3 novembre 2018

L’ENGRENAGE DISPENDIEUX DU MIMÉTISME DÉBRIDÉ



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions   




Si la situation socio-économique des pays du Sud évoque parfois l’Europe d’avant la Révolution industrielle, leurs désirs sont bien du 21ème siècle. Or ceux-ci, impliquant des dépenses démesurées, ne font qu’aggraver les injustices sociales en laissant de côté les exigences prioritaires. Les investissements de prestige empêchent la mise en valeur de territoires qui ont besoin avant tout d’hôpitaux, de routes et de chemin de fer.
L’engrenage du mimétisme implique des incohérences et des gaspillages avérés. Il constitue un des facteurs de neutralisation de toute dynamique globale et autonome. Pouvoir profiter de l’expérience de l’autre peut être bénéfique a priori, mais il faut en payer le prix. L’adoption par exemple des systèmes d’irrigation des fermiers américains, qui consomment des centaines de litres de pétrole par hectare cultivé, est sans rapport avec les possibilités et les besoins des paysans traditionnels.
En Afrique, pendant très longtemps, les fonctionnaires ont été tenus de garder veste et cravate, même quand la chaleur les rendait insupportables – ce qui impliquait et justifiait l’acquisition d’innombrables climatiseurs. Des boulevards magnifiquement éclairés s’affichent à quelques kilomètres de la brousse et la misère. Dans les quartiers d’affaires (à Abidjan, Casablanca...), des tours sont édifiées selon les standards américains ou européens, mais les parois en verre laissent échapper la chaleur en hiver et la laissent entrer en été, ce qui exige chauffage et conditionnement d’air. C’est là d’ailleurs une forme de gaspillage dont les pays riches eux-mêmes avaient pris conscience au lendemain du choc pétrolier de 1973.
Faut-il que les matériaux de construction coutumiers soient évincés par les matériaux importés ? Ici ou là en Afrique subsaharienne, couvrir sa maison d’un toit de tôle est un signe de prestige. Mais ce métal transforme le logement en four sous le soleil ou en caisse de résonance sous la pluie. Les matériaux locaux, outre le fait qu’ils sont d’un prix abordable, présentent l’avantage d’être adaptés à l’espace et au climat ambiants. A cet égard, qu’en est-il de la terre crue ? Technique de construction millénaire, elle est utilisée au Maroc, au Mali, au Yémen et dans le Nord de la Chine. Or, au cours des dernières décennies, sous l’effet de l’urbanisation accélérée, l’habitat traditionnel a fait place au béton… Il ne s’agit pas ici de se confiner dans une quelconque vision passéiste du «paradis perdu», mais il convient de s’interroger : une telle substitution répond-elle invariablement à une exigence objective ? Est-elle partout nécessaire ? La terre, contrairement au béton, se trouve sur place dans bien des localités et son utilisation, tout en étant simple, permet de multiples sophistications. En plus de son prix de revient modéré et de ses caractéristiques plastiques remarquables, ce concurrent du béton offre de plus une importante isolation thermique et acoustique. Mais, les préjugés sont tenaces : là où l’habitat de terre s’avère approprié, il est péremptoirement assimilé à un logement pauvre et archaïque.

La préférence que l’on accorde à l’instrumentalité moderne est démentie dès que l’on se préoccupe des capacités de financement réelles. Acquérir un matériel médical et chirurgical de dernier cri n’est pas un signe de progrès si son coût est sans rapport avec les ressources du pays et alors que les fournitures pharmaceutiques font cruellement défaut. Par le passé, le Pakistan avait édifié l’un des hôpitaux les plus modernes du monde, pas loin de l’immense bidonville de Karachi, là où il n’y avait ni égouts, ni écoles, ni centres de santé. Certes, vouloir disposer d’une structure hospitalière efficiente est compréhensible… Encore faut-il qu’une telle structure ne tourne pas le dos aux exigences de soins de santé primaire, de la prévention, de l’assainissement du milieu, qu’elle ne snobe pas les régions rurales reculées, que son fonctionnement n’absorbe pas une partie excessive du budget sanitaire du pays. Qui plus est, la formation médicale dispensée n’est qu’une reproduction de programmes européens ou américains, dans lesquels la médecine tropicale et la prévention ont peu de place, où l’hygiène du milieu et l’assainissement ne sont guère considérés comme des disciplines médicales. (1)
Face à une situation où la médecine moderne ne peut pénétrer les villes et les villages, afin de remédier à la misère sanitaire, la reprise en main des thérapeutiques traditionnelles s’impose à l’esprit. Les connaissances empiriques anciennes sont à protéger de la désintégration culturelle. Les plantes médicinales et l’automédication peuvent jouer un rôle essentiel dans la résolution quotidienne des problèmes de santé. Cela permet par la même occasion de freiner l’importation de médicaments non indispensables.
A Dakar, les guérisseurs ne sont plus systématiquement mis à l’écart des établissements de la santé publique. De même, sous l’impulsion de l’Organisation Mondiale de la Santé, un important effort de réhabilitation des cures traditionnelles se poursuit. A la médecine occidentale, l’apport possible d’anciens arts de guérir est plus ou moins direct. Ainsi, les modèles relationnels africains mettent en évidence les avantages considérables de l’implication familiale dans le processus de guérison ; ils montrent l’intérêt majeur qu’il y aurait à s’occuper davantage du malade que de la maladie. En Afrique, le malade n’est en effet jamais seul ; il est constamment entouré de la famille… L’Inde, quant à elle, peut apporter à la médecine moderne une ancienne pratique : l’ayurvédisme. Cette médecine adopte une approche psychosomatique de la maladie, s’appuie sur les herbes médicinales, les exercices physiques et les mesures d’hygiène. On peut enfin mentionner, sans y insister, l’influence grandissante aujourd’hui de l’acupuncture chinoise
Les succès relatifs de la médecine moderne ne devraient donc en aucune façon aboutir à l’abandon total des thérapeutiques anciennes. Comme le note Morazé, «surévaluer des pratiques archaïques est sans doute une façon d’être rétrograde, mais c’en serait une autre que de considérer les plus récents acquis comme non améliorables par référence à l’homme de toujours». (2) C’est dire que la médecine de jadis peut et doit coexister avec la médecine moderne. La revalorisation des traditions ne procède d’aucun narcissisme stérile, n’exclue nullement l’esprit positif. Il y a lieu d’opérer un ajustement, une synthèse entre les savoirs, de combiner l’un et l’autre pour réaliser un «pluralisme médical». Il s’agit en somme de repérer ce qui, dans les anciens procédés de cure, est bénéfique et irremplaçable, d’en détacher les aspects contestables et d’intégrer le tout dans de nouvelles structures sanitaires.

