28 juin 2016

ECONOMIE ET CULTURE : LE RAPPORT DIALECTIQUE


Série : Le culturel au cœur du changement social



Les hommes réagissent très diversement aux mêmes circonstances, aux mêmes incitations – et à plus forte raison quand ils appartiennent à des sociétés différentes. Les modifications économiques comptabilisables ne conduisent pas nécessairement à des changements d’attitudes. Il ne suffirait pas que de nouvelles cohérences économiques apparaissent pour que les dispositions d’esprit défavorables au progrès soient transformées ou abolies.

Le préjugé quantitatif
S’agissant de changement économique, le véritable goulet d’étranglement ne parait pas être constitué par les moyens matériels. Quel que soit l’angle d’approche, on se heurte aux limites imposées par les rigidités mentales, l’indiscipline sociale, l’incurie administrative… Nul doute que notre préjugé quantitatif, qui nous fait préférer le mesurable, nous fasse perdre de vue quelques éléments clés de la problématique examinée. A n’en pas douter, « ce qui est quantifié et comptabilisé n’épuise pas tout ce qui est repérable et comptabilisable dans l’économie du développement ». (1)
L’économiste ne saurait écarter cette vérité à la fois élémentaire et capitale : l’application le plus efficace, la plus accomplie d’une ligne d’action dépend beaucoup moins de son degré de perfection que de la volonté et des attitudes morales des hommes qui sont chargés – à tous les niveaux – de la concrétiser. On s’aperçoit sans surprise que quelques-unes des forces qui suscitent le changement économique résident dans l’homme lui-même, dans ses motivations fondamentales, dans ses attributs et aptitudes. « En fin de compte, ce sont les hommes et notamment leurs préoccupations les plus profondes qui font l’histoire ». (2)
Si le comportement humain et l’ordre culturel subissent dans une certaine mesure l’influence des conditions économiques, à leur tour, les premiers exercent une action notable sur les secondes. Comme le pense J. Ziegler, « entre les images que les hommes se font de leur vie – les cultures, religions, institutions, arts et Etats qu’ils créent – et la réalité économique, matérielle qui commande leur existence, il y a correspondance en même temps que contradiction ». (3)
Le reproche qu’on peut faire au discours économique est d’isoler les mécanismes de leur environnement socioculturel, de ne voir dans les traits culturels qu’une « condition adjuvante » du changement social. L’état d’esprit, les aspirations, les normes de conduite sont immanents à la pratique matérielle. Il ne peut y avoir économie des moyens indépendamment du contexte humain qui la conditionne et qui lui donne une signification.


Refuser le dilemme quantité ou qualité
La dialectique de la quantité et de la qualité est au cœur du processus de changement économique. (4) Ce rapport dialectique est perceptible notamment au niveau de l’acte d’innovation : « si chaque pays a sa personnalité propre qui réunit comportements, culture, éthique, le problème crucial est dans les relations entre cette personnalité et la politique d’innovation. Elles sont de nature dialectique. D’un côté, la politique d’innovation est façonnée, déterminée par la personnalité nationale. De l’autre, la politique d’innovation, si elle réussit, fait évoluer cette personnalité ». (5)
Le processus d’industrialisation a un sens culturel, car il introduit un nouveau mode de consommation et de nouvelles conceptions du travail ; il permet l’élargissement des zones urbaines qui sont des foyers de changement socioculturel. Le progrès technique, à ce titre, est en mesure de répondre à des besoins intrinsèques de la société comme il peut se régler sur des modèles de consommation exogènes transposés.
En revanche, pour expliquer la croissance économique, on commence à évoquer, parmi les forces principales, le mouvement des idées, la disposition à accepter l’innovation ou la propension à rechercher le progrès matériel. R. Aron note que « la croissance est une transformation qualitative dans les résultats sont mesurables » (6) ; il ajoute que « les phénomènes mesurables que nous connaissons ont des causes multiples qui ne sont pas toutes quantifiables »… (7) Explorant les ressorts initiaux de la réussite sociale et de la prospérité, certains auteurs n’hésitent pas à mettre en avant une notion assez peu économique : la foi. La foi dans l’homme, dans l’avenir, dans le travail est essentielle au progrès économique, car elle encourage l’ardeur au travail et stimule l’initiative. (8)

