10 janvier 2019

MODELES DE SOCIETE : VANITE DES DECALQUES MALAVISES



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions   


Dans le papier précédent, on a vu que la polarisation des goûts et des aspirations sur l’extérieur est à l'origine de la désarticulation caractérisant les économies sous-développées.

Il n’y a pas de progrès économique sans un effort d’auto-développement, sans une implication organique des énergies endogènes. L’exemple de la bureaucratie soviétique dans la Chine des années 1950 montre la fragilité et l’inanité du mimétisme institutionnel. Les méthodes et modèles transplantés ne saisissent guère les problèmes spécifiques du pays imitateur, ne peuvent répondre à sa propre vision des choses. Y a-t-il une raison pour qu’une pratique ou une institution conçue en Europe soit ipso facto une solution en Afrique ou en Asie ? Trop de particularités – géographiques, historiques, économiques, psychologiques – donnent à l’Europe des couleurs originales. L’énergie dépensée par l’homme subjugué à se mouler sur l’Autre peut créer des tensions irréversibles. "Un idéal que l’on construit en prenant le contrepied de l’état de choses existant n’est pas réalisable puisqu’il n’a pas de racines dans la réalité". (1)
Si le "retour aux sources" à connotation passéiste apparaît comme n’étant pas en prise avec les temps présents, la reproduction de recettes extrinsèques – culturellement et historiquement déterminées – demeure inadéquate autant qu’infructueuse. Lors des "indépendances", l’Afrique s’est retrouvée avec un archétype de société et des charges qui sont ceux des sociétés occidentales. Aujourd’hui, le désastre saute aux yeux : tous les schémas plaqués sur ce continent comme autant de prothèses ont échoué. On en vient à penser que les peuples africains avaient peut-être besoin de conserver encore les valeurs qui avaient permis, au fil des millénaires, d’assurer leur survie dans des conditions ardues.
La diffusion ici et là des méthodes éducatives en vigueur dans les ex-métropoles crée des problèmes tangibles en contribuant au déracinement culturel et social. En Afrique, on a voulu faire de l’enseignement une fin en soi. Mais les transpositions in extenso ne résolvent rien : les choses s’assimilent, se conçoivent avec le temps. On s’aperçoit que les individus formés par l’Europe sont des individus formés pour l’Europe. Pas pour l’Afrique ! Il n’est pas rare en effet que la formation hautement qualifiante de techniciens et cadres entre en conflit avec les intérêts du pays concerné. Les médecins de très haut niveau, par exemple, sont (naturellement) attirés par les centres hospitaliers occidentaux ultramodernes, plutôt que par les hôpitaux ou dispensaires ruraux de leur pays.
Les transpositions dépersonnalisées de procédés et réalisations techniques ne sauraient avoir de portée économique ni de choc en retour social si elles restent sans prise sur l’univers culturel endogène. Comment peuvent-elles prétendre constituer des créations économiques si elles sont totalement étrangères à l'initiative locale ? En fait, lorsqu’un secteur de la société "se modernise" à l’écart des autres secteurs, cela implique de sérieuses dissonances ou même des contradictions. Le syndrome de la pseudo-modernité a souvent des conséquences directement opposées à celles escomptées au départ. Les transferts sans échange ni réciprocité favorisent indubitablement le phénomène de domination-dépendance. De même, l’esprit d’imitation – expression directe de la structure inégalitaire – empêche que des sources d’inspiration jaillissent ailleurs que dans les centres émetteurs.
Si les exclus du système entendent agir réellement sur le déterminisme de la tutelle externe ils sont tenus de créer par eux-mêmes, non laisser les autres créer pour eux, de penser par eux-mêmes, non attendre que d'autres pensent pour eux. Il ne s'agit nullement ici de ramener une problématique complexe à quelques vœux pieux, d'avoir une vue trop idéaliste de la réalité vécue. Mais le fait demeure que "si la capacité de résoudre les problèmes ne se développe pas à l'intérieur d'un pays, sa dépendance vis-à-vis d'industries importées et de spécialistes étrangers sera continuellement reproduite et perpétuée". (2) A la réflexion, s'il est impératif de se porter sur les besoins essentiels et les ressources internes, ce n'est pas seulement dans une optique de stricte économie, c'est aussi pour favoriser la participation des peuples à leur propre projet de société.
Non seulement le mimétisme accentue la désarticulation de la structure endogène, mais il approfondit les différences qui séparent les catégories sociales ; celles-ci ne se définissent plus que par rapport à l’instance exogène. Sous l’impact triomphant de cette dernière, le phénomène s’extériorise, se diversifie et s’aggrave. C’est ainsi que les nations dominées perçoivent leur existence à travers la spirale sans fin des besoins transmis, dont la satisfaction est aussi astreignante qu’injustifiée. Elles sont entrainées dans un processus dramatique qui ne cesse de s’amplifier au fur et à mesure qu’elles sont pénétrées par les oripeaux de la "vie moderne". On assiste alors à une sorte de télescopage de besoins divers, qui contribue à accroître les contradictions, eu égard aux moyens d’existence effectifs dont dispose la grande majorité de la population. Combien de centaines de milliards de dollars l’Afrique a-t-elle englouti dans l’achat de biens de consommation fabriqués par d’autres ? La demande ostentatoire pourrait-elle constituer un stimulant pour le processus interne ?