Sur un autre plan, l’importation de modèles politiques génère des dysfonctions et gonfle les coûts de souveraineté et d’administration. Dans un pays politiquement instable, la démocratie de style occidental, avec son cortège de pratiques et d’institutions, est manifestement un mauvais article d’importation. A quoi bon en effet des campagnes électorales si le résultat du scrutin est connu d’avance (téléguidé par les multinationales) ? Pourquoi payer si cher des députés qui vont approuver machinalement les orientations du pouvoir ?
La question du «développement» est au départ faussée par le fait même que le modèle du dominateur est intériorisé. Pour le monde pauvre, «évoluer» signifie alors devenir semblable en tout point au monde riche – à l’intérieur du même système égocentrique dominant. La juste revendication du changement se confond avec l’intégration sans nuances à ce système. Les transpositions, non seulement accentuent le divorce avec la problématique locale, mais elles confortent la vocation hégémonique de l’Occident. Ce qu’il faut rejeter, c’est un ersatz de modernité, une caricature de progrès. Se porter directement sur une saine conception des besoins et moyens endogènes est une nécessité qui s’impose eu égard à l’impact négatif des modèles transmis sur la balance commerciale. La polarisation des goûts et des aspirations sur l’extérieur, l’extraversion manifeste des structures commerciales qui en découle, sont une des causes de l’inarticulation qui caractérise les économies du Sud.
Ce sont les modèles de consommation occidentaux qui donnent le ton et les comportements prennent l’allure d’une ostentation malavisée. On est confondu devant cette coutume courante en Afrique subsaharienne d’offrir aux invités du champagne «spécialement importé d’Europe», alors qu’un jus d’ananas serait approprié à la situation. Bien des produits pourraient être fabriqués sur place, mais le snobisme exige que les biens consommés proviennent d’ailleurs. C’est ainsi que les catégories aisées boivent de l’eau minérale importée alors que la grande masse ne dispose pas d’eau potable. La Côte d’Ivoire par exemple peut produire suffisamment de yaourt pour sa propre consommation, mais les «élites» – se mettant à la remorque des expatriés européens – affichent une préférence pour le yaourt venu de France. Or le produit d’importation est vendu environ 60 % plus cher que le produit de marque locale – du reste, de qualité tout à fait comparable.

Toujours en Afrique, l’évolution des habitudes alimentaires a accentué la défaillance de l’agriculture : sollicités par les symboles dérisoires de la «modernité», la population urbaine délaisse les denrées locales au profit du riz et d’aliments à base de blé importé. C’est dans cette partie du monde, devenue le moteur du commerce de blé dès 2017, que les achats de cette céréale ont le plus progressé : + 17% en un an. (3) De sorte qu’à mesure que le pain de blé remplace les denrées locales, telles le maïs, le mil, le manioc ou l'igname – conformément au modèle transmis – la dépendance alimentaire s’accroît.
Quantité de devises sont dépensées régulièrement pour répondre à une demande malavisée. Le Continent compte trop sur le lait et la farine de poisson importés, alors que le niébé, cultivé sur place, constitue une légumineuse fort nourrissante et peu coûteuse. De même, les brasseries africaines importent leurs matières premières, comme le malt, de l’étranger, tournant le dos aux denrées locales comme le maïs, le sorgho et le manioc. Imaginons le contraire : la production de telles céréales trouve des débouchés sûrs, des circuits de commercialisation naissent et tout un processus se met en place liant étroitement l’agriculture à l’industrie.
Ces brèves considérations soulignent l’impact considérable de l’asservissement à des habitudes extraverties, considérées comme un critère de progrès individuel. Assurément, la demande ostentatoire ne saurait constituer un stimulant pour l’économie interne, comme elle contribue au déséquilibre de la balance des paiements. Sous ce rapport, le problème de l’endettement dans lequel nombre de pays se débattent aujourd'hui a bien une dimension socioculturelle. Ces pays, comme le note Lipietz, «ont investi sur un modèle de développement extrêmement contestable du point de vue social et culturel, mais toute la communauté financière mondiale les invitait, voire les obligeait à le faire». (4)

Thami BOUHMOUCH
Novembre 2018                           
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(1) Notons au passage que nombre de médecins – formés à grand frais – se tournent vers l’Europe et l’Amérique du Nord. L’ironie du sort veut que des pays aux moyens limités et endettés – tels l’Inde et les Philippines – deviennent de grands fournisseurs de personnel médical.
(2) Charles Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, pp. 272-273.
(4) Alain Lipietz, Mirages et miracles, problèmes de l’industrialisation dans le Tiers-Monde, éd. La Découverte 1986, p. 164.


17 septembre 2018

LE MIMÉTISME A L’ECHELLE DES NATIONS : UN SOPHISME INCONSIDÉRÉ



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions   


"Les pays du Tiers-monde doivent cesser de se comporter comme le corbeau de la fable qui, voulant imiter la démarche de la colombe, finit par oublier sa propre façon de marcher".
Ehsan Naragui


Le phénomène du mimétisme indifférencié – outre les incohérences abordées dans les 4 articles précédents – peut conduire, par une conséquence obligée, à une impasse hasardeuse.

Marchant derrière les sociétés-modèles, les pays du Sud se laissent entraîner dans une politique délibérée de dénaturation de leur cadre de vie comme de leur singularité collective. Ici ou là, des banlieues maraîchères intensives disparaissent sous le béton dans un rayon comparable à celui qui est déjà stérilisé autour des grandes mégalopoles occidentales. La ville prend des terres à la campagne, la vide de sa substance. C’est l’espace où les désirs de biens matériels, stimulés sans être satisfaits, conduit aux multiples frustrations.
On sait qu’en Occident la population rurale est dans une relation inversement proportionnelle au développement de l’industrie. Plus celui-ci prenait de l’ampleur, plus il aspirait les habitants de la campagne et plus les villes prenaient de l’extension. Par contraste, bien des pays du Sud se sont engagés dans une pseudo-urbanisation, au préjudice des zones rurales et malgré la faiblesse des structures industrielles. Certes l’urbanisation est un phénomène historiquement universel, des villes se sont développées bien avant l’industrialisation (notamment dans le monde musulman autrefois)… le propos ici est seulement de marquer qu’aujourd’hui, dans ces pays, le rythme de croissance urbaine ne correspond pas au rythme de développement  économique.
De là, partout où cette excroissance incohérente sévit, des problèmes de toutes natures se multiplient : crise de logement, déploiement des bidonvilles, montée de la délinquance et de la mendicité, carence de produits alimentaires. Lebiez a écrit : «ruiner les cultures traditionnelles au nom de nos normes agronomiques, favoriser la concentration de la population dans de gigantesques villes qui, dénuées de l’équipement et de l’offre d’emplois nécessaires, sont des havres de misère, de violence et de pollution, cela nous semble une étape nécessaire quoique douloureuse». (1)
La «croissance urbaine», à cet égard, a une signification particulière : elle n’est en rien associée à un progrès économique ; c’est un simple transfert de la misère de la campagne à la ville. Dans nombre de villes au Maroc, les campagnards s’entassent dans une sorte de «camps de réfugiés». Dans certains quartiers, l’observateur assiste à une reconstitution de la vie rurale : linge étendu et grains de blé étalés au soleil devant les maisons, poules en liberté… Les nouveaux venus ne deviennent pas des citadins, ne sont pas intégrés économiquement et socialement à la ville. Le processus anormal d’urbanisation (ruralisation des villes, peut-on dire) donne naissance à des activités marginales peu productives. La grande ville transposée dans l’espace sous-développé est un mirage, car elle s’amplifie au détriment de l'environnement et de la vie équilibrée. A Singapour, l’époque n’est pas lointaine où le gouvernement a procédé à la destruction systématique des petits villages et des logements traditionnels. Comment saisir la nécessité d’évincer le clan familial chinois pour y substituer la famille nucléaire de type occidental ?