Dans l’infrastructure et les conditions matérielles de production convient-il d’inclure le facteur socioculturel ?  Les forces productives, notons-le, comprennent les instruments de travail, les matériaux, l’énergie et les hommes aptes à exécuter des tâches données. Qu’en est-il d’abord des instruments de travail ? « Mais l’appareillage technique d’une civilisation est inséparable des connaissances scientifiques. Or, celles-ci semblent appartenir au domaine des idées ou du savoir, et ces derniers éléments devraient relever de la superstructure, au moins dans la mesure où le savoir scientifiques est, dans nombre de sociétés, intimement lié aux façons de penser et à la philosophie ». (9)
De même, la composante « hommes » fait intervenir les méthodes de travail, c'est-à-dire des connaissances, un savoir-faire, les conditions et les moyens de leur propagation. Le travail veut dire, selon l’expression suggestive de Ziegler, « le pouvoir créateur, les immenses forces que recèlent le désir, l’intelligence, la capacité d’analyse, l’imagination, la sensibilité, le rêve, l’intuition, la raison de l’homme ». (10)
Les forces productives ne se limitent donc pas à une réalité purement matérielle. Elles désignent un ensemble d’aptitudes collectives, la conjugaison de facteurs multiples engagés dans la production. Elles s’enracinent dans la connaissance et la pensée. La pratique matérielle, somme toute, n’a de sens que par son imbrication dans l’ordre socioculturel. A cet égard, Perroux écrit : « Le fait technique à l’état pur, le fait économique à l’état pur n’existent que dans notre esprit ; ils sont des catégories mentales. Les réalités observables que nous appelons techniques ou économiques sont toujours complexes et composites ». (11)

Il y a lieu, en conséquence, d’effectuer un « va-et-vient » entre le quantitatif et le qualitatif, entre les composantes matérielles et les facteurs non mesurables. Et l’on s’aperçoit que si les traits sociaux et culturels agissent sur la configuration de l’activité économique, ils influent de fait sur le contenu des concepts mêmes.

Thami BOUHMOUCH
Juin 2016
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(1) J. Austruy, Le scandale du développement, éd. Rivière et Cie 1972, p. 277.
(2) D. McClelland, La volonté de réussir et le développement, éd. Tendances actuelles, 1983, p.205.
(3) J. Ziegler, Retournez les fusils : Manuel de sociologie d’opposition, Seuil 1981, p. 32. Je souligne.
(4) Sur ce point, cf. ma communication : La dialectique de la quantité et de la qualité, Rencontre Entreprise et Culture, Faculté des Lettres de Ben M'sik, Casablanca, février 1992, publiée in Revue Marocaine de Droit et d'économie du développement, n° 28 – 1992.
(5) J.-E. Aubert, cité par S. Lier, Des mouvements tectoniques de la culture, in B. Cassen et Ph. De la Saussey, Europrospective, le monde vu d’Europe, Economica 1989, p. 139.
(6) R. Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle, Gallimard 1962, p. 193.
(7) Ibid, p. 372.
(8) G. Gilder, Richesse et pauvreté, éd. Albin Michel 1981, pp. 85,86.
(9) R. Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard 1967, p. 186.
(10) J. Ziegler, op. cit., p. 32.
(11) F . Perroux, Le capitalisme, PUF Que sais-je 1969, p. 31.


