8 mai 2017

LE PATRIMOINE CULTUREL COMME MOYEN D’ENRACINEMENT ET D’EMULATION COLLECTIVE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Le papier précédent a cherché à montrer que le changement économique est le fait de sujets pleinement conscients de leur individualité historique et ayant la ferme volonté de prendre part à la civilisation industrielle. L’individu subjugué, marqué par une inclination autoréductrice, tend à renoncer à son histoire et à ses ressorts culturels propres. Or le sentiment d’émulation collective exige qu’il soit désaliéné et acquière la confiance en lui.
C’est là qu’apparaît la nécessité, pour les grandes cultures aujourd’hui dominées, de prendre conscience de leurs réalisations et hauts faits du passé, de leurs contributions dans le savoir universel. Selon le mot de Ki-Zerbo, «vivre sans histoire, c’est être une épave ou porter les racines d’autrui. […]. C’est, dans la marée de l’évolution humaine, accepter le rôle anonyme de plancton et de protozoaire». (1)
Le salut des pays musulmans ne pourrait naitre des perspectives aliénantes de l’acculturation. Il procédera uniquement d’un retour réfléchi et agissant aux sources historiques de la civilisation musulmane. Car, si la valorisation du passé parait légitime et rationnelle, elle est destinée sur le plan psychologique à compenser le sentiment général d’infériorité à l’égard de l’Occident. Appelés à relever des défis de taille, les peuples subordonnés sont tenus vaille que vaille de se libérer des blocages moraux, de compter sur eux-mêmes, de croire en eux-mêmes. Si telle nation ou ensemble de nations doit tenir sa vraie place dans le monde, il lui faut d’abord tenir sa vraie place dans la conscience de ses propres sujets. Nul processus de changement ne peut avoir lieu avant le développement du sentiment d’identité et d’unité.
Ainsi se dégage un impératif majeur : il faut être en mesure de «bien définir le profil de l’homme de demain que l’on souhaite former et le type de société que l’on se propose de créer afin d’en induire le système éducatif approprié». (2) Le rôle de l’éducation est décisif : on devient allemand, bolivien ou chinois grâce à une éducation et au partage d’une tradition commune. C’est pour garantir sa pérennité qu’une communauté humaine transmet ses traits sociaux et culturels à ses membres. Comme le souligne Durkheim, «il faut que l’éducation assure entre les citoyens une suffisante communauté d’idées et de sentiments sans laquelle toute société est impossible». (3)

Il convient d’insister : un peuple qui aspire à se constituer en nation s’attache d’abord à reprendre possession de son histoire, à faire état des exploits et réalisations des hommes qui en font partie. Valoriser le patrimoine culturel doit être perçu comme un moyen d’enracinement et de cohésion. Cela ne doit aucunement être confondu avec une quelconque forme de passéisme, une évasion dans le mythe. De toute évidence, on ne bâtit pas une nation sur la seule nostalgie des souvenirs d’hommes aussi illustres soient-ils.
La mémoire, ce n’est guère la porte ouverte aux scléroses et au narcissisme oiseux. Cela doit permettre de prendre conscience du retard et d’essayer de le rattraper. L’héritage du passé peut nous aider à éclairer notre présent, à mieux le comprendre ; il peut donner à nos actions l’indispensable arrière-plan historique et culturel. Enseigner Ibn Khaldoun, Ibn Batouta, Al-Batrouji (Alpetragius), Fatima Al-Fihri dans les écoles marocaines, c’est marquer que la pensée scientifique – un des paramètres des temps présents – fait partie du patrimoine culturel endogène. S’il faut naturellement acquérir les nouveaux savoirs, il est hautement important que le fond culturel soit revalorisé et ravivé. On gagne à le dynamiser et l’utiliser comme un levain, un levier, à inciter à la créativité, à décomplexer l’être social.
Faire cas du patrimoine culturel en effet n’aura un sens que si cela incite à l’imagination et à l’innovation, que si ce patrimoine est intégré dans un processus de progrès humain et technologique. Si la culture est mémoire et transmission d’un héritage, elle est aussi création. Il s’agit de faire évoluer l’héritage historique, de s’en inspirer à la lumière des exigences du présent, de le porter en somme du registre des sentiments au registre du réel.
De fait, la réflexion de Fanon ne me semble pas pertinente : «La découverte de l’existence d’une civilisation nègre au XVème siècle ne me décerne pas un brevet d’humanité. Qu’on le veuille ou non, le passé ne peut en aucune façon me guider dans l’actualité». (4) Le passé, si l’on ne se contente pas de la chanter, peut au contraire montrer la voie à une société qualitativement différente. Il peut être fécond d’y puiser l’inspiration du présent et du futur.
L’éducation doit retrouver sa double vocation qui consiste à favoriser l’enracinement dans le milieu d’appartenance, en accordant une place privilégiée aux valeurs endogènes mobilisatrices, tout en s’ouvrant sur un monde en constante évolution. L’aptitude des acteurs sociaux à se projeter dans l’avenir est à la fois une manifestation et une condition de progrès. L’humanisme à construire est respectueux des racines, mais non contemplatif ; il est ouvert sur l’avenir mais en même temps attaché à la singularité.