La civilisation industrielle que l’on cherche à prendre pour référence aboutit à des gaspillages avérés. Elle a fait de l’homme un agent d’épuisement des stocks d’énergie et de matière. Voilà que le monde pauvre est gagné par le même mal. Prendre mécaniquement pour modèle le système industriel occidental c’est reproduire les tares inhérentes à ses lois profondes. On produira alors des objets que l’on ne peut réparer, des objets moins résistants et moins durables ; on incitera au renouvellement des achats en apportant périodiquement aux produits des modifications dérisoires pour les démoder. Le travail humain sera lui-même gaspillé puisqu’il s’agira de l’appliquer à produire des biens dont la durée de vie sera limitée et dont le besoin sera artificiellement créé.
Nombre d’aspects de la modernité (aliénation, massification, insécurité) ont été dénoncés en Occident même. Au moment où les pays assujettis sont poussés vers les «paradis de la modernisation», l’Occident est voué d’une façon ou d’une autre à s’en éloigner. La ville de type «moderne» qui semble préfigurer l’avenir est une ville où l’air n’est souvent pas respirable, où l’emballage perdu grossit les montagnes d’ordures, où le paysage est masqué par la publicité… Indissociable du modèle de croissance occidental et du modèle culturel qui le sous-tend, la publicité accroît artificiellement les prix, trompe fréquemment le consommateur et l’aliène.
Il convient de se rappeler que c’est à travers la publicité que les firmes multinationales ont imposé abusivement leurs boites de lait en poudre en Afrique, en Amérique du sud et en Asie. Partout, on constate un déclin impressionnant de l’allaitement maternel au profit de biberons le plus souvent mal remplis. Une aspiration aveugle vers la «modernisation» pousse des femmes parfaitement capables d’allaiter à renoncer à donner le sein. C’est là un exemple de transmission pernicieuse de mode de consommation. Car, dans un environnement de pauvreté et d’analphabétisme, une mère ne saurait suivre minutieusement les règles d’hygiène et la posologie indiquées.
Qui plus est, l’alimentation au biberon est très chère. Comment s’étonner que des mères illettrées rognent sur les doses en poudre afin que la boite dure plus longtemps ? Pourtant, même dans les villages pauvres, les bébés allaités au sein sont le plus souvent en bonne santé, comme ils sont immunisés contre les infections. Les méthodes occidentales de pénétration commerciale se révèlent inappropriées dans les milieux déshérités ; elles tendent à ruiner les modes de vie qui reposaient justement sur l’allaitement au sein… Le déclin spectaculaire de celui-ci, il est vrai, ne résulte pas des seules pratiques publicitaires. Outre le processus anormal d’urbanisation et l’accès des femmes au travail salarié, il découle en profondeur de l’insistance avec laquelle le modèle occidental s’impose.
Sur un autre plan, nombreux sont les pays du Sud qui, cédant il n’y a pas longtemps à une mode, n’avaient pas hésité à s’engager à la légère dans le choix nucléaire. Certes, l’ivresse nucléaire est tombée désormais, mais il s’agit ici de montrer du doigt une certaine mythologie du progrès et des excès lourdement périlleux de l’effet de démonstration à l’échelle des nations. Même des zones aussi réduites que Singapour et Hong-Kong avaient envisagé dès les années 1980 de se doter de centrales. Plusieurs pays africains sont encore aujourd’hui engagés dans une course pour le nucléaire.  En 2025, au moins cinq d’entre eux disposeront de centrales nucléaires : Egypte, Algérie, Nigéria, Kenya, Afrique du Sud. Une option inquiétante pour un continent disposant de solutions pour se développer sans le recours à cette énergie.


Actuellement, le Maroc étudie la possibilité de recourir à cette technologie afin d’étoffer son mix énergétique, de réduire sa facture pétrolière et satisfaire une demande d'électricité en hausse. Il a à son actif le Centre national de l'énergie, des sciences et techniques nucléaires (CNESTEN), un Centre d’Etudes Nucléaires (CEN), un réacteur nucléaire de recherche ainsi que les laboratoires qui y associés. Il envisage de créer une Agence de sûreté nucléaire et dispense même des formations dans ce domaine (soutenues par l'AIEA) à ses voisins continentaux. Pour autant, dans une quinzaine d'années, le pays disposera-t-il des infrastructures assurant une production sûre et sécurisée de l'énergie nucléaire ?
Dans un pays où la consommation d’électricité est inférieure à la production annuelle d’une centrale classique de 900 mégawatts, il tombe sous le sens qu’un tel choix ne constitue pas la solution optimale. Surtout si l’on ajoute que l’énergie nucléaire est par essence concentrée alors que dans les pays pauvres les besoins en énergie sont multiples et dispersés.
Par-dessus tout, la filière nucléaire se heurte au problème crucial de la maîtrise technologique. Technologie hautement pointue, le nucléaire ne se transfère pas aussi aisément qu’une usine de montage. Il exige au préalable une assise industrielle et scientifique solide. Idéalement, il faut être en mesure de disposer de techniques nucléaires propres et de poursuivre des recherches dans ce domaine en bénéficiant d’une certaine marge de manœuvre (2). Tenter de se prémunir contre les pénuries d’énergie est a priori légitime, mais chercher – pour une question de prestige – à transplanter une technologie si peu éprouvée est un acte pour le moins irrationnel.
Le nucléaire implique l’existence d’une société parvenue à un certain degré de maturité, d’un ordre hiérarchique strict, d’une police hautement organisée, d’un système qui ne tolère aucune négligence. Une telle option exige la mise en place d’un macro-système tellement complexe et rigide qu’il est peu probable qu’il puisse être soumis partout à un contrôle constant.
Cette technique aux conséquences potentielles alarmantes n’est pas à proprement parler bien maîtrisée et l’expérience occidentale n’est ni concluante ni suffisante encore. Dans ce domaine aucune erreur d’appréciation n’est permise. Un accident est presque inévitable et les risques encourus par les populations sont considérables. Il faut disposer d’un système d’alarme couvrant tout le territoire national, d’un plan de sécurité et de protection aux proportions gigantesques… Il est manifeste que les pays considérés ici ne sont pas prêts à dominer une telle monstruosité technologique. Si pour les uns, il est possible et recommandé de commencer par construire un réacteur de recherche de taille appropriée (comme en Algérie et au Maroc), pour les autres il impératif de renoncer à un illusoire «symbole de développement».

Thami BOUHMOUCH
Septembre 2018                           
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(1) Marc Lebiez, L’Occident et les autres, Les Temps modernes, n° 538, mai 1991, p. 35.
(2) On sait que l’Occident s’emploie fermement à empêcher les pays du Sud – musulmans en particulier – d’accéder à cette technologie. Les rares savants et spécialistes sont d’ailleurs poussés à l’exil ou assassinés par les services secrets sionistes.


