mêmes, nul ne peut avoir idée de l’ampleur des souffrances endurées. Pour autant, le peu que nous sachions est largement suffisant pour susciter l’exaspération… Le monde continue de fermer les yeux, dans un sommeil hypnotique, sur les crimes commis et les manipulations. S’il semble s’y faire, c’est par une sorte de lâcheté bien établie. C’est plus facile, plus confortable d’être avec le spoliateur (soutenu par tous) qu’avec le spolié (trompé par tous).

Le nouvel arsenal de propagande est responsable de la perversion des faits, de la manipulation/modelage de l’opinion publique mondiale. Les «reportages» sur l’Etat juif sont affligeants : des épisodes de sauvagerie meurtrière épouvantable sont cyniquement dissimulés. Les médias aux ordres sont, à un degré ou à un autre, aux mains des sionistes ; ils n’informent pas mais communiquent pour les groupes qui les rétribuent... Il n’en demeure pas moins que les gens ne sont pas des otages des médias ; ils ne sont pas livrés pieds et poings liés aux reporters et chroniqueurs sans scrupule ; ils ne sont pas tenus de gober tout rond tous les mensonges funestes (comme hier en Libye et aujourd’hui en Syrie). En face, il y a nombre de sites d’information alternative, des « alter-journalistes » dynamiques et compétents. M. Collon note à ce propos : « Si l’info est dominée et déformée par les intérêts cachés de ceux "d’en haut", il appartient dorénavant à ceux "d’en bas", aux simples citoyens de prendre en main la bataille pour une information correcte ». (5)
Il y a lieu désormais de mettre en avant le délit de non assistance à peuple en danger. Le peuple palestinien est connu pour son humanité et sa force d’âme. Mais il est affaibli par plus de 60 ans d’occupation militaire meurtrière. Toute personne ayant conservé quelques qualités morales et éthiques, devrait s’élever par tous les moyens possibles contre les atrocités sionistes. Les tueries sont commises au nez des puissants de ce monde (les garants des « droits de l’homme », ne l’oublions pas), mais on se garde d’émettre la moindre réprimande. Lorsque Israël s’est mis à bombarder Gaza, ont-ils instauré une « no fly zone » ? Ont-ils imposé des sanctions ? « Une majorité de la population israélienne considère qu’à terme, les Palestiniens seront, comme les Amérindiens, marginalisés et incapables de réclamer quoi que ce soit. […] Un tel discours colonial et raciste aurait dû rencontrer l’hostilité de la communauté internationale ». (6) Voilà où nous en sommes.
Cette fameuse «communauté internationale» – c’est-à-dire les Etats-Unis et ceux qui leur sont inféodés – n’a que des intérêts, pour lesquels elle ne recule devant aucune infamie. Le silence qui accueille les forfaits commis à répétition par l’entité sioniste, est une forme extrêmement grave de complicité criminelle ; il révèle aussi la faillite morale du système de l’ONU. L’indifférence bienveillante est perçue par l’Etat voyou comme un soutien. Les complices se recrutent même dans le voisinage. Moubarak était le prototype du collabo : lors de l’attaque meurtrière contre la population de Gaza en décembre 2008, il a gardé la frontière de Rafah hermétiquement fermée, afin d’empêcher l’évacuation des blessés. Qui pouvait l’imaginer ?

Les entreprises Ikea, Volvo, Veolia, Dexia, Soda Club, Ahava, Agrexco : qu'est-ce qu’elles ont en commun ? Elles sont complices de crimes contre l'humanité. C’est la conclusion à laquelle le Tribunal Russell pour la Palestine (TRpP) a abouti au sujet des violations des droits humains et du droit international par Israël (novembre 2010). (7) Il s’agit d’un tribunal populaire international, créé en réaction à l’inaction générale face à ces violations avérées.



