10 octobre 2017

CULTURE ET ECONOMIE : L’INTERPENETRATION


Les valeurs et motivations propagées par les mass media et les firmes transnationales aboutissent à créer un modèle de consommation en quelque mesure unifié. Les techniques de marché concourent en effet à engendrer un monde qui mange, boit, utilise des produits identiques. On tend aujourd’hui à concevoir les mêmes annonces publicitaires à travers les continents, avec les mêmes thèmes et images, les mêmes références culturelles. Parce que le message publicitaire est le même aussi bien au Nord qu’au Sud, l’unification des motivations et des goûts permet en fin de compte de réduire le coût des campagnes publicitaires.

L’Occident véhicule ses modes vestimentaires et alimentaires mais aussi ses rêves et ses fantasmes, «en espérant que le marché s’agrandira et l’american ou le french way of life seront adoptés parce qu’ils sont les meilleurs». (1) Il faut convenir que créer dans tel pays une High Business School ou une Ecole française de gestion c’est proposer un modèle, c’est orienter en dernière instance les échanges économiques. L’imprégnation culturelle des peuples conforte le sens unique de l’échange international et favorise l’écoulement des produits élaborés pour la prospérité des nations opulentes.
La culture devient bel et bien un lieu de lutte entre nations. L’élargissement de la connaissance des langues joue un rôle fort concret dans le jeu complexe de la domination. C’est en effet au travers de la compréhension de la langue que sont reçus et agréés les messages de toutes sortes (pas seulement culturels). Du point de vue strictement économique, l’hypothèque culturelle et linguistique est largement rentable pour le pays propagateur. L’impact de la langue sur l’économie est manifeste, même si l’on ne saurait faire abstraction de la contrainte politique. Les possibilités de collaboration supposent avant tout l’adhésion à une langue de travail commune.
Il tombe sous le sens que le choix de partenaires, d’équipements et de produits est fonction des facilités de communication et de négociation. Il est de fait naturel qu’un chef d’entreprise, un responsable commercial ou un décideur administratif se prononce pour les produits qui lui sont les plus familiers, pour les partenaires avec lesquels il sent des «affinités» intellectuelles. «On pense par exemple qu’un ingénieur africain francophone, formé en France, connaissant le matériel français, préférera celui-ci à du matériel allemand». (2) Les propositions de marchandises et de services, comme les modalités de règlement des transactions et des contrats commerciaux sont soumises à l’influence décisive de la langue et des facilités de dialogue. Les nations industrielles savent que leurs langues sont le meilleur représentant de commerce possible. Les échanges intellectuels et culturels concourent largement à créer dans les pays du Sud des zones d’influence privilégiées pour l’un ou l’autre des centres métropolitains.


Economie et culture s’interpénètrent. S’il est vrai que les grands capitalismes s’attachent à poursuivre leur hégémonie économique, le problème – sur le plan culturel – consiste à mettre en œuvre, dans le pays ex-colonisé, des mécanismes de persuasion idéologique en vue d’affermir cette hégémonie. A ce titre, tout en sachant que des conditions économiques autant que politiques et pratiques participent à la pénétration et l’extraversion culturelles, il faut convenir que la langue dominante sert de courroie de transmission.
Dans les pays subjugués, traumatisés par les sujétions passées, les attitudes à l’égard de la puissance mère échappent d’ordinaire à la raison parce qu’elles se forment au niveau du complexe. Ces pays sont ravis d’importer et d’utiliser les nouvelles machines, bien qu’ils n’accèdent pas aux secrets cruciaux qu’elles recèlent. L’illusion est totale puisque la pensée scientifique qui engendre le moyen ne fait pas partie intégrante de la société. Il y a bien une confusion entre les causes et les effets – confusion inconséquente, doublée d’une fascination irrésistible face à la chose nouvelle, ignorant que celle-ci ne se substitue nullement au savoir. L’instrumentalité en elle-même ne constitue certainement pas un signe de progrès. L’important est que les traits sociaux et culturels puissent évoluer avec le fait technique dans une interaction harmonieuse.
Le fait est que la civilisation industrielle entend garder l’apanage de la connaissance scientifique, même si elle cède ici ou là quelques technologies parcellaires. Il est clair que «la volonté de se réserver un instrument de puissance domine toute sa démarche et étouffe toute velléité d’échanges réciproquement enrichissants». (3) Il ne faut pas se dissimuler que la science moderne évolue en se compliquant, le langage opératoire devient de plus en plus ardu. Plus s’écoule le temps, plus le savoir technique prend de l’ampleur et devient hermétique pour de nouveaux prétendants ayant à faire l’effort laborieux de rattrapage.
De ces observations se dégage une vérité d’évidence : la technologie ne s’enracinera jamais dans une société tant qu’elle restera sous la tutelle étrangère. L’allégeance à des modèles non autonomes donne lieu ipso facto à une importation de technologies, tant il est vrai que les recherches liées aux processus transposés s’effectuent dans le pays fournisseur. Prendre à son compte et consacrer l’égocentrisme occidental, c’est perpétuer la structure de domination économique. La sujétion psychoculturelle ne doit pas être considérée comme un simple «reflet idéologique» de la réalité « objective». Il ne suffit pas de dire que l’évolution des rapports marchands donne assise et reproduit l’état de dépendance ; celui-ci est également alimenté et entretenu par les caractéristiques psychologiques du pays dépendant.