17 juillet 2018

SAVOIR-FAIRE IMPORTE ET COMPLEXE DE DEMONSTRATION



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions     




Les transferts technologiques vers le monde pauvre sont une illustration de l’emprise économique et culturelle exercée par les centres pourvoyeurs. Le caractère profondément mimétique et élitiste de la demande de technologie tient à la réalité des structures socio-économiques du pays receveur. En ce sens que, dans les secteurs d’exportation, cette demande se conforme nécessairement aux exigences du marché extérieur ; elle dérive de la position spécifique que le pays en question occupe dans le dispositif mondial de production.

Transferts technologiques et sujétion
La circulation internationale de la technologie est réglée, délimitée, voire parfois prohibée par les grandes firmes. Le secret industriel, la protection des brevets et licences, les diverses pratiques de filtrage sont autant d’obstacles à une véritable communication technologique. Servie en effet par un monopole de fait, l’offre de technologie est marquée par la rigidité et la rétention – une rétention souvent motivée par une stratégie de défense et de prévention d’intérêts. En la matière, la position des pays du Sud tend indéniablement à s’affaiblir. Il est rare que les opérations d’adéquation de la technologie aient lieu de manière organisée. Et lorsque de telles opérations ont lieu, elles sont sous la férule de la société-mère.
Au Maroc, les industriels du secteur moderne sont contraints de rehausser constamment la productivité pour aller au-devant de la concurrence externe ; d’où leur empressement à se porter sur les procédés capital using et les installations clés en main. La délocalisation d’activités industrielles – dont ce secteur est un produit direct – se fait conformément à une logique mondiale, dans l’intérêt des firmes transnationales. La technologie transférée, par la force des choses, n’est ni adaptée, ni destinée à se diffuser dans l’ensemble du pays d’accueil…
Il ne s’agit pas ici de nier la valeur des transferts de savoir-faire – lesquels d’ailleurs s’étaient toujours effectués à travers l’histoire. L’idée est de marquer qu’aujourd’hui ce type de rapports renferme une grave ambiguïté. Aux pays du Sud, on reconnaît solennellement le droit de bénéficier des acquis de la science et de la technique (résolution 3281 de l’ONU). Mais est-ce à dire que n’importe quel type de société peut s’attribuer n’importe quelle science, que les inégalités historiques sont ainsi progressivement aplanies ? La réalité vécue, on s’en doute, est loin d’être aussi féérique. De façon décisive, les transferts s’opèrent dans un cadre inégalitaire, consolidant l’emprise occidentale. C’est un moyen nouveau de domination, une autre manière de véhiculer des codes culturels. Il suppose que la technologie a un lieu de naissance, une métropole, d’où elle est transférée vers les «périphéries» – au prix fort et dans des conditions de surveillance permanente.
De là la nécessité de compter avec le caractère composite et conflictuel de l’échange technologique. Un tel échange, mettant en relation des partenaires d’inégal développement, s’appuie en effet sur un réseau de pouvoir au sein duquel se nouent des liens de subordination au profit du plus fort. Car, «quand un pays en retard sur le plan industriel importe une technologie moderne, il doit également importer le grand sorcier et lui rendre hommage. Un tel pays est donc pris au piège». (1) C’est à ce piège que l’Irak visait à échapper lorsqu’il s’employait à réaliser son émancipation technologique, menaçant par là les intérêts de l’Occident.
Le terme ambigu de «modernisation» ne signifie nullement de meilleures conditions de vie pour l’ensemble de la collectivité, mais seulement apparitions ici ou là de conditions et de pratiques nouvelles. Cet épiphénomène – que l’on ne saurait confondre avec une transformation de structures – peut en fait servir de support à la suprématie d’un modèle culturel qui consolide les liens de subordination. A la limite, il peut se révéler antinomique avec un changement authentique…

Mimétisme inconsidéré
Les cultures subjuguées se tournent vers les cultures victorieuses et en adoptent les éléments subsidiaires, pensant que ces éléments constituent la source de leur puissance, que leur adoption permettra aux premières de parvenir à l’égalité avec les secondes. «Longtemps et vainement, écrit Ziegler, l’Afrique avait cherché le reflet confus de son visage dans le miroir déformant qui lui tendait l’Occident». (2) C’est une illusion périlleuse : les peuples du Sud sont des peuples trompés qui croient, ou à qui l’on fait croire, que les oripeaux de l’Occident leur apporteront le salut. Il apparaît, comme le note Dia, «que toute culture est faite d’innovations et d’emprunts et que l’accumulation pure et simple d’emprunts, sans discernement, sans sélection, ne peut engendrer qu’une fausse culture». (3)
Là où la pauvreté sévit, on ne compte pas les grandes réalisations plaquées comme un cataplasme sur un milieu auquel elles sont étrangères. La soumission à l’effet de démonstration accentue l’insularité d’une minorité confinée dans le secteur «moderne», psychologiquement séparée du reste de la population. C’est ainsi que bon nombre de pays africains, se donnant une façade moderniste, perdent leur énergie dans les incohérences entre la réalité vécue et les recettes stylisées importées. Les décideurs africains, préoccupés du paraître, ne semblent pas réaliser que c’est le niveau d’éducation de tout un peuple qui constitue la vraie richesse d’une nation, non quelques succès isolés, fussent-ils spectaculaires.
Au Maroc, une minorité s’emploie à temps et à contretemps à copier les sociétés développées. Peu importe les carences et défaillances matérielles, l’indiscipline sociale, l’ankylose des esprits… Rappelons-nous du fameux minitel, introduit dans les années 1980. Si certes l’annuaire professionnel pouvait aider à identifier un organisme ou un produit, à quel théâtre et «autres activités culturelles» le «guide pratique» faisait-il allusion ? Que valaient les «renseignements précis» si les autocars ne partaient pas à l’heure et alors que le service public était gangrené par l’inorganisation et l’incurie ? Peut-on concevoir, dans le contexte que l’on sait, que ce guide se proposait d’aider la femme au foyer à «organiser sa soirée et ses sorties de shopping et de restaurant» ? Même si l’on est adepte du progrès à tout prix, on ne peut éluder ces questions.
S’il est nécessaire de se mettre en prise avec l’évolution, il saute aux yeux que toute action qui ne fait pas corps avec le fonds socioculturel et le paysage économique endogène ne peut que déboucher sur des acquis factices. Le sous-développement, à bien y réfléchir, c’est tout le problème des apparences insolites, des combinaisons superficielles qui ne reflètent guère les bases matérielles des sociétés concernées. Quelle portée peut-on accorder à ces flux oratoires calqués sur les normes et idéaux transposés, s’ils n’ont pas de prise directe sur les masses ? «Sous leur aspect incantatoire, [ils] ne sont pas autre chose qu’un verbalisme exorcisant, un jeu de nature magique non susceptible de favoriser la transposition dynamique de l’idée en action comme en Occident, ou de cristalliser les énergies nationales comme en Chine». (4)
Le modèle occidental a montré depuis des décennies à la fois sa vigueur et ses limites. Sa vigueur, parce que nombre de procédés et de moyens qui ont assuré le bien-être matériel des pays d’origine restent à employer dans une grande partie du monde. Ses limites, parce que sa transposition sans nuances est à l’origine de la plupart des incohérences et des échecs dans lesquels se débattent les pays receveurs. La question n’est pas de savoir reproduire les méthodes les plus raffinées mais de savoir quelles méthodes conviennent au milieu d’appartenance et par quels hommes elles seront utilisées. L’instrumentalité moderne n’a de valeur que si elle n’occulte pas les hommes concrets et leurs aptitudes à l’adopter. Car, en elle-même et par elle-même, la technologie n’est pas une panacée et ne doit pas être regardée en tant que telle. 
Tout pays qui se contente d’importer les fruits de la créativité et de l’innovation, sans avoir un substrat lui permettant de bien les intégrer, se retrouve avec des gadgets. «Nous devons prendre en compte la dimension historique et culturelle qu’aucune injection de la science occidentale ne pourra transgresser  […]. La technologie n’est pas seulement un produit de la science dure, proposant un assemblage de matériaux et de méthodes parfaitement identifiés […] Derrière les pièces dures d’une technologie, on trouve toujours le logiciel qui comprend le codage scientifique, l’organisation du travail, un système de valeurs ». (5) Un transfert de technologie qui ne trouve pas un point d’ancrage dans le système receveur reste superficiel. Il n’est que de voir à quel point le service de l’entretien est difficile à organiser dans les complexes industriels implantés…

