3 novembre 2018

L’ENGRENAGE DISPENDIEUX DU MIMÉTISME DÉBRIDÉ



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions   




Si la situation socio-économique des pays du Sud évoque parfois l’Europe d’avant la Révolution industrielle, leurs désirs sont bien du 21ème siècle. Or ceux-ci, impliquant des dépenses démesurées, ne font qu’aggraver les injustices sociales en laissant de côté les exigences prioritaires. Les investissements de prestige empêchent la mise en valeur de territoires qui ont besoin avant tout d’hôpitaux, de routes et de chemin de fer.
L’engrenage du mimétisme implique des incohérences et des gaspillages avérés. Il constitue un des facteurs de neutralisation de toute dynamique globale et autonome. Pouvoir profiter de l’expérience de l’autre peut être bénéfique a priori, mais il faut en payer le prix. L’adoption par exemple des systèmes d’irrigation des fermiers américains, qui consomment des centaines de litres de pétrole par hectare cultivé, est sans rapport avec les possibilités et les besoins des paysans traditionnels.
En Afrique, pendant très longtemps, les fonctionnaires ont été tenus de garder veste et cravate, même quand la chaleur les rendait insupportables – ce qui impliquait et justifiait l’acquisition d’innombrables climatiseurs. Des boulevards magnifiquement éclairés s’affichent à quelques kilomètres de la brousse et la misère. Dans les quartiers d’affaires (à Abidjan, Casablanca...), des tours sont édifiées selon les standards américains ou européens, mais les parois en verre laissent échapper la chaleur en hiver et la laissent entrer en été, ce qui exige chauffage et conditionnement d’air. C’est là d’ailleurs une forme de gaspillage dont les pays riches eux-mêmes avaient pris conscience au lendemain du choc pétrolier de 1973.
Faut-il que les matériaux de construction coutumiers soient évincés par les matériaux importés ? Ici ou là en Afrique subsaharienne, couvrir sa maison d’un toit de tôle est un signe de prestige. Mais ce métal transforme le logement en four sous le soleil ou en caisse de résonance sous la pluie. Les matériaux locaux, outre le fait qu’ils sont d’un prix abordable, présentent l’avantage d’être adaptés à l’espace et au climat ambiants. A cet égard, qu’en est-il de la terre crue ? Technique de construction millénaire, elle est utilisée au Maroc, au Mali, au Yémen et dans le Nord de la Chine. Or, au cours des dernières décennies, sous l’effet de l’urbanisation accélérée, l’habitat traditionnel a fait place au béton… Il ne s’agit pas ici de se confiner dans une quelconque vision passéiste du «paradis perdu», mais il convient de s’interroger : une telle substitution répond-elle invariablement à une exigence objective ? Est-elle partout nécessaire ? La terre, contrairement au béton, se trouve sur place dans bien des localités et son utilisation, tout en étant simple, permet de multiples sophistications. En plus de son prix de revient modéré et de ses caractéristiques plastiques remarquables, ce concurrent du béton offre de plus une importante isolation thermique et acoustique. Mais, les préjugés sont tenaces : là où l’habitat de terre s’avère approprié, il est péremptoirement assimilé à un logement pauvre et archaïque.

La préférence que l’on accorde à l’instrumentalité moderne est démentie dès que l’on se préoccupe des capacités de financement réelles. Acquérir un matériel médical et chirurgical de dernier cri n’est pas un signe de progrès si son coût est sans rapport avec les ressources du pays et alors que les fournitures pharmaceutiques font cruellement défaut. Par le passé, le Pakistan avait édifié l’un des hôpitaux les plus modernes du monde, pas loin de l’immense bidonville de Karachi, là où il n’y avait ni égouts, ni écoles, ni centres de santé. Certes, vouloir disposer d’une structure hospitalière efficiente est compréhensible… Encore faut-il qu’une telle structure ne tourne pas le dos aux exigences de soins de santé primaire, de la prévention, de l’assainissement du milieu, qu’elle ne snobe pas les régions rurales reculées, que son fonctionnement n’absorbe pas une partie excessive du budget sanitaire du pays. Qui plus est, la formation médicale dispensée n’est qu’une reproduction de programmes européens ou américains, dans lesquels la médecine tropicale et la prévention ont peu de place, où l’hygiène du milieu et l’assainissement ne sont guère considérés comme des disciplines médicales. (1)
Face à une situation où la médecine moderne ne peut pénétrer les villes et les villages, afin de remédier à la misère sanitaire, la reprise en main des thérapeutiques traditionnelles s’impose à l’esprit. Les connaissances empiriques anciennes sont à protéger de la désintégration culturelle. Les plantes médicinales et l’automédication peuvent jouer un rôle essentiel dans la résolution quotidienne des problèmes de santé. Cela permet par la même occasion de freiner l’importation de médicaments non indispensables.
A Dakar, les guérisseurs ne sont plus systématiquement mis à l’écart des établissements de la santé publique. De même, sous l’impulsion de l’Organisation Mondiale de la Santé, un important effort de réhabilitation des cures traditionnelles se poursuit. A la médecine occidentale, l’apport possible d’anciens arts de guérir est plus ou moins direct. Ainsi, les modèles relationnels africains mettent en évidence les avantages considérables de l’implication familiale dans le processus de guérison ; ils montrent l’intérêt majeur qu’il y aurait à s’occuper davantage du malade que de la maladie. En Afrique, le malade n’est en effet jamais seul ; il est constamment entouré de la famille… L’Inde, quant à elle, peut apporter à la médecine moderne une ancienne pratique : l’ayurvédisme. Cette médecine adopte une approche psychosomatique de la maladie, s’appuie sur les herbes médicinales, les exercices physiques et les mesures d’hygiène. On peut enfin mentionner, sans y insister, l’influence grandissante aujourd’hui de l’acupuncture chinoise
Les succès relatifs de la médecine moderne ne devraient donc en aucune façon aboutir à l’abandon total des thérapeutiques anciennes. Comme le note Morazé, «surévaluer des pratiques archaïques est sans doute une façon d’être rétrograde, mais c’en serait une autre que de considérer les plus récents acquis comme non améliorables par référence à l’homme de toujours». (2) C’est dire que la médecine de jadis peut et doit coexister avec la médecine moderne. La revalorisation des traditions ne procède d’aucun narcissisme stérile, n’exclue nullement l’esprit positif. Il y a lieu d’opérer un ajustement, une synthèse entre les savoirs, de combiner l’un et l’autre pour réaliser un «pluralisme médical». Il s’agit en somme de repérer ce qui, dans les anciens procédés de cure, est bénéfique et irremplaçable, d’en détacher les aspects contestables et d’intégrer le tout dans de nouvelles structures sanitaires.