25 juin 2016

INTEGRER L’EXTRA-ECONOMIQUE, MEME SI SA MESURE EST MALAISEE


Série : Le culturel au cœur du changement social


En tant que problème, le sous-développement apparaît comme un phénomène multidimensionnel complexe à l’égard duquel la primauté du caractère économique semble désormais incertaine. Cet écueil méthodologique rend difficile toute systématisation. Soutenir que la culture est dans la mouvance de toute action de changement économique réaliste (1) donne lieu à deux problèmes : celui de l’interaction entre facteurs culturels et facteurs structurels ; celui de la pondération qu’il est possible d’assigner à ces facteurs. Si véritablement divers facteurs sont impliqués, les identifier ne suffit pas ; il s’agit de pouvoir mesurer le degré d’influence de chacun d’eux.

Quel poids les types de conduite, les dispositions d’esprit, l’ordre culturel peuvent-ils avoir dans le processus de changement économique ?... Il serait bien osé de prétendre apporter une réponse catégorique à une telle question. C’est à travers un amalgame de relations et d’interactions que les traits socioculturels se fraient une voie pour exercer finalement leur influence sur ce mouvement complexe qu’est le développement.
On conçoit bien qu’il ne soit pas aisé de mesurer ce qui relève de l’instance culturelle et psychologique, d’apprécier le poids respectif des facteurs en jeu. Comment en effet évaluer la probité, la liberté intellectuelle, le sens du rationnel, le respect de la fonction accomplie, la discipline sociale… ? Aucun instrument approprié ne vient à l’esprit immédiatement.
Les données économiques, d’un autre côté, ne permettent pas de mesurer le bonheur, les satisfactions ou les insatisfactions. On ne saurait bien sûr confondre un volume de consommation avec une mesure de bien-être humain. L’étalon monétaire peut-il être appliqué à des éléments importants, tel le silence, désormais devenu une denrée rare dans les grandes villes ? De là l’idée naguère de forger des outils spécifiques permettant de « quantifier » la qualité de la vie. (2) On se rappelle de cet indice social global appelé « bien-être national brut » censé tenir compte, à côté des biens matériels, des aspects spirituels de l’existence.
L’Occident a réalisé sa propre mutation grâce, en partie, à des qualités particulières. La question n’est pas tranchée : on « sent » intuitivement que l’évolution ainsi produite n’est pas sans rapport avec certains traits sociaux et culturels, mais les moyens et procédés qui permettraient de parler de causes demeurent loin de portée. Il apparaît qu’aucun modèle de causalité simple ne peut être formulé dans les sciences de l’homme. Nul doute qu’il soit plus facile d’aboutir à des conclusions pratiques dans les sciences qui traitent de la matière.
Cela amène à s’interroger : dès lors qu’on ne peut circonscrire et quantifier avec assurance l’extra-économique, faut-il s’en désintéresser ? Faut-il se limiter au quantitatif sous prétexte de fidélité à la science et à ses méthodes ?

Si la dimension culturelle et humaine échappe à la traduction quantitative des chiffres, elle ne peut pour autant rester à l’extérieur de l’économique. La difficulté de mesurer les dispositions mentales et les comportements ne suffit pas à les écarter de l’analyse. « Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas encore mesurer un phénomène qu’il ne faut pas en parler » (3) Les sciences sociales, il est vrai, ne sauraient rivaliser d’exactitude avec les sciences de la matière ; mais, heureusement « il n’est aucunement nécessaire que l’exactitude de nos réponses soit poussée à plusieurs décimales : si nous arrivions seulement à déterminer la véritable direction générale des causes et des effets, nous aurions déjà accompli un énorme pas en avant ». (4)
Il est indéniable que le discours économique aboutit très souvent à des approximations, sinon à des points d’interrogation… Nos connaissances exprimées en grandeurs mesurables ne sont-elles pas sujettes à caution ? Une comparaison entre deux économies basée sur le calcul du capital par tête de travailleur ignore les différences qualitatives touchant les processus de production, le mode d’organisation, le rapport entre la machine et l’ouvrier. Les statistiques sur la croissance du produit national laissent échapper la véritable signification des processus : s’agit-il d’un progrès réel ?
« Pendant des siècles, de la théorie quantitative de la monnaie à la théorie classique de la valeur […], les économistes n’ont cessé de prêter à leurs trouvailles l’ordre ostensible et la certitude de la physique et de la chimie ». (5) Le malentendu est manifeste : tout semble quantifiable et toute quantification semble contenir en elle-même sa propre signification. L’exigence de quantification ne signifie pas que l’économique puisse se réduire à une science des moyens et des quantités. Elle ne peut se réfugier dans les procédés rigoureux de repérage chiffré, oubliant qu’elle a affaire à l’homme social, non à des objets inanimés.
L’analyse purement économique a le tort de ne pas s’interroger sur la signification relative des variables selon le contexte culturel. Elle met au rancart les mobiles et les valeurs de ces hommes mêmes qui dirigent le système et dont dépendent les potentialités et moyens mis en œuvre. Qui a jamais cherché à soupeser les incidences des rigidités mentales et du népotisme généralisé ?