Les sociétés du Sud se doivent de prendre conscience de leurs ancrages culturels, de reprendre possession de leur histoire et leur être propre pour pouvoir ensuite prendre possession de leur avenir. Morishima est de cet avis : «Nul pays ne peut progresser s’il méprise son propre passé, lequel détermine le cours ultérieur de son développement». (5) Autant dire que la reconquête de l’indépendance est conditionnée par celle du passé.
La démarche prospective appliquée à la problématique du sous-développement ne saurait donc évacuer la dimension historique. Chaque société, à partir de sa dynamique antérieure, se singularise par des mécanismes de changement propres à elle. En ce sens, l’avenir se doit d’être exploré sur une base rétrospective solide. Il s’agit en somme d’opter pour une vision rétro-prospective, une vision à la fois historique et prospective.
En somme, c’est aux responsables de l’éducation et de l’enseignement qu’incombe la charge de transmettre aux générations montantes le patrimoine intellectuel de la nation, de mettre en exergue sa portée dans le développement de la connaissance universelle. Car l’essentiel n’est pas d’inculquer des connaissances, «il faut former des esprits qui […] réalisent l’harmonie entre ce qui est enraciné au plus profond d’eux-mêmes, qui est l’héritage du passé, et ce monde de machines qu’ils doivent dominer pour ne pas se laisser écraser par lui». (6)


Thami BOUHMOUCH
Mai 2017
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(1) Reproduit in Le Rapport mondial sur l’éducation, UNESCO 1991, p. 69.
(2) Samba Yacine Cissé, L’éducation en Afrique à la lumière de la conférence de Harare (1982) Etudes et documents d’éducation n°50, UNESCO 1985, p. 9. Je souligne.
(3) Emile Durkheim, Education et sociologie, PUF 1980, p. 59. Je souligne.
(4) Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, Seuil 1975, p. 182.
(5) Mishio Morishima, Capitalisme et confucianisme. Technologie occidentale et éthique japonaise, Flammarion 1987, p. 284. Je souligne.
(6) Ahmed Taleb-Ibrahimi, in Anouar Abel-Malek, La pensée politique arabe contemporaine, Seuil 1975, p. 197. Je souligne.

4 mai 2017

INCLINATION AUTOREDUCTRICE EN SITUATION NEOCOLONIALE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Au-delà des contraintes matérielles et mesurables, les pays du Sud ont besoin d’une idéologie mobilisatrice, de représentations propres à guider l’action… C’est que le changement économique ne se réduit pas à des modifications quantitatives. Il est, à maints égards, le fait d’hommes pleinement conscients de leur individualité historique, qui se sentent appartenir à un «Nous». Or, la tendance à faire abstraction du fond culturel n’est pas de nature à surmonter la dépersonnalisation coloniale, ni à ébranler les inerties.
L’ex-colonisé arabo-musulman se fait l’adepte convaincu de toutes les spéculations de l’esprit élaborées en Occident. Il se réfère systématiquement à Niezsche, Kant, Descartes, Sartre, Ricardo et bien d’autres. Ni Ibn Sina, ni Farabi, ni Ghazali, ni Iqbal, ni Al-Maqrizi n’ont d’autre importance à ses yeux que celle de la curiosité historique. C’est précisément le péché par omission commis par l’Occident depuis des siècles. Mettre au rancart les grandes contributions des cultures extra-occidentales n’est conforme ni à la vérité ni au bon sens. «C’est faire peu de cas en effet de la raison, de l’objectivité et de l’intégrité intellectuelle que d’inculquer à nos enfants les théories économiques de Karl Marx et d’Adam Smith et d’escamoter celle d’Ibn Khaldoun et d’Abou Youssef, ou encore de leur apprendre les découvertes de Galilée et de Newton en physique tout en passant sous silence les innovations d’Ibn Haïtam et de Bayrouni dans ce domaine. Pas plus qu’il n’est raisonnable de leur faire étudier les travaux de Leibnitz et de Pascal en mathématiques et négliger ceux de Khawarizmi et de Jaber Ibn Hayyan». (1)
L’homme subjugué est marqué par une inclination autoréductrice : il se détourne ou perd de vue ce que ses attaches culturelles contiennent de positif et de stimulant ; il adopte délibérément le logos et codes décidés par le système néocolonial. Il y a acculturation dès lors qu’il renonce à son histoire et à ses ressorts culturels propres. Un fait vaut d’être souligné : «le système de domination occidentale qui s’efforce depuis des décennies de dépersonnaliser et d’assimiler les peuples musulmans, a maintenant trouvé des Musulmans colonisables brandissant fièrement le concept de l’acculturation contre eux-mêmes». (2)