Va-t-on un jour demander des comptes à tous ceux qui, pendant des décennies, ont consenti aux atrocités commises ? En attendant, gageons qu’ils se représentent bien l’image insultante de ce qu’ils sont et peut-être se haïssent-ils eux-mêmes. Recevoir les chefs sionistes avec tous les honneurs, en plus d’être une complicité de crime au grand jour, est d’abord le signe d’une absence totale de morale. L’Empire et ses vassaux ne savent-ils pas que malgré les concessions faites par « l’Autorité » Palestinienne, les sionistes ont méthodiquement fermé toutes les possibilités d’issue pouvant mettre fin à l’occupation, que l’Etat juif est le seul à n’avoir jamais appliqué aucune des résolutions onusiennes, que son armée est composée de criminels, comme les rapports d'Amnesty International et de Human Rights Watch l’ont confirmé, que des milliers de Palestiniens sont enfermés dans des conditions inhumaines, que des enfants sont torturés, que des maisons et terres agricoles sont détruites, que des journalistes et militants sont assassinés ?
L’Occident qui se découvre curieusement une passion pour les droits de l’homme, n’a-t-il pas été prévenu des massacres perpétrés à Gaza (s’ajoutant à ceux de Sabra, Chatila et Jenine) ? Ne sait-il pas que près de 1,5 million de Gazaouis sont privés de nourriture, d’électricité, d’eau et de ciment, que le blocus leur interdit de sortir ou de pêcher ? Ceux qui se taisent, ne sont-ils pas aussi abjects que les malfrats sanguinaires qu’ils cautionnent ? Lisons encore M. Collon : « L’Europe et ses fabricants d’armes collaborent étroitement avec Israël dans la production des drônes, missiles et autres armements qui sèment la mort à Gaza. […] Sous cette occupation, 20% de la population palestinienne actuelle a séjourné ou séjourne dans les prisons d’Israël. Des femmes enceintes sont forcées d’accoucher attachées à leur lit et renvoyées immédiatement dans leurs cellules avec leurs bébés ! Mais ces crimes-là sont commis avec la complicité active des USA et de l’UE ». (8)
Le summum de l’abjection est illustré par ce discours typique d’Obama : « Quant à Israël, notre amitié est profondément enracinée dans une histoire et dans des valeurs partagées. Notre engagement envers la sécurité d’Israël est inébranlable. Nous nous opposerons à toutes les tentatives en vue d’en faire la cible de critiques au sein des instances internationales ». (9) Il y aurait donc des valeurs… qu’on nous dise lesquelles ? En tout cas, notons-le, il est question de s’opposer, non pas aux sanctions mais seulement aux critiques…
Il faut fournir des efforts surhumains pour qu’une telle veulerie ne donne des haut-le-cœur.

Thami Bouhmouch
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(1) Pierre Stambul, http://la-feuille-de-chou.fr/archives/18517   Février 2011
(3) Euro Palestine, http://www.michelcollon.info/Ce-matin-je-l-ai-ecrit-et-publie     Février 2011
(4) Cf. à ce propos : Ziad Medoukh, http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=10376  Avril 2011.