Les modèles théoriques « utilisent trop de considérations quantitatives vis-à-vis d’un système qui engendre non seulement des biens mais aussi des attitudes, des sentiments et une morale ». (6) L’attrait du chiffre simple peut bel et bien conduire à la réification de l’activité humaine… C’est précisément l’erreur d’appréciation qu’on se doit absolument d’éviter.

Thami BOUHMOUCH
Juin 2016
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(1) Cf. les articles précédents, notamment : La perspective socioculturelle dans l’ordre économique https://bouhmouch.blogspot.com/2016/06/la-perspective-socioculturelle-dans.html ; Economie et culture : les raisons d’une réconciliation https://bouhmouch.blogspot.com/2016/06/economie-et-culture-les-raisons-dune.html
(2) Cf. Encyclopédie économique, Douglas Greenwald éd., Economica 1984, p. 211.
(3) Yves Lacoste, Unité et diversité du tiers-monde, tome 1, Maspero 1980, p. 46.
(4) Paul Samuelson, L'économique, A. Colin 1968, tome 1, pp. 24, 25. Je souligne.
(5) George Gilder, Richesse et pauvreté, éd. Albin Michel 1981, p. 284.
(6) R. L. Heilbroner, Les grands économistes, Seuil 1971, p. 314.

15 juin 2016

ECONOMIE ET CULTURE : LES RAISONS D’UNE RECONCILIATION



Série : Le culturel au cœur du changement social


Si le rôle de la culture en tant que facteur est reconnu, son poids en tant que paramètre de développement n’est pas estimé et pris en considération… Culture ? Les définitions en sont légion. Or, plus un concept est répandu, moins son acception est claire et maîtrisée. Il convient alors d’emblée de s’entendre sur le sens de ce terme.


Délimitation du concept
Le concept de culture est polysémique. La signification qui lui est attribuée dans les sciences de l’homme est totalement différente de celle que le vocabulaire courant lui prête. C’est le premier écueil auquel on se heurte.
A partir des travaux des ethnologues, le mot a pris un sens équivalent à peu près au mot civilisation ; les deux sont alors employés l’un pour l’autre, pratiquement comme des synonymes. Par la suite, ces termes sont passés du singulier au pluriel. « Civilisations ou cultures au pluriel, c’est le renoncement implicite à une civilisation qui serait définie comme un idéal, ou plutôt comme l’idéal […]. C’est déjà tendre à considérer toutes les expériences humaines avec un égale intérêt, celles d’Europe comme celles des autres continents ». (1)
La culture désigne l’ensemble des manières d’être et de faire ; c’est un comportement appris et socialement transmis. Elle englobe les normes, les idéaux, la langue, les institutions, les types de conduite et toutes les habitudes qu’acquiert l’homme social. Elle est toujours marquée par les connaissances, les croyances et les valeurs morales auxquelles se réfèrent les membres de la société.
Ainsi, chaque communauté possède un système culturel donné, un système de référence propre. C’est ce qui permet à ses membres de se mettre en relation et qui donne une signification sociale à leurs comportements et leurs actes. La culture intervient en somme comme un principe d’organisation dans la société.
Le savoir, en tant que tel, ne constitue pas une culture. Il devient une culture si son détenteur dispose d’une conscience sociale, si l’individu prend conscience de ses rapports avec les autres, avec le milieu d’appartenance. C’est le point de vue que soutient A. Cabral, pour qui la culture, c’est « comprendre dans les faits la situation concrète de sa terre pour la transformer dans le sens du progrès ». (2)

