24 mars 2018

TRANSPOSITIONS MECANIQUES DE CONCEPTUALISATIONS ECONOMIQUES



Série : La voie de l’imitation, fétichisme et illusions   


Samuelson se proposait, il y a cinquante ans, de reprendre les fondements de l’économie conventionnelle dans l’interprétation du sous-développement : «nous pouvons maintenant appliquer tous les principes économiques que nous avons analysés [au problème] des économies sous-développées». (1) Sans doute peut-on parler, par-delà les différences structurelles et socioculturelles, d’un savoir économique véritablement universel. Il y a bien des méthodes d’investigation, une démarche et un calcul rationnels dont le caractère universel ne peut être nié. L’économique relève foncièrement des sciences humaines, lesquelles n’ont pour ainsi dire pas de patrie… Il n’en reste pas moins que certains corps théoriques, certaines conceptualisations ont une signification dans un contexte historique donné, se rapportent spécifiquement à telle réalité, pas à une autre.
Le transfert de la notion de bourgeoisie et des schémas relatifs à la classe ouvrière aux sociétés non européennes est tout à fait significatif d’une certaine force d’inertie. En l’espèce, l’opposition n’est-elle pas entre les minorités privilégiées, alliés du pouvoir étranger et les grandes masses marginalisées ? Est-il certain que l’existence de classes (au sens marxien) caractérise toute organisation sociale ? En tout cas, l’idée de s’appuyer sur le «prolétariat local», dans les sociétés à très large dominante agricole, paraît reposer sur une simple vision spéculative.
Dans le domaine strictement économique, la tendance à l’extrapolation infondée gangrène sérieusement la discipline. Rien n’est moins sûr que de vouloir appliquer la théorie traditionnelle aux pays du Sud. Convient-il de chercher à faire usage de notions telles l’emploi, l’épargne, le demande, là où le marché fonctionne de manière irrégulière, voire n’a pas d’existence réelle ? Au Maroc, une partie visiblement non négligeable de la population (mendiants et chômeurs déguisés dans les villes, paysans et montagnards pauvres) n’est pas en situation de s’exprimer sur le marché. Parler donc de la demande du marché n’aurait pas une grande signification, dès lors que ce terme fait abstraction de facto des besoins essentiels des multitudes au pouvoir d’achat très faible.
Dans une économie sous-développée, force est d’admettre que le salaire est une catégorie relativement peu importante, vu le poids du secteur de subsistance et des revenus parasitaires. C’est en outre une catégorie marquée particulièrement par les pratiques de favoritisme et d’intercession, lesquelles ont un impact certain sur la possibilité de trouver un emploi et sur la notion même de rétribution. Il n’est pas rare que l’employé soit prêt à travailler au-delà de l’horaire prévu, à faire les commissions personnelles de son patron, à lui rendre des menus services – un surcroît qui ne donne pas lieu à paiement. A eux seuls, ces types de conduite rendent douteuse toute transposition des notions courantes concernant la rémunération du travail.

Le champ de référence culturel en effet conduit bel et bien à relativiser la notion de salariat. Dans un pays comme la Guinée, le salaire ne représente en moyenne que 20% du revenu familial, le reste provenant de combinaisons souterraines autant qu’aléatoires. L’approche conventionnelle ne saurait saisir ces innombrables petits circuits délaissés par la statistique, lesquels font pourtant vivre nombre de familles dans les sociétés pauvres. Deux mondes se côtoient sans se rencontrer : celui des conceptions nées en Occident et qui répondent à sa propre vision ; celui des micro-activités non-chiffrables, des petits métiers, de la mendicité, du colportage, de la récupération dans les décharges publiques… Cet univers est le notre, on ne peut ni le mettre au rancart, ni l’estomper par un discours venu d’ailleurs.
La fonction de consommation par exemple n’a pas un sens réel dans les sociétés où les excès de l’hospitalité et le désir de briller à certaines occasions et fêtes donnent lieu à des dépenses démesurées. C’est dans un tel contexte socioculturel que se pose le problème crucial de la faiblesse de l’épargne et de la rareté des capitaux. Qui plus est, les modèles économétriques ne sont pas transposables là où la documentation statistique est particulièrement fragmentaire et incertaine.
Il semble bien que l’inclination pour les décalques conceptuels expose l’analyste au risque de devoir soumettre le réel à des schémas et des catégories préétablies, de réduire des contextes divers à un même prototype. «Car il ne s’agit là que d’un simple camouflage terminologique : on déclare les choses semblables en les rendant verbalement identiques». (2) Des critères comme le revenu per capita, les indices de bien-être et les indices de structure économique sont incontestablement colorés par l’ethnocentrisme de la civilisation occidentale. A force d’extrapoler des instruments d’analyse – culturellement déterminés – il est manifeste que l’en tend à appauvrir le pouvoir discriminant des mots.
Le plus grave est que certaines prémisses de la pensée économique, quand elles sont adoptées et mises en pratique par les nations subjuguées, s’avèrent résolument pernicieuses. Il en va ainsi des arguments au sujet de la monoculture : ils ont conduit bien des pays à la dépendance alimentaire sans pour cela remplir leurs caisses en devises. Ce qui faisait dire à Tévoedjré que «la confiance que l’on place en des raisonnements économiques qui ont répandu à travers le monde des théorèmes et des lois qu’il ne resterait plus qu’à démontrer par des acteurs déjà déterminés, nous a conduit aux pires impasses» (3)
La croissance est par ailleurs expliquée par des quasi-mécanismes – rattachant l’accroissement du produit à l’investissement global et à la consommation globale. En particulier, les modèles de Harrod, Domar, Hicks ne sont pas transposables dans des milieux pauvres. Car, comme l’écrivait Perroux, «ils admettent implicitement des représentations collectives, des motivations et des réactions quasi-automatiques qu’on ne rencontre pas dans les milieux en question» (4) 