24 novembre 2011

NATIONS SUBALTERNES ET HYPOTHEQUE IMPERIALISTE

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Toutes ces nations d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine qui, dans l’ensemble, restent enlisées dans la pauvreté et l’immobilisme : comment les nommer ? Il y eut une époque où les termes « développement » et « pays en développement », en dépit de leur contenu équivoque et éminemment hypocrite, étaient utilisés à tout va dans tous les discours. Aujourd’hui, d’aucuns continuent de les employer comme des pis-aller, sous prétexte que l’usage a force de loi. D’autres, peut-être par goût de la concision et de l’euphonie, préfèrent le terme « pays du Sud », malgré là encore son acception discutable… Quoi qu’il en soit, il y a danger lorsque l’étiquetage des pays fait oublier la réalité effective, lorsqu’il classe ceux-ci dans des cases et déduit les caractères essentiels de la case qui leur est attribuée.
Un problème sémantique, diriez-vous ? Certainement pas. Si les vocables utilisés doivent avoir une signification, il faudrait qu’ils évoquent directement et strictement la réalité tangible. Un pays développé, c’est quoi ? C’est un pays qui satisfait les besoins essentiels de sa population (nourriture, santé, logement, travail, instruction, liberté). Son processus de développement concerne tous les secteurs (économie, politique, culture, santé...) et implique toute la population. Les pays « en retard » sont-ils sur la bonne voie ? Sont-ils susceptibles de « se développer » ? Vu la structure même du système-monde, cela est-il possible ?
Jamais les faits n’ont été aussi évidents que par les temps qui courent : les nations extra-occidentales sont soumises corps et âme à des intérêts exogènes impérieux. Par l’entremise de leaders aux ordres, des systèmes infâmes y sont maintenus au seul profit des oligarchies du capitalisme néolibéral mondialisé. Ces systèmes néocoloniaux permettent au grand jour une exploitation débridée des travailleurs et des richesses. Ils ne sont nullement contingents, ni transitoires. Il est établi que « l'intégration dans la mondialisation néolibérale n'a pas et n’apportera ni progrès ni développement mais plutôt l'enrichissement des uns et l'appauvrissement de la majorité ainsi que l'abandon de l'intérêt national à l'intérêt du capitalisme mondial ». (1)
Les lois économiques du capitalisme, à n’en pas douter, peuvent mener à la guerre et aux crimes les plus effarants. Regardons autour de nous : les maitres du monde se complaisent dans les agressions et la rapine. L’Otan, l’ONU, le FMI, la Banque Mondiale (et Israël) sont devenus les outils de l’asservissement et des forfaits. Des subterfuges économiques multiples enferment les pays pauvres dans une spirale d’endettement perpétuelle, permettent aux multinationales de s’approprier à vil prix les ressources naturelles disponibles. Le développement socio-économique et les restructurations indispensables ne sont-ils pas compromis par un service de la dette devenu insoutenable ? En Tunisie, l'échéance payée tous les ans représentait six fois le budget de la santé. Les intérêts étaient ainsi acquittés aux dépens de la santé des Tunisiens (surtout de celle des plus pauvres).
La nouvelle formule de pillage appelée « initiative PPTE » (pays pauvres très endettés) a repris l’essentiel des dispositions préconisées dans les fameux PAS (plans d'ajustements structurels). On connaît les ravages qu’a faits et continue de faire ces mécanismes imposés par des institutions financières dépourvues de sens moral. Le peuple marocain en paye encore le prix : des pans entiers de l’enseignement et la santé, entre autres, ont été privatisés. Il faut bien que l’Hôpital et l’Ecole soient rentables. La globalisation néolibérale et le néocolonialisme ont bel et bien enfoncé le Maroc dans le sous-développement. L’Iran est haï et puni pour avoir refusé de tomber sous le joug de cette prédation perfide et criminelle.