Le culturel est dans l’économique
L’économiste est censé aider à résoudre des problèmes pratiques. Il y a longtemps, on affirmait – à tort – ceci : « l’économie politique pure, celle qui a pour objet exclusif la recherche des lois économiques, n’est ni morale, ni immorale ; elle est amorale comme la physique ou la chimie […] ; elle ne conseille aucun acte, ne donne aucune orientation, ne se préoccupe d’aucun devoir… ». (3) Cette manière de penser est inspirée d’une fausse opposition entre l’esprit et la matière, les idées et les choses, l’éthique et la rationalité. Or, on se rappelle, entre autres, que le système économique que Khomeiny voulait instaurer en Iran était fondé sur la moralité : moralité des motivations et moralité dans les échanges. (4)
L’interaction de l’économique et du non économique est fondamentale ; elle ne saurait échapper à notre champ d’observation. Les causes de l’immobilisme social ne peuvent être toutes réduites aux catégories de l’économique. L’homme est l’agent de mise en œuvre  des modifications comptabilisables, le sujet générateur des bases du progrès. Le culturel, le psychique et le social sont engagés dans toute action humaine. Les valeurs et idéaux qui composent la culture s’étendent aux règles qui régissent les actes objectivement observables. « La culture est action. […] C’est parce qu’elle se conforme à une culture donnée que l’action des personnes peut être dite action sociale ». (5)
Comment en effet séparer la culture des problèmes et choix concrets auxquels sont confrontés les hommes – qu’il s’agisse de leurs rapports de travail, de leur style d’organisation, de leur disposition à accepter l’innovation, du respect de la fonction accomplie… ? Puisqu’il s’agit de décisions et de comportements, la culture se trouve sans cesse sollicitée dans la vie économique. Une culture fournit des modes de pensée, des moyens de satisfaire ou d’aiguiser des besoins économiques. C’est son acquis culturel qui permet à l’individu de remplir toutes les fonctions qu’attend de lui la société à laquelle il appartient.


Morale et normes de conduite
La société fait appel à des normes et des valeurs pour fonctionner et mobiliser les énergies. La perspective économique s’inscrit vaille que vaille dans ce contexte éthique. Le chômage, par exemple, en plus d’être un phénomène économique, est perçu comme une perturbation culturelle dans un milieu fondé sur les valeurs du travail. D’un autre côté, il est reconnu que la répartition repose sur le postulat de base selon lequel un homme mérite de gagner à proportion de ce qu’il produit. Ce raisonnement normatif s’inscrit dans le système de références culturelles, dans l’inconscient collectif.
L’intérêt bancaire n’échappe pas non plus à l’influence de la culture : on sait que nombre de Musulmans refusent d’ouvrir des comptes d’épargne en raison des intérêts qui seraient perçus. On sait également qu’au Maroc, entre autres pays, l’affichage des prix est une pratique souvent incomprise ou ignorée. Et même lorsqu’il est affiché, le prix ne semble pas engager l’acheteur – qui dans bien des cas se met en devoir de le débattre. (6) Par ailleurs, le fond culturel a un impact considérable sur la structure des entreprises, dans la mesure où il influe sur la manière dont les employés s’insèrent dans le groupe et vivent leurs relations de travail.
L’économiste est assurément obligé de réexaminer la nature et l’objet de sa discipline. « Il commence à s’apercevoir que l’économie est à la fois une culture, une technique et une prospective. Il commence à comprendre que sa responsabilité consiste à combiner ces trois aspects fondamentaux d’une manière qui rende son analyse significative ». (7) 
Le modèle de développement est toujours l’expression d’un système de valeurs. Transposer l’un, c’est ipso facto transposer l’autre. Le « greffe » ne peut prendre si les valeurs transmises ne se concilient pas avec le milieu receveur. Il faut se rappeler que l’économie politique constituait initialement la première des sciences sociales. Or, « l’objet des sciences sociales ou humaines ne peut être que la morale, c’est-à-dire l’étude des divers systèmes de valeurs inhérents aux différents modes d’être ensemble ». (8)
La  culture ressort de la discipline de l’économiste et s’inscrit dans son champ d’investigation. Ce n’est pas une question purement académique, ni un simple sujet de curiosité intellectuelle. F. Perroux souligne en effet que « ce domaine n’est pas extra-économique, puisque l’analyse économique la plus moderne s’applique à des variables longtemps hors de ses prises : la recherche, l’éducation, la culture des populations ; il est en outre dans la mouvance de toute politique réaliste ». (9)

