22 juin 2017

PRESERVER ET CONSOLIDER LES LIENS DE SUBORDINATION CULTURELLE : QUEL EST L’ENJEU ?


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale

«Si on se passe des Français, c’est comme si on les agresse»
Laurent Gbagbo, ex-président ivoirien


S’il est vrai que l’emprise néocoloniale est soutenue par les rapports marchands, elle est également réglée et nourrie par un ensemble d’actions de conditionnement psychoculturel. Les nations du Sud sont promises à l’invasion de biens économiques suivant les voies tracées par la pénétration culturelle. La dépersonnalisation de l’individu, en favorisant l’alignement intellectuel, fait obstacle au développement des capacités propres de création. L’impérialisme culturel n’est pas un vain mot.

L’économique, foncièrement gouvernée par les pensées, se situe par rapport au phénomène humain, a affaire avant tout à l’homme. Or il n’y a pas d’hommes sans société, comme il n’y a pas de société sans un système de références culturel qui traduise l’expérience collective et réponde aux questions essentielles que l’on se pose. Les valeurs et significations que la société propose à ses membres s’organisent en un système qui présente une certaine cohérence, même s’il comporte quelques contradictions. En ce sens, la culture nationale est définie à partir du contexte social et historique propre à une collectivité ; elle exprime la conscience, l’état spirituel des membres de cette collectivité en tant que totalité. (1) Elle est liée organiquement à la lutte des peuples contre l’assujettissement sous toutes ses formes.
On sait que les valeurs expriment une manière d’être ou d’agir ; en tant qu’idéal, elles orientent les pensées et les actes, elles sous-tendent une attitude générale. Même si elles se situent dans l’ordre moral ou intellectuel, elles sont donc impliquées directement dans la pratique matérielle. Comme le note Rocher, «la valeur n’est pas moins réelle que les conduites ou les objets dans lesquels elle se concrétise ou par lesquels elle s’exprime. L’univers des idéaux est une réalité pour les personnes qui y adhèrent ; il fait partie d’une société aussi bien que les immeubles ou le système routier». (2)
L’économiste, qui s’en tient d’ordinaire à la quantification, ne saurait perdre de vue que «le genre de vie est lui-même normatif et [que] les valeurs sont immanentes à la pratique». (3) Il se révèle que l’adhésion à des valeurs données nait d’un ensemble complexe de dispositions d’esprit dans lequel l’affectivité joue un rôle important. Or c’est précisément ce caractère d’affectivité que revêt la valeur qui en fait un puissant facteur dans l’orientation de l’action humaine.

Le système international est foncièrement marqué par l’inégalité. Entre les nations, les inégalités objectivement observables ont trait aux ressources, aux structures économiques, aux conditions démographiques, au savoir technique, etc. Cependant, les raisons de telles inégalités ne tiennent pas seulement aux grandeurs mesurables – aussi importantes qu’elles puissent être. Elles procèdent aussi des mécanismes subtils de la persuasion idéologique auxquels sont soumis les pays anciennement colonisés. L’extraversion culturelle, l’emprise sur les consciences, la mystification des hommes tendent à perpétuer la structure inégalitaire.
Une nation, peut-on dire, qui ne réagit pas contre la domination morale et culturelle devient fragile et vulnérable aussi sûrement qu’une nation dont les défenses matérielles sont déficientes. Sans sentiment d’identité, une collectivité tend à se désagréger. «Je ne parle pas en termes d’indices ou de niveau de vie, mais en termes d’être, au sens métaphysique du terme». (4) Destinée à l’homme antillais, cette remarque mériterait  d’être reprise ici sur un plan plus large. C’est en devenant moins vulnérable et plus assurée que la voix des pays du Sud pourrait se faire entendre. Il ne s’agit nullement d’une approche magique du réel. Cette exigence morale est nécessaire, pas suffisante.
Un des moyens de mettre en lumière ce propos peut-être fourni par l’exemple du Japon. Il est établi qu’à l’arrivée des navires américains (1853), les Japonais constituaient un groupe culturel homogène. Ils ont pu accueillir l’influence occidentale sans la subir. Ce pays, qui a le plus jalousement gardé son identité culturelle, peut se prévaloir aujourd’hui d’être une grande puissance scientifique. «Alors qu’il lui était possible de confier la conduite de ses affaires à une direction étrangère durant la période critique des débuts de son développement, il a renvoyé chez eux ses guides étrangers, avec tout le cérémonial et tous les remerciements qui leur étaient dus, et des hommes et des institutions indigènes les ont remplacés». (5)
C’est qu’au fond le développement traduit l’idée que se font les hommes de la forme qu’ils voudraient donner à leur existence ; et cette idée n’est pas, ne peut pas être partout la même. Ce mouvement complexe ne sera jamais un mouvement purement économico-technique. Au-delà des conditions «objectives», il est aussi le résultat de conditions «subjectives» – celles qui naissent non des faits et mécanismes économiques, mais de la conscience de l’individu, de ses motivations, de son état d’éveil et d’exigence… A terme, le besoin et la volonté d’émancipation culturelle sont bel et bien nécessaires à l’évolution des sociétés.
Comment, sous ce rapport, appréhender le phénomène général de la domination externe ?