Vous dites « pays en voie de développement » ?
Dans le monde arabe, des régimes dociles et sans scrupule ont été maintenus en selle pendant très longtemps par les Etats-Unis et leurs comparses. L’Irak a été détruit et ne sera peut-être jamais reconstruit ; à voir le chaos qui y règne maintenant, même les plus farouches opposants à Saddam regrettent son régime. Dans les monarchies pétrolières d’opérette, le souci prédominant a toujours été le maintien du pouvoir des familles régnantes. Rien ne peut indisposer les colonisateurs du moment que « l’Arabie Saoudite n’investit rien localement, ni dans la région. A part, dans un minimum d’infrastructures. Ne cherchant, ni souhaitant, une interaction positive, dynamisant, favorisant le décollage des économies régionales et leur avenir [...]. Plongés dans le pillage de leurs ressources, maintenus dans le sous-développement, les pays voisins à forte population, tel l’Egypte, voient passer sous leurs nez les immenses revenus du pétrole et du gaz, s’investir en Occident ». (2)
En Libye, l’Otan s’est attaqué physiquement au chef de l’Etat, sous couvert d’un mandat soi-disant limité à la « protection des civils » (une supercherie parmi tant d’autres). Il est clair que les tueries et les violations du droit international ont été commises pour le compte des sociétés Total, BP et Exxon. Les bombardements autour de Tripoli par exemple visaient principalement les infrastructures et les cibles civiles. Comment le développement économique du pays ne serait-il pas désormais paralysé ? La presse a étalé beaucoup d’histoires malhonnêtes au sujet de Kadhafi. Elle ne dit pas qu’il « a réellement développé son pays, à la différence des despotes d’Afrique subsaharienne, même si lui et ses proches se sont considérablement enrichis depuis son arrivée au pouvoir. La redistribution de la rente, même inégalitaire, a permis d’assurer la paix sociale. [...] La Libye a été un acteur majeur du développement et de l’indépendance du continent africain. Kadhafi a permis à l’Afrique de connaître une véritable révolution technologique, grâce au financement du premier satellite africain de communications ». (3) Ce satellite permet d’assurer la couverture universelle du continent pour la téléphonie, la télévision, la radiodiffusion et de multiples autres applications telles que la télémédecine et l’enseignement à distance... (4)
La presse ne parle pas non plus des investissements libyens dans l’édification de trois organismes financiers : la Banque africaine d’investissement, le Fonds monétaire africain, la Banque centrale africaine. A cela, il convient d’ajouter le réseau de près de 4000 km de pipeline qui procure de l’eau à toutes les villes côtières libyennes et le projet à long terme de la monnaie unitaire Africaine... La libye est à présent mise en pièces et les préjudices sont incommensurables : les infrastructures sont saccagées ; l’argent du pétrole ne sera plus redistribué mais confisqué par les multinationales ; les ressources disponibles seront davantage exploitées par l’Occident ; l’aide libyenne au développement autonome de l’Afrique est paralysée ; les candidats africains à l’émigration seront plus nombreux, etc. (5)

Vous dites « pays en développement » ?
Le Soudan est menacé constamment de sanctions internationales. Sa partition et la poursuite des conflits dans la Corne de l’Afrique ne sont que le début de décennies de troubles fomentés par le tandem américano-israélien, dans le but de contrôler les ressources pétrolières et minières ainsi que les voies de transport commercial. Le Zimbabwe est également soumis à des sanctions. L’Erythrée s’est vu imposer une guerre terrible par l’Ethiopie, agent étasunien dans la région. La rapine mondiale n’épargne même pas les peuples sans ressources. Haïti en est un exemple poignant : en 1825, la France avait exigé un dédommagement financier exorbitant (21 milliards de dollars) en contrepartie de l’indépendance de ce petit pays misérable. Aujourd’hui, elle refuse de restituer l’argent extorqué. « C’est toujours la même vision féodale du monde, un monde d’inégalités, de brutalités, de domination où le prédateur en haut de la chaîne alimentaire a le droit de se servir : droit de vie et de mort, droit de cuissage, droit d’être au-dessus du droit ». (6) 
En Côte d’Ivoire, en avril dernier, une guerre civile a été créée de toutes pièces par le terrorisme impérial. Comme désormais tout est permis, la France a renversé et arrêté son président, lequel s’était mis dans la tête de refuser de lui livrer sans conditions ses richesses (pétrole, cacao). L’étouffement économique et financier de ce pays ne suffisait donc pas. « C’est qu’il s’agit non seulement de châtier, de faire gémir les ivoiriens d’avoir voulu l’émancipation, mais aussi de faire perdre conscience à la société ivoirienne, de la briser, de la modeler dans la terreur ; […] c’est qu’il s’agit de faire comprendre à tous les Africains que la liberté est cause de malheur, de grand malheur et que seule la servitude, que seul l’esclavage est porteur d’avenir ! » (7)