En fin de compte, si l’on a compris que l’économique est aussi et surtout une perspective sur le phénomène humain, on s’aperçoit vite à quel point la séparation rigoureuse de l’aspect technique/quantitatif de l’aspect culturel est contraire à la logique.

Thami BOUHMOUCH
Juin 2016
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(1) Fernand Braudel, Ecrits sur l’histoire, Flammarion 1969, pp. 260-261.
(2) Amilcar Cabral, La résistance culturelle, Revue Esprit n° 5, 1976, p. 880.
(3) P. Reboud, Précis d’économie politique, tome 1, Librairie Dalloz 1939, p. 5.
(4) Cf. à ce sujet Mortesa Kotobi, J.-L. Vandoorme, Société et religion selon Khomeiny, Le Monde diplomatique, avril 1979.
(5) Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, volume 1, HMH Points éd. 1968, p. 112.
(6) Cf. 2 articles précédents : Affichage des prix : pourquoi, comment ? http://bouhmouch.blogspot.com/2011/10/affichage-des-prix-pourquoi-comment.html ; Consumérisme [1/2] : l'émergence d'un contre-pouvoir https://bouhmouch.blogspot.com/2013/01/consumerisme-12-lemergence-dun-contre.html
(7) Jacques Austruy, Le scandale du développement, éd. Rivière et Cie 1972, p. 12.
(8) Jean Jacob, Penser l’anti-économisme, Les temps modernes n° 526, mai 1990, p. 123.
(9) François Perroux, Indépendance de la nation, Aubier 10-18 1969, p. 291.

4 juin 2016

LA PERSPECTIVE SOCIOCULTURELLE DANS L’ORDRE ECONOMIQUE


Série : Le culturel au cœur du changement social


Comme cela a été souligné dans les papiers qui précèdent, le problème du développement n’est pas seulement un problème économique et politique ; c’est un problème humain et socioculturel, car ce qui est essentiellement en cause c’est l’homme – à la fois entité humaine et être social. (1) L’économique, en tant que discipline, peut-elle intégrer de telles préoccupations ? Doit-elle le faire ? Les facteurs socioculturels sont-ils des variables causales ou des variables dépendantes ?