A mon sens, le réel n’est accessible à la connaissance que par la saisie du système de référence culturel qui, en quelque mesure, le règle et le conditionne. Plutôt que de se méprendre à l’idée de saisir immédiatement des faits qui «parlent d’eux-mêmes», il y a avantage à tenter de rendre compte de l’ordre culturel qui trop souvent est tenu pour négligeable. S’agissant des pays ex-colonisés, cet ordre culturel c’est d’abord l’acculturation, la mystification de l’homme, l’accoutumance à la sujétion. Ce sont des éléments «extra-économiques» qu’il importe d’intégrer dans l’explication du fonctionnement économique de la structure inégalitaire.
Le processus de changement économique est certes conditionné par des modifications quantitatives, mais il est réglé d’avance par certaines qualités humaines, par une image de l’homme idéal. Il n’est pas seulement une réalité objective, mais aussi le résultat de conditions subjectives, de certaines options de valeurs. En un mot, il suppose la valorisation des comportements et des motivations. (4) Le problème du choix d’un modèle de développement – qui est posé sur le plan économique – est en son fond un problème culturel. Même le problème de l’endettement a une dimension culturelle : pourquoi s’endette-t-on ? Pour quel modèle de société et de consommation ? Pour quels peuples à promouvoir ?... Graves interrogations qui éloignent du champ économique conventionnel, mais qui sont au cœur de la problématique du sous-développement.
On s'aperçoit que les choix économiques sont commandés par des valeurs qui ne sont pas seulement économiques. Ainsi l’attachement d’une nation aux symboles peut engendrer l’intervention de l’Etat. La fierté nationale par exemple peut être à l’origine d’une subvention à un domaine d’activité, lorsque celui-ci est l’objet de fierté ; un tel sentiment peut susciter l’instauration de barrières douanières s’il consiste à ne pas importer (5). Il convient de ne pas oublier par ailleurs que les révolutions naissent non seulement de conditions «objectives», c'est-à-dire de rapports de force économiques, mais de conditions «subjectives», c'est-à-dire de la conscience des hommes, de leur culture ou de leur foi. Ainsi la révolution iranienne a été dirigée contre un modèle de croissance, au nom d’une vision religieuse du monde.
Il est indéniable en revanche que l’instance économique peut influer sur la diffusion de modèles culturels et de là sur les attitudes morales et les aspirations collectives. L’économique, avec sa propension à l’intégration à l’échelle mondiale, à l’uniformisation des produits et des significations, n’est pas en effet étrangère au phénomène de l’imprégnation culturelle.

En définitive, s’il y a lieu de montrer l’impact du culturel dans divers secteurs de la vie humaine, on se doit de dénier toute validité aux raisonnements organisés en termes de causalité simple. Les situations concrètes ne dépendent exclusivement ni des données structurelles (ressources naturelles, technologie…), ni du contexte culturel (valeurs, attitudes morales, aspirations…). C’est le fruit d’une action conjuguée, d’une pluralité de facteurs représentant diverses faces de la réalité et de leur impact réciproque.
Le primat de la base économique doit donc être nuancé. L’observateur de la vie économique est amené à saisir les faits sous l’angle d’une causalité complexe et multiple. Il peut prétendre à une certaine rectitude intellectuelle s’il se fonde sur le principe de corrélation entre les facteurs impliqués. Loin d’être un mouvement purement technique, le changement social est et sera toujours l’aboutissement d’une interaction de facteurs structurels et culturels.


Thami BOUHMOUCH
Octobre 2017
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(1) J.- Y. Carfantan & C. Condamines, Qui a peur du Tiers-Monde ? Rapports Nord-Sud : les faits, Seuil 1980, p. 160.
(2) M. Bialès & R. Goffin, Economie générale, tome 2, éd. Foucher 1987, p. 57.
(3) Mamadou Dia, Islam, sociétés africaines et culture industrielle, Les Nouvelles éditions Africaines 1975, p. 120.
(4) Cf. article précédent : Préserver et consolider les liens de subordination culturelle : quel est l’enjeu ? https://bouhmouch.blogspot.com/2017/06/preserver-et-consolider-les-liens-de.html
(5) Cf. sur ce point Charles Kindleberger, P. Lindert, Economie internationale, éd. Economica 1981, pp. 176-177.