L’Occident, poussé par une sorte d’atavisme psychoculturel, œuvre  pour créer les conditions irréversibles de la dépendance. Des habitudes s’instaurent : une assistance multiforme est volontiers accordée, des programmes et les méthodes à suivre sont prescrits dans le cadre de la «coopération». «L’appropriation qui en résulte atteint même la conscience du bénéficiaire qui s’en trouve aliénée, tandis que celle du bienfaiteur se renforce dans son autosatisfaction. […] Même ceux qui préfèrent enseigner à pêcher plutôt que d’envoyer du poisson n’échappent pas à cette contradiction». (6)
Il apparaît que la civilisation industrielle se fonde sur un processus d’aliénation individuelle et collective, que ce processus tend à se déplacer de la sphère interne – au sein du groupe social – à la sphère externe – entre nations, entre Etats. C’est parce que les élites ex-colonisées sont dans la mouvance de la culture et de l’idéologie de la puissance mère qu’elles n’ont jamais pu s’engager dans une dynamique à caractère émancipateur
Et si la mystification des hommes et l’infériorité qu’ils ressentent historiquement n’étaient que l’émanation des conditions objectives de la domination technico-économique ? Telle qu’elle est formulée, cette objection me parait mal fondée. N’envisager la prépondérance culturelle, l’abaissement des cultures que comme la projection mécanique de l’ordre économique, c’est souscrire à une conception de la superstructure-reflet, totalement infructueuse sur le plan théorique comme sur le plan politique.
Le primat de la base économique doit être nuancé. Adopter une conception strictement déterministe et causale des rapports humains c’est un peu tronquer la réalité des faits. Il s’avère que les nations dominantes ont besoin de trouver une justification à leur statut privilégié, à leur ascendant et à leurs pouvoirs. Le dirigisme culturel qu’elles imposent est pour elles justificatif et rassurant – par la présentation apologétique de leurs modèles et par la perception dévaluée de l’individu qui leur est soumis.
On conçoit alors que la France, renonçant à l’établissement colonial, ait voulu garantir le caractère spécifique de ses relations avec ses ex-colonies. Une attention appuyée est portée aux nouveaux Etats dont les élites s’expriment dans sa langue. Là se trouve l’élément de continuité. Sur ce plan, l’impérialisme culturel français est exemplaire : la poursuite active d’une politique de la francophonie, notamment en Afrique, montre l’intérêt considérable accordé aux facteurs culturels. Cette politique fait son chemin aujourd'hui dans l’équivoque et le flou d’idées généreuses. Il est manifeste cependant qu’elle n’est pour la France qu’une action à sens unique, qui lui permet de préserver et consolider son influence.

L’hypothèque socioculturelle gagne en intensité et devient l’élément fondamental de la nouvelle forme de tutelle étrangère, car elle permet d’amarrer à long terme sur les plans économique et culturel la société ex-colonisée à l’instance dominante. Bien plus, il se révèle que la tutelle culturelle est la plus néfaste, en ce sens que tendanciellement elle précède et non s’ajoute à la tutelle politique et économique. L’exemple que produit Lipietz est significatif à cet égard : «les Etats-Unis imposèrent leur modèle de développement, culturellement d’abord, financièrement ensuite (avec les plans Marshall et Mac Arthur), institutionnellement enfin (avec les accords de Bretton Woods, la création du GATT, du FMI, de l’OCDE)» (7)
C’est le constat que fait Cherkaoui : «l’impérialisme culturel est plus pernicieux, plus néfaste que toute autre forme d’impérialisme. En conséquence, c’est cette prééminence du culturel sur le social, l’économique ou le politique qui doit sous-tendre notre action dans tous les domaines». (8) S’il y a en effet une bataille à mener à l’échelle des nations, elle doit l’être pour la défense du pluralisme et la sauvegarde de l’identité culturelle… Il convient d’ailleurs de noter que l’Occident lui-même n’échappe pas à un tel impératif. D’aucuns, ici et là, n’ont-ils pas fustigé un «Occident en crise, incapable de préserver son identité» et la transmettre aux jeunes générations ? La nécessité de contrer l’invasion culturelle/médiatique étrangère s’est fait sentir en particulier en Europe. On se rappelle qu’en 1990 un plan unifié a été élaboré en vue de contingenter les programmes de télévision non européens et d’encourager les productions locales – cela dans le but clairement exprimé de contenir l’hégémonie culturelle américaine.
En définitive, si le «retour du national» gagne des pays puissants – qui prêtent moins le flanc au dirigisme culturel – que dire des autres ?... Le refus de l’extraversion culturelle est certes loin d’être un phénomène contre-nature.

Thami BOUHMOUCH
Juin 207
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(1) Cf. article précédent : Economie et culture, les raisons d’une réconciliation https://bouhmouch.blogspot.com/2016/06/economie-et-culture-les-raisons-dune.html
(2) Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, volume 1 : L’action sociale, éd. HMH Points 1968, p. 72.
(3) Osiris Cecconi, Croissance économique et sous-développement culturel, PUF 1975, p. 8. Je souligne.
(4) Aimé Césaire, entretien in Le Monde du 6 décembre 1981.
(5) James A. Dator, La science et la technique dans la société japonaise, in Ch. Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, p. 203.
(6) J.- Y. Carfantan & C. Condamines, Qui a peur du Tiers-Monde ? Rapports Nord-Sud : les faits, Seuil 1980, p. 132.
(7) Alain Lipiedtz, Mirages et miracles, problèmes de l’industrialisation dans le Tiers-Monde, éd. La Découverte 1986, p. 38. Je souligne.
(8) Abdelmalek Cherkaoui, Futur sans fatalité, planification renouvelée et projet de société, éd. Edino 1985, pp. 241-242.