La morale du groupe social
Dans le passé, la science économique a tenté de faire entrer en ligne de compte quelques facteurs non-économiques. Il a été ainsi question d’esprit d’épargne, de désir d’aboutir, d’effet de snobisme, de stabilité politique… Quelques théoriciens ont donné à penser que les facteurs psychosociologiques font partie des forces génératrices de progrès économique. En particulier, le « désir d’acquérir des biens » est interprété comme un facteur influant sur la disposition de l’individu à améliorer sa situation matérielle. Ce désir peut être faible, par exemple là où prévalent les sentiments de dévotion, voire de renoncement aux biens terrestres. On s’est préoccupé également des attitudes envers le labeur, de l’esprit d’aventure et de la propension à prendre des risques (F. Knight, 1921).
Selon W. Mitchell (1874-1948) : « il faut que la science économique repose sur une étude minutieuse du comportement humain et non pas sur les hypothèses déduites de quelques prémisses ou d’observations isolées ». (2) De même, T. Veblen (1857-1929) se tourne vers l’étude des comportements et des mœurs. « Aussi son enquête commença-t-elle non pas par la pièce jouée en matière économique mais par les acteurs eux-mêmes, non par l’intrigue, mais par l’ensemble des coutumes et des mœurs qui avaient pour résultat cette pièce particulière… » (3)
J. M. Keynes (1883-1946) a mis l’accent sur les facteurs psychologiques dans son analyse du mouvement des affaires : l’attitude et la motivation, en influant sur le processus de prise de décision, peuvent accentuer les fluctuations économiques. Dès 1950, l’expression « science des comportements » commence à se répandre. L’économie est même considérée comme l’une des sciences du comportement, à côté de la psychologie, de la sociologie et de l’anthropologie. L’analyse des comportements économiques, où l’étude des facteurs humains tient une grande place, est ainsi venue compléter l’approche conventionnelle. (4)
J. Mincer (1958), T. Schultz (1961) et G. Becker (1964) introduisent explicitement l’idée que les capacités productives d’une nation sont produites par des investissements en capital humain, notamment les dépenses d’éducation. Jusque-là, les différences qualitatives entre facteurs de production étaient tout simplement laissées de côté. (5) Dans cette optique, D. McClelland (1961) pense que la culture détermine et explique certaines performances matérielles. Ce qui l’amène à regarder le développement comme « un phénomène culturel », un phénomène qui suppose une activité rationnelle, orientée par des agents valorisés par leurs performances. (6)
Cette proposition, pour J. Leca, semble tautologique : le développement n’est-il pas précisément déterminé par les conditions qui sont supposées le provoquer et le soutenir ? Il admet néanmoins que « les traits psychologiques et les normes culturelles et éducatives peuvent être traitées comme des variables indépendantes (et pas toujours et pas les seules)… » (7)
Il est aussi important de relever que les gaspillages de fonds publics sont occasionnés par l’incurie générale, que les défaillances chroniques sont dues à des rigidités mentales, que d’examiner les conditions de création d’une infrastructure bancaire ou les moyens d’agir sur le flux des exportations.
La morale est liée fortement et profondément à la prospérité ou à l’infortune économique des nations. L’individu est le centre de la vie en société : c’est le producteur et le consommateur final ; c’est l’épargnant et l’investisseur ; c’est lui qui règle le cours de toutes les actions économiques. De fait, la moralité de l’individu détermine la morale du groupe social, sa perception de l’activité dans ses diverses formes, sa conception du travail et de l’organisation.