Allez parler de « développement » aux barons de l’impérialisme scélérat, eux qui regardent le monde comme une source de profits, qui veulent contrôler les matières premières, les continents et les voies stratégiques, qui considèrent que toute résistance à l’hégémonie doit être brisée (par la corruption, le chantage ou la guerre)... Décidément, si les mots sont aux antipodes de la réalité palpable, il n’y a pas lieu de les prendre pour argent comptant, encore moins de s’en gargariser.
Thami Bouhmouch
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(1) A. Albayaty, H. Al Bayati, I. Douglas, http://www.michelcollon.info/Le-Printemps-de-la-democratie.html Janvier 2011
(5) Appréciation empruntée à Michel Collon, http://www.michelcollon.info/Londres-flambe-la-Bourse-se-noie.html  Août 2011

18 novembre 2011

L’INFORMATION COMMERCIALE : RESISTANCES ET QUIPROQUOS



L'information est regardée de nos jours, à juste titre, comme le nerf de la guerre commerciale. Elle permet à l’entreprise de mettre à profit les opportunités qui se présentent et d’échapper aux menaces qui peuvent surgir. Bien maitrisée, elle contribue à la dimension stratégique des décisions, donne lieu bel et bien à un avantage compétitif. « Elle est  la matière première indispensable à toute décision, sans quoi les plans les plus beaux ne diffèrent pas de l’affabulation et sont irrémédiablement voués à l’échec ». (1) L’enjeu est capital : être bien informé, c'est obtenir l'information dont on a besoin au moment où on en a besoin. Quelle est, à cet égard, l’attitude adoptée sur le terrain par les professionnels ?

Comprendre l'environnement
Il y a tout d’abord les irréductibles : ceux qui comptent sur le flair et l’intuition, qui sont rétifs à l’idée de payer pour obtenir l’information requise. Tel cet industriel qui disait à ses collaborateurs qui proposaient de réaliser une enquête : « faites l’étude… mais je sais ce que vous allez trouver. Je connais très bien mes clients et le marché. L’étude montrera ce que je sais déjà ». Tel autre, qui avait pourtant placé des fonds importants dans une nouvelle activité, avouait ne pas avoir effectué d’étude de marché : « vu le contexte, ce n’est pas nécessaire. L’étude de marché n’a de sens que dans un secteur où la concurrence est dynamique et intense ». L’erreur ici est double : d’une part, une faible présence de la concurrence dans un secteur n’est nullement un fait perpétuel ; d’autre part, une étude de marché vise par-dessus tout à identifier les clients ciblés et leurs attentes (compte tenu bien sûr de l’action des concurrents). Etudier un marché, c'est comprendre l'environnement dans lequel vous comptez agir et évoluer
Que dire alors de ceux qui se croient tous seuls sur le marché ? Ils n’ont d’yeux que pour leur affaire, ne voient nulle rivalité dans les parages. Mais un tel simplisme n’est pas permis : « Si vous n'identifiez aucun concurrent qui fasse le même métier que vous, c'est que vous devez avoir des concurrents indirects, c'est-à-dire qui répondent aux mêmes besoins que votre offre, mais par des moyens différents. Il faut être plus averti et imaginatif pour détecter cette concurrence ». (2)
Il ne suffit donc pas de comprendre le client. L'entreprise qui réussit est celle qui ne perd de vue ni ses clients ni ses concurrents. Ces derniers luttent au sein du secteur pour améliorer leur position ou simplement la maintenir. Dans quelle mesure sont-ils dangereux ? Quels sont leurs produits ? Quelles sont leurs forces et faiblesses ? Il s'agit d'évaluer sa propre position par rapport aux compétiteurs les plus dangereux, de suivre attentivement leurs actions et performances : parts de marché, présence aux points de vente, lancement de produits, prix pratiqués, messages publicitaires, regroupements en vue.  
S'enfermer dans ses certitudes, c’est être incapable de réagir aux retournements du marché. Un dirigeant se doit d’examiner avec attention et en permanence la réalité sur le terrain. Une telle vigilance, il est vrai, tend à générer une pression psychologique considérable. L’entreprise tend à vivre continuellement en position défensive, sous la menace du court terme.
Les entreprises efficaces s’organisent pour acquérir l’information nécessaire. Elles se dotent pour cela d’une structure, de méthodes adéquates et d’un mode de fonctionnement, d’un système informatique et de logiciels pour traiter les éléments recueillis, d’une base de données pour les conserver (3). Rien en fait n’est facile : les projets d’informatisation ne sont jamais mis en place sans encombre. Les commerciaux, qui y voient un moyen de contrôle autoritaire et contraignant, sont les premiers à faire obstacle. Mais, avec le temps, ils comprennent que ce changement leur permet d’organiser efficacement leurs contacts avec la clientèle. Ces intervenants, en effet, sont amenés constamment  à recourir, depuis leurs ordinateurs (via Internet), aux données disponibles au sein de l’entreprise.