Appropriation créative de l’outil
Pour autant, il ne semble pas impossible pour les pays d’accueil d’engager les firmes émettrices à adapter en quelques mesures leurs procédés techniques aux conditions locales, de la même manière qu’ils les forcent à employer les nationaux à des postes de responsabilité. Il importe d’introduire les savoirs nouveaux selon une pédagogie favorisant la créativité, d’articuler les concours extérieurs sur la mobilisation des ressources locales, y compris par la valorisation des savoir-faire locaux… Une telle valorisation ne procède aucunement d’une intention passéiste ; c’est un effort conscient pour apporter un plus qualitatif aux outils et méthodes utilisés.
A long terme, l’autodétermination technologique n’est possible que par l’appropriation et la maîtrise graduelles de créneaux spécifiques, dégagés de toute mainmise étrangère. Dans ces conditions seulement, les matériaux locaux seraient privilégiés, le savoir local revitalisé et des possibilités de synergie technologique pourraient être stimulées. L’Inde et le Brésil, en imposant aux firmes transnationales les principes d’une stratégie industrielle et technologique, ont pu devenir producteurs et exportateurs, entre autres, de micro-ordinateurs. Au Maroc, le développement de la filière des phosphates par exemple est conditionné par le recours à un savoir-faire transmis de l’extérieur. En l’absence d’un effort scientifique et technique national, les risques d’une sujétion permanente sont évidents. L’objectif qui s’impose est de prendre progressivement en main l’ensemble de la filière pour s’en approprier les créneaux technologiques décisifs.
Sous cet angle, l’essentiel est que l’aire de recherche et d’adaptation se situe dans le contexte propre du pays concerné, afin de garantir la participation des industriels et techniciens locaux à la résolution des problèmes. Il s’avère nécessaire à cet effet de susciter un changement d’attitude auprès des intervenants nationaux. Un tel changement tiendrait à une rectification de la perspective et au courage de renoncer aux modèles mécaniquement transplantés. Au 17ème siècle, les premiers immigrés anglais en Amérique du Nord avaient dû revoir la conception de leurs machines pour les faire fonctionner au bois au lieu du charbon comme en Grande-Bretagne. Dans cette optique, les pays du Sud gagneraient à concevoir des procédés dépendant le moins possible de fournitures et savoir-faire importés.
Dans l’agriculture, des progrès considérables peuvent être obtenus en matière d’irrigation et de contrôle de l’eau par la simple mobilisation de la main-d’œuvre. En raison des différences de sols et de climats, les semences «miracles» élaborés dans un pays doivent être reconsidérés dans un autre. La «technologie de village» a l’avantage d’utiliser des matériaux bon marché et souvent mieux adaptés. Elle peut procurer une aide précieuse dans des domaines variés : «meilleures méthodes de cuisson, de pilage, de moulage, de décorticage des grains de céréales et de graines oléagineuses, séchoirs pour mieux stocker les diverses récoltes, installation ou amélioration des adductions d’eau, domestication des énergies éoliennes et hydrauliques pour le pompage de l’eau et autres usages». (6)


Quel est le propos ici ?
Tout simplement ceci : bien que l’interaction des cultures et la diffusion des connaissances soient une donnée indéniable de l’histoire de l’humanité, il importe de bien comprendre que les procédés techniques ont toujours une origine géographique spécifique. Le savoir scientifique et technique est conçu et développé par des hommes, dans un contexte déterminé, en fonction de leurs besoins et de leurs intérêts. Dans les nations du Sud, l’adoption d’un dispositif donné s’avère vite inséparable d’une certaine évolution des motivations et attitudes morales.
Il n’y a pas lieu, pour reprendre l’expression d’al-Jabiri, d’agir «comme si science et technologie se trouvaient en dehors de l’Histoire, au dessus des sociétés et de leurs lois d’évolution». (7) C’est au contraire le résultat de choix humains, d’une vision des choses et du monde. Loin d’être neutres, elles sont conduites/imprégnées par les valeurs socioculturelles qui les sous-tendent. Il convient de les regarder comme une partie intégrante de la culture au sein de laquelle elles se développent. «Le développement, disait  Maheu, c’est la science devenue culture». (8) Dans le même sens, Mumford affirmait : «La technique ne forme pas un système indépendant comme l’univers ; elle n’existe qu’en tant qu’élément de la culture… Le monde de la technique n’est pas isolé et autonome». (9)
L’instrumentalité s’inscrit ainsi toujours dans un champ de référence, «son influence dépend pour une part importante de l’attitude d’une population à son endroit, de la façon dont celle-ci intègre la technologie et la production à ses projets, à ses desseins et à la définition de ce qu’elle est et de ce qu’elle veut être». (10) Si l’on isole la technologie des circonstances concrètes, historiques dans lesquelles elle s’enracine, elle finit par n’être qu’un fétiche. Le progrès scientifique et technique est avant tout un phénomène socioculturel – en ce sens que pour saisir la signification des moyens techniques modernes, il est impératif de nous attacher à l’homme social qui le met en œuvre.
Si l’on a compris que science et culture sont deux aspects d’une même axiomatique, on s’aperçoit finalement que la compétence scientifique et technique ne peut être transférée là où le champ de référence est foncièrement différent de celui de la société-modèle. Pour que les significations transmises soient opérantes, il faudrait les articuler avec celles du pays receveur en un ensemble harmonieux. Autant la technologie influe sur la culture et l’organisation sociale d’une société, autant la culture trace les voies d’utilisation de cette technologie et, par là même, permet à celle-ci d’influer sur l’organisation sociale.