Un des facteurs de résistance les plus décisifs que les nations se doivent d’affermir, dans le climat de défi actuel, est la vigueur de leurs traits sociaux et culturels propres. C’est le rempart qui défend leur entité et leur individualité. Or la tendance collective au mimétisme sans nuances altère les particularismes, affaiblie leur effet de protection. L’homme vivant en société sous-développée est manifestement désemparé ; son attitude à l’égard de l’instance occidentale est sans issue favorable : il ne parvient ni à s’y intégrer pleinement et à s’identifier à elle, ni à adhérer au caractère essentiel de son milieu d’appartenance en le mettant à profit. On ne distingue guère ce qui est positif dans le fonds culturel endogène et pourrait être adapté au nouvel âge, de ce qui doit être rejeté ; ni ce qui est bénéfique dans les schémas transmis, de ce qui est superflu ou pernicieux.
Visiblement, les peuples subjugués sont dans un état d’attente permanente d’assistance ; ils quémandent les moyens matériels, les méthodes, mais aussi les significations et les types de conduite. Dès le moment où un pays se saisit des catégories convoitées, il se met à intégrer des attitudes et des idéaux qui agissent tendanciellement sur l’ensemble du corps social. Dans la Russie tsariste (règne de Pierre Le Grand), les goûts, la mode vestimentaire, les plaisirs européens sont copiés sans originalité. Cette propension à emboîter le pas à l'Europe n'est sans doute pas sans rapport avec la mainmise du capital étranger sur l'économie russe jusqu'à 1917. A peu près à la même époque, la Chine s'engage elle aussi dans l'imitation de l'Europe. Parallèlement à la reproduction des codes et des mœurs occidentaux, on a entrepris une remise en cause du fondement de la société chinoise : le confucianisme. Là encore, à la faveur de la pénétration culturelle, les secteurs occidentalisés sont entre les mains du capital étranger et la dépendance économique s'insinue.
Si l'Inde, lors de son indépendance, n'a pas été aussi combative quant à son développement économique qu'elle l'a été vis-à-vis de l'occupant colonial, c'est que les nouveaux dirigeants "au lieu de s'inspirer dans leur politique intérieure des principes et des méthodes de Ghandi, si profondément enracinés dans le peuple de l'Inde et sa culture millénaire qu'ils avaient permis la victoire contre l'occupant en se plaçant sur un autre plan que lui, reprirent les modèles occidentaux qui les avaient déracinés de leur peuple et de leur culture". (3) On conçoit alors pourquoi ce pays a dû pâtir de la coupure entre les minorités agissantes et les masses, pourquoi il a dû endurer des discours politiques sans rapport avec ses ressorts propres, pourquoi enfin il s'est laissé soumettre aux mécanismes subtils du conditionnement néocolonial.
A contrario, le Japon n'a jamais prêté le flanc à ce "contre-développement" caractéristique des pays dominés actuels, piégés par les déterminismes du passé colonial. Les Japonais durant l’occupation américaine (1945-1951) ont montré leur exceptionnelle capacité à absorber les différences et à orienter leur destin par des emprunts sélectifs préservant leur identité nationale. De leur côté, les vainqueurs ont eu la sagesse de respecter la mentalité et les usages locaux, d'épargner les Japonais la perte d’identité liée au rejet massif des valeurs de référence qui structurent la société.
La tendance à tout rapporter à l'élément dominateur, à n'en pas douter, constitue un des facteurs déterminants de résistance au changement, de neutralisation de toute dynamique de caractère émancipateur. S'est-on interrogé sur les causes de l'échec de nombre de pays à s'arracher à l'immobilisme social et à réaliser un processus de développement organique ? Une des causes fondamentales ne réside-t-elle pas dans la propension à s'identifier au dominateur, marquant l'âme de la plupart des dirigeants et le gros de la population ?