L’information partagée et divulguée
Se préparer à affronter ses concurrents, c’est comme dans un match de football : il faut connaître les objectifs (affichés) de l’adversaire et sa stratégie, son organisation et ses compétences distinctives. Le designer d’automobile H. Otto (marque Volvo) disait à peu près ceci : « étudier ce que fait le concurrent ne sert pas à grand-chose. Il est préférable de s’intéresser à ce qu’il ne fait pas ».
Une veille pointue et systématique de l'environnement est mise en œuvre. Elle apporte une visibilité nouvelle et tend à enrichir l’entreprise des connaissances indispensables à l’action. Plus les mouvements du marché sont erratiques, plus la concurrence est exacerbée, plus il est indispensable de tout savoir, mieux et plus vite que les autres. Le temps est un paramètre crucial : l’information collectée est une denrée périssable ; si elle est dépassée, elle n'est plus pertinente… « Construire une veille permanente, suppose que l’entreprise ait les moyens (ou ait l’intention de se donner les moyens) de réagir rapidement en fonction des informations recueillies, voire même d’anticiper l’action de la concurrence. La veille concurrentielle, bien organisée, est un phare que l’on allume pour mieux voir la route : elle est tournée vers le futur ». (4)

Une cellule de veille s’impose donc à l’esprit, mais qui est concerné ? En théorie, dans une entreprise, la veille est l’affaire de tous. L’idée (véhiculée par les Japonais) est acceptable par principe : l’employé qui tombe sur un renseignement majeur se fait un devoir de le transmettre à toute l’équipe. En pratique, les plus impliqués sont ceux qui sont mis en contact direct et régulier avec l’information : documentalistes, cadres du marketing, commerciaux, responsables du service-après-vente… Alors se pose la question du partage et de la communication.
L’information, en interne, est censée être transmise sans restriction à l’ensemble des collègues concernés. Une circulation fluide au sein de l’organisation est l’une des clés de l'efficacité. C’est d’ailleurs ce qui fonde l’intelligence marketing. Mais le partage et l’échange ne vont pas de soi : ils supposent que tous les collaborateurs adhèrent à l’idée et œuvrent réellement pour cela. Car des réticences coriaces persistent : l’information obtenue est perçue comme une source légitime de pouvoir, une propriété individuelle. De là, elle est maintenue soigneusement dans le secret. Chacun est tenté de s'en servir pour parvenir à ses fins propres. Celui qui sait plus que l’autre entend s’imposer, progresser dans la hiérarchie plus facilement.
Le fait est que le refus du partage nuit à l'efficacité collective et ainsi aux intérêts de l'entreprise. Revenons à l’exemple du football : imaginons un joueur qui refuserait de passer le ballon à ses partenaires… «La rétention d'information s'oppose au partage d'information, considéré comme l'un des trois piliers de l'ingénierie des connaissances. Elle a donc des conséquences négatives sur l'organisation en réseaux des entreprises. [Elle] a un coût financier, qu'il est difficile d'évaluer, mais qui est réel. Le coût de l'ignorance peut dépasser les dépenses liées à l'acquisition des informations et des connaissances nouvelles». (5) Voilà pourquoi d’aucuns tendent à faire du partage de l'information un critère d'évaluation de la performance individuelle.
L’information, en externe, est destinée à être divulguée. C’est là le second écueil : la divulgation de l’information en dehors de l'entreprise se heurte immanquablement à la culture du secret. Au Maroc, la règle de l’opacité prévaut déjà dans les administrations et les collectivités locales. Ce serait bien le diable si l’on obtenait des renseignements, même sur un sujet du domaine public. (6) L’opacité est également présente dans les statistiques officielles : par exemple, le site du ministère du commerce est mal structuré et les données présentées ne sont pas systématiquement mises à jour. Du côté des entreprises, la rétention de l’information est devenue un second réflexe de fonctionnement. D’ordinaire, il faut attendre le 30 septembre pour voir publier les chiffres du 1er semestre…