Le progrès comme un tout
L’économique ne saurait être assimilée à une physique ou à une physiologie. L’être social, principal acteur de ce mouvement complexe qu’est le développement, n’est pas un homo œconomicus abstrait, constant en tous pays. Partout les hommes sont partie prenante et vivante dans le déploiement de l’activité matérielle. Cette vérité est clairement exprimée par E. Teilhac, qui nous convie à « la connaissance d’une spécificité du social, telle que la société ne saurait s’expliquer pas plus par les éléments matériels que par les éléments humains dont elle est faite, pas plus par les choses que par les hommes qui la constituent ». (8)
Sans doute la léthargie du sous-développement est-elle perçue d’abord à travers des données chiffrées « objectives ». Elle fait penser d’emblée à des carences matérielles, au surpeuplement, au bas niveau de vie ; elle est également perçue comme un fait de dépendance et d’iniquité. Mais cette situation est vécue sur le plan humain comme un mode d’existence particulier qui a ses dynamiques psychiques, mentales et relationnelles spécifiques. Il n’est guère possible de déchiffrer l’impasse d’une nation seulement dans les indicateurs du commerce extérieur ou l’insuffisance des infrastructures.
L’économiste qui considère le progrès comme un tout ne saurait séparer le fait économique de la culture. N’est-il pas paradoxal qu’il refuse de prendre en considération un des aspects du comportement humain alors que toute son approche vise justement à agir sur ce comportement ? « Toute distinction, toute démarcation est factice. Tout ce qui influe sur un comportement économique entre automatiquement dans l’analyse économique ». (9) 
D’ordinaire, on tient pour de simples épiphénomènes des faits bien connus empiriquement. L’économique, le social et le culturel contribuent à donner sa signification au phénomène humain. Ces manifestations du réel sont liées – en ce sens que tout progrès sur un front entraîne une avance sur les autres. Dans leur ensemble, elles « peuvent avoir une interprétation économique, dans la mesure où la science économique est […] une perspective sur le phénomène humain sous l’angle de la rareté combattue ». (10)
L’économique n’est pas une science fondamentale… Elle gagne à s’orienter dans le sens d’une conception humaine et culturelle des problèmes posés. Elle prend une nouvelle signification dans un contexte où le culte de la quantité est sur le déclin… Toutefois, il ne s’agit pas de surajouter (après coup) des considérations extra-économiques à une conception économique formelle. G. Myrdall  en dit ceci : « On n’ajoute pas la levure quand la pâte a été pétrie. […] On ne saurait procéder à l’étude d’un problème quelconque qu’en utilisant dès le départ des concepts qui correspondent à ses données réelles ». (11)

En définitive, la question essentielle parait bien être celle-ci : « l’approche économique ne serait-elle pas le produit d’une vision culturelle (par exemple occidentale, moderniste, séculière) partagée par des gens qui ne veulent pas reconnaître qu’ils sont fabriqués par elle ? ». (12) Il s’agit de substituer à l’homo œconomicus dont l’activité ne se déploierait que dans le vide, un homme concret dont l’activité ne se développe que dans un certain contexte culturel et social. Comme le développement exige justement une assise culturelle, l’économiste est tenu d’élargir sa vision, de mieux poser les problèmes de la motivation, de la mentalité de masse, des résistances extra-économiques.

Thami BOUHMOUCH
Juin 2016
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(1) voir deux articles précédents : Réintroduire l’humain dans les schémas économiques. https://bouhmouch.blogspot.com/2016/05/reintroduire-lhumain-dans-les-schemas.html ; L’économique et le poids du facteur humain https://bouhmouch.blogspot.com/2016/05/leconomique-et-le-poids-du-facteur.html
(2) Cité par George Soule, Qu’est-ce que l’économie politique ? Ed. Nouveaux Horizons 1980, p. 185.
(3) Robert L. Heilbroner, Les grands économistes, Seuil 1971, pp. 204-205.
(4) Cf. Encyclopédie économique, Douglas Greenwald éd., Economica 1984, pp. 17-22 et 222.
(5) Cf. Encyclopédie ibid. pp. 112-114.
(6) Cf. son ouvrage : La volonté de réussir et le développement, éd. Tendances actuelles, 1983.
(7) Jean Leca, L’économie contre la culture dans l’explication des dynamismes politiques, Bulletin du C. E.D. J., Le Caire n°23, 1er sem. 1988, p. 37.
(8) Ernest Teilhac, L’économie politique perdue et retrouvée, LGDJ 1962, p. 139.
(9) John K. Galbraith, Tout savoir ou presque sur l’économie, Seuil 1978, p. 16.
(10) Jacques Austruy, Le scandale du développement, éd. Rivière et Cie 1972, p. 277.
(11) G. Myrdal, Le défi du monde pauvre, Gallimard 1971, p. 28.
(12) Jean Leca, op. cit., p. 43.