Acceptant la mystification, l'homme subjugué  se transforme graduellement, tournant le dos au genre de changement qui peut véritablement sauvegarder ses intérêts. L'entreprise de conditionnement culturel tend à réifier sa conscience ; il devient, selon le mot de Hijazi, "un être factice, prisonnier des apparences, cherchant toutes sortes de masques de notabilité dans l'imitation du genre de vie du dominateur et de ses idéaux. Ainsi, la victime devient l'allié le plus proche et le plus attaché au bourreau". (4) C'est un fait d'expérience crucial qu'on ne peut se dispenser d'examiner : l'hégémonie culturelle "n'est pas imposée mais hélas désirée. Les hommes sont enclins à aimer ce qui les détruit […] Nous attendons d'une culture qu'elle apporte une libération, une autonomie ; mais entre une culture et un homme peut s'établir un rapport inverse : un rapport d'intoxication et d'asservissement…" (5) Destinée à l'emprise de la culture américaine en France, cette réflexion s'applique pleinement – et sans doute avec plus de pertinence – aux sociétés ex-colonisées.
Dans le même sens, Ziegler écrit : "les ravages qu'opèrent les significations imposées par le système de violence symbolique à l'individu sont tels que l'homme colonisé devient, dans un premier temps du moins, son propre ennemi. Ou encore : le gestionnaire de sa propre soumission". (6) C'est également le point de vue que soutient Horkheimer : "les esclaves forgent continuellement leurs propres chaines". (7) Peut-être est-il superflu d'ajouter qu'une telle propension à trouver satisfaction dans sa propre subordination est entretenue et confortée par l'égocentrisme occidental et le conditionnement culturel.
Les économistes n'ont pas coutume de rendre compte des mécanismes subtils de la persuasion et du modelage culturels… Il n'en reste pas moins que le processus de mystification des hommes et de clientélisation des élites, l'action de désarticulation culturelle, ces phénomènes que nous éprouvons, vivons et que l'on désigne habituellement par l'expression néocolonialisme culturel, sont des faits tangibles dont l'influence est lourdement négative sur le développement des sociétés transculturées. Ces sociétés souffrent d'une crise de civilisation, une crise des valeurs. Elles sont victimes des modèles fondés sur le mimétisme sans réserve.
En définitive, si l'on veut qu'une appréciation du sous-développement soit un moyen de mieux comprendre la structure inégalitaire, c'est à mon sens au plan de la culture et des superstructures mentales qu'elle doit être menée. Briser le miroir aux alouettes des normes et catégories calquées n'est pas une vaine prétention, c'est l'un des impératifs d'un mouvement organique. Il y a lieu de mesurer les avantages et les coûts socioculturels de ce qui est présenté comme "le progrès", d'en finir avec les conceptions et les déterminismes responsables de la sujétion sempiternelle.

Thami BOUHMOUCH    
Janvier 2019                           
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(1) Emile Durkheim, Education et sociologie, PUF 1980, p. 87.
(2) Harry Magdoff, L’impérialisme de l’époque coloniale à nos jours, Mapéro 1979, p. 257. Je souligne.
(3) Roger Garaudy, Appel aux vivants, seuil 1979, p. 373. Je souligne… Il est vrai que la philosophie de Ghandi, pour ce qui est du rouet, se traduisait par un refus inconséquent de l'esprit technologique et scientifique.
(4) Mostapha Hijazi, At-takhallouf al-ijtima’i, Sikologia al-issane al-maq’hor, éd. Maahad al-inma’e al-arabi, 1984, p. 137. Je traduis et souligne.
(5) Jean-Marie Domenach, Culture et pouvoir, Projet n°128, sept. 1978, p. 969. Je souligne.
(6) Jean Ziegler, Main basse sur l’Afrique. La recolonisation, Seuil 1980, p. 27. Je souligne.
(7) Cité par J. Ziegler, Retournez les fusils : Manuel de sociologie d’opposition, Seuil 1981, p. 83.