Toutes ces propositions me renforcent dans la conviction qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas penser l’universel en se détournant du particulier. S’il est des principes économiques qui, dans un sens, transcendent les structures, il est indispensable de les adapter à des contextes qui sont fort différents de ceux pour lesquels ils ont été élaborés à l’origine. Ce sentiment est clairement exprimé par Belal : «tout en reconnaissant que nos sociétés sont justifiables d’une analyse scientifique, que leur transformation relève d’une théorie et d’une pratique en un sens universelles, on doit prendre en compte leurs particularités et leurs spécificités». (5) Peut-on aborder des conceptualisations avec une neutralité technicienne, alors que c’est dans la vie et l’esprit des hommes réels qu’elles prennent un sens ? Selon Elmandjra, «on est forcé d’avoir un référentiel qui n’est autre qu’un projet de société, lequel est nécessairement intimement lié à un système de valeurs socioculturelles». (6)
Les raisonnements et les outils d’analyse dont on dispose aujourd’hui ne dispensent aucunement de la responsabilité de choix. Le mode conventionnel de pensée tend à imposer une démarche et un style de recherche qui empêchent toute déviation, toute approche spécifique des problèmes. C’est pourquoi il y a lieu d’opérer une critique du savoir dominant, de façon à rendre tous ses droits à une raison enracinée dans la réalité vécue. Le processus de changement économique doit se réaliser dans des conditions spécifiques, puisque la situation dont il faut sortir est elle-même spécifique. Un problème que Han-Sheng Lin a formulé avec force : «Nous voulons bâtir une économie ? Eh bien, regardons nos peuples. Qui sont-ils ? Ils sont nombreux, pauvres, mal nourris, mal logés, sans éducation, malades, réduits au chômage. Voilà notre point de départ. Il ne saurait y en avoir d’autre». (7)
L’exemple que fournit Colin est édifiant : en 1987, le Niger a entrepris de construire un modèle économétrique adapté à la problématique locale et aux données disponibles. Ce modèle «a le mérite d’amorcer un processus dont les économistes nigériens sont activement partie prenante et qui doit leur permettre de faire progresser leur formation, qui appellera à son tour un développement de l’outil». (8) Il s’agit là d’élaborer un outil de travail en relation étroite avec le social, le politique et le culturel (intégration de l’économie informelle). L’idée est de concevoir un système d’information économique approprié aux réalités locales, d’absorber les apports étrangers, de les assimiler et de développer par soi-même les applications.
L’analyste est constamment sollicité par l’attrait des formalisations subtiles toutes faites. Mais, de toute évidence, la théorie et la réalité observée ne sauraient entrer en conflit. La preuve de la pertinence d’un paradigme réside dans son aptitude à appréhender les faits vécus, son élégance logique et son agencement séduisant ne devant pas primer. Il se révèle que la déduction à partir de formules et de schémas élaborés en Occident amène souvent les pays receveurs à des positions négatives. Par contre, l’induction à partir de la pratique matérielle même de ces pays renforce le jugement et lui donne de la consistance. Il n’est certes pas besoin d’insister davantage sur cette vérité d’évidence. Mais ne doit-on pas faire quelques réserves sur l’opportunité d’envoyer des étudiants africains ou asiatiques étudier à Harvard les modèles les plus subtils, applicables (pour autant qu’ils le soient) aux économies avancées ? Est-ce nécessaire, est-ce profitable ?
En définitive, si les faits ne concordent pas avec la théorie, ne faut-il pas faire l’effort de changer la théorie ? Constat de bon sens mais source de difficultés pour qui tente de se dégager du piège du mimétisme conceptuel en vue de saisir le réel dans toute sa spécificité.

Thami BOUHMOUCH
Mars 2018
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(1) Paul Samuelson, L'économique, tome 2, A. Colin 1968, p. 1032.
(2) Giovanni Sartori, contribution à Mattéi Dogan & Dominique Pellassy, La comparaison internationale en sociologie politique (ouvrage collectif), Lites 1980, p.80.
(3) Albert Tévoedjré, La pauvreté richesse des peuples, Les éd. Ouvrières 1978, p. 70.
(4) François Perroux, L’économie des jeunes nations, PUF 1962, p. 200.
(5) Abdelaziz Belal, Les interférences des facteurs économiques et non économiques dans la stratégie du développement, Lamalif n° 104, février 1979, p. 60.
(6) Mahdi Elmandjra, préface à A. Cherkaoui, Indicateurs socio-économiques du Maroc, une mesure qualitative du niveau de développement, éd. Shoof 1980 (hors pagination). Je souligne.
(7) Cité par Albert Tévoedjré, op. cit., p. 73.
(8) Roland Colin, Communication au symposium international : L’information économique, 22 janvier 1990, éd. Banque Populaire 1991, p. 198. Je souligne.

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