Ainsi se dégage un impératif majeur : l'information ne circule pas à sens unique ; si l'on s’emploie à l’acquérir, il faut accepter de la transmettre. « Je donne donc je reçois » : l’image de ce cercle vertueux gagne à être inculquée au sein de l'entreprise.
Thami Bouhmouch
14 novembre 2011
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(1) Charles Hunt, Vahé Zartarian, Le renseignement stratégique au service de votre entreprise, First 1990, p. 22.
(3) Selon une étude récente d’un cabinet d’enquêtes, à peine 27 % des PME au Maroc possèdent un outil de gestion informatisé. Source : www.marocwebo.com/economie/
(6) Au Maroc, on sait que les journalistes exigent le respect de leur droit de recueillir et diffuser l’information détenue par l’administration... Cf. www.right2info.org/resources/publications/

5 novembre 2011

LE TABLEAU DE BORD, OUTIL DE PILOTAGE



La planification est réactive, adaptative et flexible. (1) Le suivi de l’action marketing permet de remédier aux déviations possibles, de tirer parti des nouvelles tendances et opportunités. Il suppose à la fois un contrôle sur le terrain et l'utilisation d'indicateurs de gestion appropriés. D’où le sujet abordé ici : le tableau de bord commercial.


Mesurer la performance
On peut se faire une idée du tableau de bord et de son enjeu par l’exemple simple suivant : un automobiliste se rend de Casablanca à Agadir où il a un rendez-vous à une heure donnée. Imaginons qu’il a choisi de prendre la route nationale. Il conduit sa voiture en prêtant attention obligatoirement à la route, aux panneaux de signalisation et bornes kilométriques. Sur son combiné de bord, qu’il inspecte sans cesse, divers témoins sont affichés : jauge de carburant, régulateur de vitesse, compte-tours, compteur kilométrique, température d’huile moteur… Tous ces indicateurs l’aident à rester maître de son véhicule et à contrôler son parcours. Attentif à son objectif (heure d’arrivée), il pourra décider des actions correctrices éventuelles : accélérer, quitter cette route pour l'autoroute, téléphoner pour annoncer son retard ou au contraire s’offrir une pause…
Qu’en est-il de l’entreprise ?
Le tableau de bord (TdB) est un document permettant de visualiser en permanence l’évolution des résultats obtenus et les écarts par rapport aux objectifs prévus. Il permet de se représenter la réalité de façon simplifiée et synthétique. C’est un ensemble d'indicateurs de performance pertinents, établis et complétés périodiquement par les acteurs chargés de mettre en œuvre le plan. Un indicateur est une information chiffrée et standardisée, destinée à rendre compte de l'évolution d'un paramètre. Le tableau présente de façon synoptique (on voit d'un seul coup d'œil tous les éléments) le degré d’avancement des opérations et les conséquences des mesures prises. Il suscite des questions du type : « que se passera-t-il dans deux semaines si je n'interviens pas ? » C’est ce que dit l'automobiliste : « si je continue à cette allure, j'arriverai à l’heure prévue  ? ».
Le TdB permet aux décideurs d’identifier les défaillances et points faibles afin de prendre les mesures correctives nécessaires ; il est censé en même temps stimuler et impliquer les collaborateurs concernés. Ce n’est pas un outil coercitif mais un outil de dialogue, pouvant aider à comprendre les difficultés et carences, à les résoudre sur la base de données concrètes. Bien entendu, nous ne contrôlons que ce que nous mesurons. Ainsi, les objectifs et les budgets (annuels) sont fractionnés dans le temps. Les indicateurs doivent être bien compris et acceptés (considérés comme pertinents) par les parties prenantes, accessibles (d’usage facile) et significatifs. En nombre restreint (pas plus d’une dizaine), ils portent sur les stocks (telle valeur au temps t), les flux (tel mouvement dans une période donnée), les ratios (par exemple, frais généraux/chiffre d'affaires).
Nous parvenons ici à une première question majeure : le contrôle aurait-il pour but simplement de mesurer un état de choses, de rendre compte des résultats obtenus ?