Thami BOUHMOUCH
Juillet 2018                           
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(1) Harry Magdoff, L’impérialisme de l’époque coloniale à nos jours, Mapéro 1979, p. 258. Je souligne.
(2) Jean Ziegler, Main basse sur l’Afrique. La recolonisation, Seuil 1980, p. 140.
(3) Mamadou Dia, Islam, sociétés africaines et culture industrielle, Les Nouvelles éditions Africaines 1975, p. 155. 
(4) Maurice-Pierre Roy, Les régimes politiques du Tiers-monde, LGDJ 1977, p. 235. Je souligne.
(5) J. J. Salomon, cité in Bernard Cassen et al., Europerspective, Le monde vu d’Europe, Economica 1989, p. 140.
(6) Albert Tévoédjré, La pauvreté richesse des peuples, Les éd. Ouvrières 1978, p. 88.
(7) Mohamed Abid al-Jabiri, Ro’ya takaddoumia li baad machakilina al fikria wa tarbawiya, éd. Maghrébines 1982, pp. 92-93. Je traduis.
(8) Cité par Mahdi El Mandjra, Innovation technologiques et valeurs humaines, Academia n°1, février 1984, p. 73.
(9) Lewis Mumford, cité par Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, volume 3 : Le changement social, éd. HMH Points 1968, p. 55.
(10) Guy Rocher, ibid, p. 53. Je souligne.

24 mars 2018

TRANSPOSITIONS MECANIQUES DE CONCEPTUALISATIONS ECONOMIQUES



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions   


Samuelson se proposait, il y a cinquante ans, de reprendre les fondements de l’économie conventionnelle dans l’interprétation du sous-développement : «nous pouvons maintenant appliquer tous les principes économiques que nous avons analysés [au problème] des économies sous-développées». (1) Sans doute peut-on parler, par-delà les différences structurelles et socioculturelles, d’un savoir économique véritablement universel. Il y a bien des méthodes d’investigation, une démarche et un calcul rationnels dont le caractère universel ne peut être nié. L’économique relève foncièrement des sciences humaines, lesquelles n’ont pour ainsi dire pas de patrie… Il n’en reste pas moins que certains corps théoriques, certaines conceptualisations ont une signification dans un contexte historique donné, se rapportent spécifiquement à telle réalité, pas à une autre.
Le transfert de la notion de bourgeoisie et des schémas relatifs à la classe ouvrière aux sociétés non européennes est tout à fait significatif d’une certaine force d’inertie. En l’espèce, l’opposition n’est-elle pas entre les minorités privilégiées, alliés du pouvoir étranger et les grandes masses marginalisées ? Est-il certain que l’existence de classes (au sens marxien) caractérise toute organisation sociale ? En tout cas, l’idée de s’appuyer sur le «prolétariat local», dans les sociétés à très large dominante agricole, paraît reposer sur une simple vision spéculative.
Dans le domaine strictement économique, la tendance à l’extrapolation infondée gangrène sérieusement la discipline. Rien n’est moins sûr que de vouloir appliquer la théorie traditionnelle aux pays du Sud. Convient-il de chercher à faire usage de notions telles l’emploi, l’épargne, le demande, là où le marché fonctionne de manière irrégulière, voire n’a pas d’existence réelle ? Au Maroc, une partie visiblement non négligeable de la population (mendiants et chômeurs déguisés dans les villes, paysans et montagnards pauvres) n’est pas en situation de s’exprimer sur le marché. Parler donc de la demande du marché n’aurait pas une grande signification, dès lors que ce terme fait abstraction de facto des besoins essentiels des multitudes au pouvoir d’achat très faible.
Dans une économie sous-développée, force est d’admettre que le salaire est une catégorie relativement peu importante, vu le poids du secteur de subsistance et des revenus parasitaires. C’est en outre une catégorie marquée particulièrement par les pratiques de favoritisme et d’intercession, lesquelles ont un impact certain sur la possibilité de trouver un emploi et sur la notion même de rétribution. Il n’est pas rare que l’employé soit prêt à travailler au-delà de l’horaire prévu, à faire les commissions personnelles de son patron, à lui rendre des menus services – un surcroît qui ne donne pas lieu à paiement. A eux seuls, ces types de conduite rendent douteuse toute transposition des notions courantes concernant la rémunération du travail.

Le champ de référence culturel en effet conduit bel et bien à relativiser la notion de salariat. Dans un pays comme la Guinée, le salaire ne représente en moyenne que 20% du revenu familial, le reste provenant de combinaisons souterraines autant qu’aléatoires. L’approche conventionnelle ne saurait saisir ces innombrables petits circuits délaissés par la statistique, lesquels font pourtant vivre nombre de familles dans les sociétés pauvres. Deux mondes se côtoient sans se rencontrer : celui des conceptions nées en Occident et qui répondent à sa propre vision ; celui des micro-activités non-chiffrables, des petits métiers, de la mendicité, du colportage, de la récupération dans les décharges publiques… Cet univers est le notre, on ne peut ni le mettre au rancart, ni l’estomper par un discours venu d’ailleurs.
La fonction de consommation par exemple n’a pas un sens réel dans les sociétés où les excès de l’hospitalité et le désir de briller à certaines occasions et fêtes donnent lieu à des dépenses démesurées. C’est dans un tel contexte socioculturel que se pose le problème crucial de la faiblesse de l’épargne et de la rareté des capitaux. Qui plus est, les modèles économétriques ne sont pas transposables là où la documentation statistique est particulièrement fragmentaire et incertaine.
Il semble bien que l’inclination pour les décalques conceptuels expose l’analyste au risque de devoir soumettre le réel à des schémas et des catégories préétablies, de réduire des contextes divers à un même prototype. «Car il ne s’agit là que d’un simple camouflage terminologique : on déclare les choses semblables en les rendant verbalement identiques». (2) Des critères comme le revenu per capita, les indices de bien-être et les indices de structure économique sont incontestablement colorés par l’ethnocentrisme de la civilisation occidentale. A force d’extrapoler des instruments d’analyse – culturellement déterminés – il est manifeste que l’en tend à appauvrir le pouvoir discriminant des mots.
Le plus grave est que certaines prémisses de la pensée économique, quand elles sont adoptées et mises en pratique par les nations subjuguées, s’avèrent résolument pernicieuses. Il en va ainsi des arguments au sujet de la monoculture : ils ont conduit bien des pays à la dépendance alimentaire sans pour cela remplir leurs caisses en devises. Ce qui faisait dire à Tévoedjré que «la confiance que l’on place en des raisonnements économiques qui ont répandu à travers le monde des théorèmes et des lois qu’il ne resterait plus qu’à démontrer par des acteurs déjà déterminés, nous a conduit aux pires impasses» (3)
La croissance est par ailleurs expliquée par des quasi-mécanismes – rattachant l’accroissement du produit à l’investissement global et à la consommation globale. En particulier, les modèles de Harrod, Domar, Hicks ne sont pas transposables dans des milieux pauvres. Car, comme l’écrivait Perroux, «ils admettent implicitement des représentations collectives, des motivations et des réactions quasi-automatiques qu’on ne rencontre pas dans les milieux en question» (4) 