Ces considérations ont certes des résonnances affectives mais les problèmes concrets qu’elles soulèvent sont cruciaux. L’exemple de la Chine est significatif à cet égard : dans ce pays, on s’efforce d’apprendre aux enfants que le «triangle de Pascal» remonte à Shu-jie en 1303, la création des caractères mobiles d’imprimerie à Bi Sheng au XI siècle ; on met en relief le sismographe de Zhang Heng, l’invention du papier de Cai Lun au 1er siècle, etc. Les Chinois entendent montrer qu’ils «ne considèrent pas la science comme quelque chose dont ils seraient redevables à l’aimable générosité de missionnaires chrétiens, comme quelque chose qui n’aurait point de racines dans leur propre culture. Au contraire, la science a des racines profondes et illustres en Chine et son peuple en est de plus en plus conscient». (3) 
Il ne s’agit certainement pas d’idéaliser certaines figures de l’histoire pour évincer d’autres, ni seulement de réparer une injustice criante. S’il importe d’inculquer le respect des ancrages culturels, c’est dans le but de développer la confiance en soi et de renverser le joug de la soumission irréfléchie à l’Autre et à ses significations latentes.
On se doit dans tel pays arabe d’apprendre aux générations montantes que c’est au sein de la civilisation arabe que les sciences sociales ont été fondées, le calcul, la mécanique, l’optique et l’astronomie développés, la trigonométrie inventée, la première encyclopédie médicale élaborée, etc. Si le but est un changement complet de psychologie sociale, il y a grand avantage à faire cas de l’astrolabe utilisé dès le XIIIème siècle au Yémen, du Traité sur les machines d’al-Jazair contenant l’essentiel des conceptions de Léonard de Vinci, de la première fabrique de papier créée à Bagdad vers 800, etc. (4)
Ici, on se heurte à une objection usuelle : à quoi glorifier le passé peut-il bien servir dans le monde actuel où seule la maitrise de la technologie et du savoir-faire permet à une nation d’être reconnue ? Certes, comme Benslimane le soutient, Ibn Farnass a le premier fabriqué le verre, conçu un appareil volant, mais aujourd’hui les cristalleries se trouvent en Europe et la conquête de l’espace n’est pas le fait des Arabes. Certes Ibn Sina fut une sommité de la médecine et Ibn Nafiss a découvert le premier la petite circulation sanguine, mais aujourd’hui les grandes découvertes médicales proviennent de l’Occident… (5)

Une telle argumentation ne débouche sur rien de positif et il est souhaitable que soit levée l’équivoque. Nul ne prétendra que la redécouverte et la valorisation d’ancêtres injustement méconnus pourraient en elles-mêmes bouleverser une situation végétative. Il n’y a pas lieu de toute évidence de croire en une telle relation immédiate et simpliste. Il est incontestable que les peuples déshérités n’ont d’autres choix que de chercher à relever les défis sans cesse renouvelés par la civilisation industrielle. Or – c’est le point primordial – si les défis sont regardés comme surdimensionnés, ils ne tendront pas à susciter la motivation de réussite et l’énergie nécessaires à un changement véritable. Ce principe vaut pour les individus comme pour les groupes sociaux. C’est ce qui explique sans doute le retard considérable pris dans le domaine scientifique par des cultures qui avaient devancé l’Europe de plusieurs siècles – et ce qui explique le cercle vicieux dans lequel elles sont enfermées aujourd’hui.
Un tel retard n’est pas un état auquel il s’agit de se résigner. A mon sens, le véritable frein réside d’abord dans l’absence de volonté de prendre part à la civilisation industrielle. L’exigence du développement, selon Gellner, «provient du désir de bénéficier du statut d’être humain à part entière en participant à la civilisation industrielle ; participation qui seule permet à un pays ou un individu de contraindre les autres à le traiter en égal». (6)
La  véritable émancipation économique des nations passe par l’acquisition du savoir technique. Il est alors impératif de stimuler l’esprit scientifique et d’intégrer les notions techniques à la vie quotidienne des hommes. Pour cela, le sentiment d’émulation collective exige que l’individu soit désaliéné et acquière la confiance en lui. Il faut en somme qu’une mentalité générale se prête au changement et au progrès.
La valorisation du patrimoine culturel pourrait libérer l’individu des blocages moraux, donner à l’action l’indispensable arrière-plan historico-culturel, inspirer le présent et le futur… C’est ce que le papier suivant s’attachera à aborder.


Thami BOUHMOUCH
Mai 2017
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(1) Abdelhadi Boutaleb, L’Isesco et la renaissance islamique, Casablanca 1985, p. 113.
(2) Youssef Girard, L’acculturation revendiquée ou le coefficient autoréducteur http://www.ism-france.org/analyses/L-acculturation-revendiquee-ou-le-coefficient-autoreducteur-article-18488
(3) Joseph Needham, Les leçons de la Chine, in Charles Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, p. 182.
(4) On pourra se référer à ce sujet, entre autres ouvrages, à Sigrid Hunke, Le soleil d’Allah brille sur l’Occident, Albin Michel 1997 et à Roger Garaudy Promesses de l’islam, Seuil 1981, pp. 76 à 90.
(5) Cf. Yahia Benslimane, Nous Marocains, Permanences et espérances d’un pays en développement, éd. Publisud (année ?), p. 24.
(6) Ernest Gellner, Scale and nation, cité par Robert W. Tucker, De l’inégalité des nations, Economica 1980, p. 49.