Sur un autre plan, l’importation de modèles politiques génère des dysfonctions et gonfle les coûts de souveraineté et d’administration. Dans un pays politiquement instable, la démocratie de style occidental, avec son cortège de pratiques et d’institutions, est manifestement un mauvais article d’importation. A quoi bon en effet des campagnes électorales si le résultat du scrutin est connu d’avance (téléguidé par les multinationales) ? Pourquoi payer si cher des députés qui vont approuver machinalement les orientations du pouvoir ?
La question du «développement» est au départ faussée par le fait même que le modèle du dominateur est intériorisé. Pour le monde pauvre, «évoluer» signifie alors devenir semblable en tout point au monde riche – à l’intérieur du même système égocentrique dominant. La juste revendication du changement se confond avec l’intégration sans nuances à ce système. Les transpositions, non seulement accentuent le divorce avec la problématique locale, mais elles confortent la vocation hégémonique de l’Occident. Ce qu’il faut rejeter, c’est un ersatz de modernité, une caricature de progrès. Se porter directement sur une saine conception des besoins et moyens endogènes est une nécessité qui s’impose eu égard à l’impact négatif des modèles transmis sur la balance commerciale. La polarisation des goûts et des aspirations sur l’extérieur, l’extraversion manifeste des structures commerciales qui en découle, sont une des causes de l’inarticulation qui caractérise les économies du Sud.
Ce sont les modèles de consommation occidentaux qui donnent le ton et les comportements prennent l’allure d’une ostentation malavisée. On est confondu devant cette coutume courante en Afrique subsaharienne d’offrir aux invités du champagne «spécialement importé d’Europe», alors qu’un jus d’ananas serait approprié à la situation. Bien des produits pourraient être fabriqués sur place, mais le snobisme exige que les biens consommés proviennent d’ailleurs. C’est ainsi que les catégories aisées boivent de l’eau minérale importée alors que la grande masse ne dispose pas d’eau potable. La Côte d’Ivoire par exemple peut produire suffisamment de yaourt pour sa propre consommation, mais les «élites» – se mettant à la remorque des expatriés européens – affichent une préférence pour le yaourt venu de France. Or le produit d’importation est vendu environ 60 % plus cher que le produit de marque locale – du reste, de qualité tout à fait comparable.

Toujours en Afrique, l’évolution des habitudes alimentaires a accentué la défaillance de l’agriculture : sollicités par les symboles dérisoires de la «modernité», la population urbaine délaisse les denrées locales au profit du riz et d’aliments à base de blé importé. C’est dans cette partie du monde, devenue le moteur du commerce de blé dès 2017, que les achats de cette céréale ont le plus progressé : + 17% en un an. (3) De sorte qu’à mesure que le pain de blé remplace les denrées locales, telles le maïs, le mil, le manioc ou l'igname – conformément au modèle transmis – la dépendance alimentaire s’accroît.
Quantité de devises sont dépensées régulièrement pour répondre à une demande malavisée. Le Continent compte trop sur le lait et la farine de poisson importés, alors que le niébé, cultivé sur place, constitue une légumineuse fort nourrissante et peu coûteuse. De même, les brasseries africaines importent leurs matières premières, comme le malt, de l’étranger, tournant le dos aux denrées locales comme le maïs, le sorgho et le manioc. Imaginons le contraire : la production de telles céréales trouve des débouchés sûrs, des circuits de commercialisation naissent et tout un processus se met en place liant étroitement l’agriculture à l’industrie.
Ces brèves considérations soulignent l’impact considérable de l’asservissement à des habitudes extraverties, considérées comme un critère de progrès individuel. Assurément, la demande ostentatoire ne saurait constituer un stimulant pour l’économie interne, comme elle contribue au déséquilibre de la balance des paiements. Sous ce rapport, le problème de l’endettement dans lequel nombre de pays se débattent aujourd'hui a bien une dimension socioculturelle. Ces pays, comme le note Lipietz, «ont investi sur un modèle de développement extrêmement contestable du point de vue social et culturel, mais toute la communauté financière mondiale les invitait, voire les obligeait à le faire». (4)

Thami BOUHMOUCH
Novembre 2018                           
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(1) Notons au passage que nombre de médecins – formés à grand frais – se tournent vers l’Europe et l’Amérique du Nord. L’ironie du sort veut que des pays aux moyens limités et endettés – tels l’Inde et les Philippines – deviennent de grands fournisseurs de personnel médical.
(2) Charles Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, pp. 272-273.
(4) Alain Lipietz, Mirages et miracles, problèmes de l’industrialisation dans le Tiers-Monde, éd. La Découverte 1986, p. 164.