Toutes ces propositions me renforcent dans la conviction qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas penser l’universel en se détournant du particulier. S’il est des principes économiques qui, dans un sens, transcendent les structures, il est indispensable de les adapter à des contextes qui sont fort différents de ceux pour lesquels ils ont été élaborés à l’origine. Ce sentiment est clairement exprimé par Belal : «tout en reconnaissant que nos sociétés sont justifiables d’une analyse scientifique, que leur transformation relève d’une théorie et d’une pratique en un sens universelles, on doit prendre en compte leurs particularités et leurs spécificités». (5) Peut-on aborder des conceptualisations avec une neutralité technicienne, alors que c’est dans la vie et l’esprit des hommes réels qu’elles prennent un sens ? Selon Elmandjra, «on est forcé d’avoir un référentiel qui n’est autre qu’un projet de société, lequel est nécessairement intimement lié à un système de valeurs socioculturelles». (6)
Les raisonnements et les outils d’analyse dont on dispose aujourd’hui ne dispensent aucunement de la responsabilité de choix. Le mode conventionnel de pensée tend à imposer une démarche et un style de recherche qui empêchent toute déviation, toute approche spécifique des problèmes. C’est pourquoi il y a lieu d’opérer une critique du savoir dominant, de façon à rendre tous ses droits à une raison enracinée dans la réalité vécue. Le processus de changement économique doit se réaliser dans des conditions spécifiques, puisque la situation dont il faut sortir est elle-même spécifique. Un problème que Han-Sheng Lin a formulé avec force : «Nous voulons bâtir une économie ? Eh bien, regardons nos peuples. Qui sont-ils ? Ils sont nombreux, pauvres, mal nourris, mal logés, sans éducation, malades, réduits au chômage. Voilà notre point de départ. Il ne saurait y en avoir d’autre». (7)
L’exemple que fournit Colin est édifiant : en 1987, le Niger a entrepris de construire un modèle économétrique adapté à la problématique locale et aux données disponibles. Ce modèle «a le mérite d’amorcer un processus dont les économistes nigériens sont activement partie prenante et qui doit leur permettre de faire progresser leur formation, qui appellera à son tour un développement de l’outil». (8) Il s’agit là d’élaborer un outil de travail en relation étroite avec le social, le politique et le culturel (intégration de l’économie informelle). L’idée est de concevoir un système d’information économique approprié aux réalités locales, d’absorber les apports étrangers, de les assimiler et de développer par soi-même les applications.
L’analyste est constamment sollicité par l’attrait des formalisations subtiles toutes faites. Mais, de toute évidence, la théorie et la réalité observée ne sauraient entrer en conflit. La preuve de la pertinence d’un paradigme réside dans son aptitude à appréhender les faits vécus, son élégance logique et son agencement séduisant ne devant pas primer. Il se révèle que la déduction à partir de formules et de schémas élaborés en Occident amène souvent les pays receveurs à des positions négatives. Par contre, l’induction à partir de la pratique matérielle même de ces pays renforce le jugement et lui donne de la consistance. Il n’est certes pas besoin d’insister davantage sur cette vérité d’évidence. Mais ne doit-on pas faire quelques réserves sur l’opportunité d’envoyer des étudiants africains ou asiatiques étudier à Harvard les modèles les plus subtils, applicables (pour autant qu’ils le soient) aux économies avancées ? Est-ce nécessaire, est-ce profitable ?
En définitive, si les faits ne concordent pas avec la théorie, ne faut-il pas faire l’effort de changer la théorie ? Constat de bon sens mais source de difficultés pour qui tente de se dégager du piège du mimétisme conceptuel en vue de saisir le réel dans toute sa spécificité.

Thami BOUHMOUCH
Mars 2018
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(1) Paul Samuelson, L'économique, tome 2, A. Colin 1968, p. 1032.
(2) Giovanni Sartori, contribution à Mattéi Dogan & Dominique Pellassy, La comparaison internationale en sociologie politique (ouvrage collectif), Lites 1980, p.80.
(3) Albert Tévoedjré, La pauvreté richesse des peuples, Les éd. Ouvrières 1978, p. 70.
(4) François Perroux, L’économie des jeunes nations, PUF 1962, p. 200.
(5) Abdelaziz Belal, Les interférences des facteurs économiques et non économiques dans la stratégie du développement, Lamalif n° 104, février 1979, p. 60.
(6) Mahdi Elmandjra, préface à A. Cherkaoui, Indicateurs socio-économiques du Maroc, une mesure qualitative du niveau de développement, éd. Shoof 1980 (hors pagination). Je souligne.
(7) Cité par Albert Tévoedjré, op. cit., p. 73.
(8) Roland Colin, Communication au symposium international : L’information économique, 22 janvier 1990, éd. Banque Populaire 1991, p. 198. Je souligne.

20 février 2018

L’INCONSEQUENCE DU MIMETISME : PRATIQUES ET INSTITUTIONS



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions   


Le phénomène du mimétisme à l’échelle des nations met en présence deux structures, à bien des égards non comparables. Est révélatrice cette incapacité patente à concevoir un ordre et des idéaux au sein de sociétés qui plongent leurs racines dans un fonds socioculturel différent du modèle exogène. Le rituel mimétique contribue à confirmer le partenaire occidental dans son opinion sur l’impuissance des peuples subjugués à se gouverner eux-mêmes.

Les produits novateurs ne doivent-ils pas impérativement aller de pair avec le genre de vie effectif ? Considérons le cas de ce paysan pauvre, poussé à utiliser divers types de pesticide dont la fabrication répond aux traits spécifiques d’une agriculture développée. Ces produits, dont il n’a pas toujours la possibilité d’acquérir la pratique, ne sont pas adaptés à la réalité écologique, technique et culturelle de son milieu de vie ; leur utilisation n’est pas sans conséquences sur sa santé et celle du consommateur. Il se révèle de plus que les cultures céréalières – seules capables de résoudre le problème de la nutrition (contrairement aux cultures d’exportation) – consomment peu de ces produits toxiques… Les décideurs qui se posent constamment la question du «comment», négligent la question du «pourquoi». Les moyens et pratiques perfectionnés ne sont pas toujours possibles, ni nécessaires. Pour progresser dans l’agriculture moderne, il faut disposer de fermiers aptes à tenir leurs comptes, à déchiffrer les étiquettes, à prendre conscience des dangers des substances toxiques, à pénétrer le sens des dispositions réglementaires.
Ils sont légion les cas d’incohérence entre schémas transposés et comportements sur le terrain, entre valeurs affichées et valeurs vécues. La nécessité d’adapter l’instrumentalité au genre de vie effectif apparaît entre autres dans le secteur de la publicité. Il s’avère en effet que les spots réalisés en Europe «par des Blancs pour des Blancs» n’obtiennent pas le succès attendu en Afrique noire. C’est que le consommateur africain ne s’identifie pas à l’Européen qui lui présente des produits d’usage courant. L’annonce qui vantait il n’y a pas longtemps le caractère «léger» d’une marque de bière a connu un échec total en Côte d’Ivoire. L’idée de légèreté, qui prime dans le Nord, ne suscite aucun écho en Afrique. Au contraire, c’est la notion de force physique qui jouit d’une grande vogue. Dans le domaine de publicité, comme dans tant d’autres, il est donc impératif d’adapter la stratégie et la conception aux sensibilités locales.