Un outil d'aide à la décision
A l’origine, vraisemblablement, le TdB a été pensé et conçu pour permettre de réagir aux évènements et d’ajuster les processus en cours d’exécution. Ce sens initial de pilotage s’est estompé avec le temps. De l’outil d'amélioration de la performance, le TdB est devenu un outil de contrôle rétrospectif et plus ou moins passif, un support de compte rendu d'activités. Il permet de « constater » après coup la pertinence des choix effectués. La démarche est pour ainsi dire linéaire : l'entreprise établit les objectifs, élabore les plans, ensuite elle contrôle. Or un outil de constat, se limitant à une comparaison entre la ligne tracée et le travail réalisé, n’est pas propice à une réaction à temps, à des ajustements opportuns. « Au moment de la publication, l'activité a déjà produit ses résultats. Il est alors bien trop tard pour corriger. Prenant acte des niveaux de performance, la hiérarchie tend à féliciter les uns et à sermonner les autres ». (2)  


Tant que le marché est stable et les variations de faible amplitude, le manager a toujours le temps de réorienter sa stratégie et d'affiner ses plans. Mais le contexte mouvant et fortement évolutif auquel l'entreprise est confrontée aujourd'hui a modifié la donne. « Dans un environnement ouvert, complexe et changeant, il s'avère de plus en plus difficile de faire des prévisions à long terme. A la planification d'autrefois se substituent l'adaptation, la flexibilité, le pilotage ». (3) Il s’agit plus qu’avant de relever les défis, de s'adapter aux aléas, de réagir efficacement à l'imprévu. Cela implique de redonner au tableau de bord sa dimension initiale, afin d’en faire un véritable outil d’aide à la décision.
Un tableau de bord n’est pas destiné à être un outil de constat, ne doit pas favoriser une gestion au « rétroviseur ». On ne mesure pas pour contrôler (rétrospectivement) un processus mais pour le piloter, c'est-à-dire pour réguler et encadrer l’action, pour conduire/guider les équipes vers un but précis. Il est grand temps de réformer la vision des choses, de définir un instrument de progrès, destiné à améliorer la performance en connaissance de cause. « Il faut passer d'une logique de planification a priori et de constat a posteriori à une logique dynamique et réactive : mesure/action/réaction. Bref, il faut piloter ! ». (4) Le TdB de pilotage est un outil proactif parce qu’il permet un suivi permanent, donne lieu à des décisions en temps réel, permet de rectifier l'action durant l'exécution.

T. Bouhmouch
3 novembre 2011
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(3) E. Fontana, Points de vente, n° 369, 1/09/89.
(4) Alain Fernandez, www.journaldunet.com