Sur un autre plan, le fait que tel modèle d’Etat parait être efficient dans telle nation n’implique aucunement qu’il faille légitimement le transposer dans une autre. L’institution étatique conçue en Europe peut-elle être greffée à une réalité extra-européenne ? En Afrique noire, il existe encore des espaces politico-administratifs traditionnels qui sont en contradiction avec cette institution. Adoptant l’idée de l’Etat-nation, les Africains raisonnent et agissent dans le cadre d’un nationalisme territorial étroit, lors même que les Européens ont pratiquement réussi à le dépasser. Cela amène à se demander : «Comment peut-on aborder le 21ème siècle avec une philosophie politique du 18ème siècle, des institutions politiques du 19ème siècle dont l’Etat-nation et le mythe de la souveraineté ?». (1) Du reste, il y a quelque supercherie à vouloir transposer ces notions alors que les frontières ont été tracées par l’arbitraire du système colonial, au mépris de l’histoire et du substrat socioculturel.
De même, la laïcisation des institutions tire son origine des transformations politiques et sociales que l’Europe a connues ; elle s’inscrit dans la conception de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Or, considérée aujourd'hui comme un critère de modernité, une telle coupure n’a pas de sens dans les pays d’Islam où il n’y a guère de clergé et où l’évolution sociopolitique a suivi un autre cours. Dans le monde arabe, bon nombre de courants idéologiques ont été construits dans une logique de transfert. Partant de ce constat, Badie écrit : «Décriée mais universellement pratiquée, nécessaire faute de solution de rechange immédiate mais source de tensions et d’échecs, la pratique de l’importation massive de biens et de modèles politiques est probablement l’expression la plus claire sur le plan politique des phénomènes de dépendance qui organisent les rapports internationaux et qui entravent le développement». (2)
Les systèmes constitutionnels empruntés fonctionneront forcément mal s’ils ne se concilient pas avec la réalité vécue. A y regarder de près, nombre de concepts politiques reflètent une expérience spécifiquement occidentale ; leur extrapolation aboutit à en mutiler le sens jusqu’à les rendre inopérants. On ne perçoit pas, comme le relève Garaudy, que «la démocratie véritable ne peut se définir que d’une manière organique, c'est-à-dire comme le fruit de la longue germination de l’histoire spécifique d’un peuple et de sa culture». (3)
Le caractère mystificateur du décalque institutionnel apparaît encore plus clairement lorsqu’on s’aperçoit que les multitudes illettrées ne sont pas, de facto, «concernées» par les idées de la minorité modernisante. Si la masse paysanne est soumise au fonctionnaire local qui use et abuse d’un pouvoir despotique sans limites, comment clamer la liberté d’expression ? De même, l’idée du référendum est flatteuse, mais détachée de son aire de référence, elle devient un simple plébiscite de l’homme au pouvoir. Dans les pays où l’analphabétisme prédomine, le peuple ne peut être à l’évidence consulté rationnellement sur des sujets délicats.

Quelle que soit l’aspiration des peuples à adopter les nouveaux schémas, il ne peut aucunement être question de faire abstraction du contexte socioculturel dans lequel s’inscrivent les catégories importées. Dans nombre de sociétés pauvres, les élites sont restées longtemps partagées en chapelles, à batailler sur l’interprétation de tel ou tel texte de Marx, de Lénine ou de Mao. Comment le principe de la lutte des classes pouvait-il être approprié aux communautés humaines où, comme en Afrique, l’idée de classe n’a pas généralement d’existence historique ? Peut-on d’ailleurs penser le socialisme sans son géniteur : le capitalisme ? Une telle greffe idéologique était vaine là où les biens – notamment la terre – étaient collectivisés selon la tradition. L’option socialiste était déjà quasi incompatible avec la vie nomade ; on a en mémoire l’expérience de sédentarisation des Touaregs en Algérie et celle du désert de Syrte en Libye. Ne valait-il pas mieux procéder à une analyse de la réalité du milieu d’appartenance, de «la réalité telle qu’elle est, non telle que nous l’imaginons ou nous voulons qu’elle soit» ? (4)
La transplantation du capitalisme ne se faisait pas non plus sans dissonances. Si en effet dans l’aire de référence les diverses dimensions du capitalisme (économique, culturelle, politique) ont évolué progressivement et organiquement, dans les pays du Sud par contre ce système économique a été greffé sur l’ordre socioculturel existant. La pratique économique était inévitablement en conflit avec les faits réels. L’actionnariat ouvrier, par exemple, est-il envisageable là où les salaires sont d’ordinaire proches du minimum vital ? Ce système, né dans les sociétés opulentes, a pourtant bien été à l’étude en Tanzanie aux débuts des années 1970. Autre exemple : en 1986, la Côte d’Ivoire souhaitait instituer l’assurance chômage. Mais le principal écueil était de définir le champ des bénéficiaires de cette assurance, dont les modalités pratiques restaient floues. Comment dénombrer sérieusement les demandeurs d’emploi, vu la prolifération d’activités informelles ?
Que dire des projets de marchés communs initiés ici et là, imitant en tout point le processus d’intégration en Europe ? A l’évidence, le Traité de Rome a été conçu en considération du contexte économique de l’Europe ; le reproduire par exemple en Afrique sans tenir compte des structures n’aurait pas de signification. D’une part, il n’y a pas de véritable industrialisation donc d’échanges équilibrés si la production sidérurgique fait défaut ; d’autre part, les échanges interafricains restent faibles, conformément à la réalité des structures héritées de l’ère coloniale. «Et tant que ces structures subsisteront, on pourra bien édifier en Afrique des marchés communs, lever les barrières douanières et ouvrir les frontières contingentaires, cela ne rimera et ne servira à rien» (5) Ce qui amène à penser que les structures existantes priment, ce sont elles qu’il faut essayer de changer.

On ne saurait dire finalement que toute imitation est nécessairement absurde, donc condamnable. Il n’y a, a priori, aucune raison de rejeter les transmissions de modèles, pourvu que la partie intéressée sache opérer la reproduction avec discernement. Aucun processus efficient, aucune modernité authentique ne se fondent sur la transposition de «tout faits» transmis de l’extérieur… Il est vain d’estomper le fonds historique et la connotation originelle des catégories que l’on transpose. Si une culture ne parvient pas à s’inspirer de manière cohérente de l’expérience exogène, elle engendre une fausse perspective – une perspective sans aucune prise sur le milieu d’appartenance.

Thami BOUHMOUCH
Février 2018
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(1) Mahdi Elmandjra, Fusion de la science et de la culture : la clé du 21ème siècle, in Rétrospective des futurs, éd. Ouyoun 1992, p. 141.
(2) Bertrand Badie, Le transfert de technologie politique dans le monde arabe (ouvrage collectif), in Bulletin du CEDEJ (Le Caire) n° 23, 1er sem. 1988, p. 123.
(3) Roger Garaudy, Appel aux vivants, seuil 1979, p. 246.
(4) Mohamed Abid al-Jabiri, Ro’ya takaddoumia li baad machakilina al fikria wa tarbawiya, éd. Maghrébines 1982, p. 99. Je traduis.
(5) Pierre Jalée, Le pillage du tiers-monde, Maspero 1981, p. 141.