28 juin 2016

ECONOMIE ET CULTURE : LE RAPPORT DIALECTIQUE


Série : Le culturel au cœur du changement social



Les hommes réagissent très diversement aux mêmes circonstances, aux mêmes incitations – et à plus forte raison quand ils appartiennent à des sociétés différentes. Les modifications économiques comptabilisables ne conduisent pas nécessairement à des changements d’attitudes. Il ne suffirait pas que de nouvelles cohérences économiques apparaissent pour que les dispositions d’esprit défavorables au progrès soient transformées ou abolies.

Le préjugé quantitatif
S’agissant de changement économique, le véritable goulet d’étranglement ne parait pas être constitué par les moyens matériels. Quel que soit l’angle d’approche, on se heurte aux limites imposées par les rigidités mentales, l’indiscipline sociale, l’incurie administrative… Nul doute que notre préjugé quantitatif, qui nous fait préférer le mesurable, nous fasse perdre de vue quelques éléments clés de la problématique examinée. A n’en pas douter, « ce qui est quantifié et comptabilisé n’épuise pas tout ce qui est repérable et comptabilisable dans l’économie du développement ». (1)
L’économiste ne saurait écarter cette vérité à la fois élémentaire et capitale : l’application le plus efficace, la plus accomplie d’une ligne d’action dépend beaucoup moins de son degré de perfection que de la volonté et des attitudes morales des hommes qui sont chargés – à tous les niveaux – de la concrétiser. On s’aperçoit sans surprise que quelques-unes des forces qui suscitent le changement économique résident dans l’homme lui-même, dans ses motivations fondamentales, dans ses attributs et aptitudes. « En fin de compte, ce sont les hommes et notamment leurs préoccupations les plus profondes qui font l’histoire ». (2)
Si le comportement humain et l’ordre culturel subissent dans une certaine mesure l’influence des conditions économiques, à leur tour, les premiers exercent une action notable sur les secondes. Comme le pense J. Ziegler, « entre les images que les hommes se font de leur vie – les cultures, religions, institutions, arts et Etats qu’ils créent – et la réalité économique, matérielle qui commande leur existence, il y a correspondance en même temps que contradiction ». (3)
Le reproche qu’on peut faire au discours économique est d’isoler les mécanismes de leur environnement socioculturel, de ne voir dans les traits culturels qu’une « condition adjuvante » du changement social. L’état d’esprit, les aspirations, les normes de conduite sont immanents à la pratique matérielle. Il ne peut y avoir économie des moyens indépendamment du contexte humain qui la conditionne et qui lui donne une signification.


Refuser le dilemme quantité ou qualité
La dialectique de la quantité et de la qualité est au cœur du processus de changement économique. (4) Ce rapport dialectique est perceptible notamment au niveau de l’acte d’innovation : « si chaque pays a sa personnalité propre qui réunit comportements, culture, éthique, le problème crucial est dans les relations entre cette personnalité et la politique d’innovation. Elles sont de nature dialectique. D’un côté, la politique d’innovation est façonnée, déterminée par la personnalité nationale. De l’autre, la politique d’innovation, si elle réussit, fait évoluer cette personnalité ». (5)
Le processus d’industrialisation a un sens culturel, car il introduit un nouveau mode de consommation et de nouvelles conceptions du travail ; il permet l’élargissement des zones urbaines qui sont des foyers de changement socioculturel. Le progrès technique, à ce titre, est en mesure de répondre à des besoins intrinsèques de la société comme il peut se régler sur des modèles de consommation exogènes transposés.
En revanche, pour expliquer la croissance économique, on commence à évoquer, parmi les forces principales, le mouvement des idées, la disposition à accepter l’innovation ou la propension à rechercher le progrès matériel. R. Aron note que « la croissance est une transformation qualitative dans les résultats sont mesurables » (6) ; il ajoute que « les phénomènes mesurables que nous connaissons ont des causes multiples qui ne sont pas toutes quantifiables »… (7) Explorant les ressorts initiaux de la réussite sociale et de la prospérité, certains auteurs n’hésitent pas à mettre en avant une notion assez peu économique : la foi. La foi dans l’homme, dans l’avenir, dans le travail est essentielle au progrès économique, car elle encourage l’ardeur au travail et stimule l’initiative. (8)

Dans l’infrastructure et les conditions matérielles de production convient-il d’inclure le facteur socioculturel ?  Les forces productives, notons-le, comprennent les instruments de travail, les matériaux, l’énergie et les hommes aptes à exécuter des tâches données. Qu’en est-il d’abord des instruments de travail ? « Mais l’appareillage technique d’une civilisation est inséparable des connaissances scientifiques. Or, celles-ci semblent appartenir au domaine des idées ou du savoir, et ces derniers éléments devraient relever de la superstructure, au moins dans la mesure où le savoir scientifiques est, dans nombre de sociétés, intimement lié aux façons de penser et à la philosophie ». (9)
De même, la composante « hommes » fait intervenir les méthodes de travail, c'est-à-dire des connaissances, un savoir-faire, les conditions et les moyens de leur propagation. Le travail veut dire, selon l’expression suggestive de Ziegler, « le pouvoir créateur, les immenses forces que recèlent le désir, l’intelligence, la capacité d’analyse, l’imagination, la sensibilité, le rêve, l’intuition, la raison de l’homme ». (10)
Les forces productives ne se limitent donc pas à une réalité purement matérielle. Elles désignent un ensemble d’aptitudes collectives, la conjugaison de facteurs multiples engagés dans la production. Elles s’enracinent dans la connaissance et la pensée. La pratique matérielle, somme toute, n’a de sens que par son imbrication dans l’ordre socioculturel. A cet égard, Perroux écrit : « Le fait technique à l’état pur, le fait économique à l’état pur n’existent que dans notre esprit ; ils sont des catégories mentales. Les réalités observables que nous appelons techniques ou économiques sont toujours complexes et composites ». (11)

Il y a lieu, en conséquence, d’effectuer un « va-et-vient » entre le quantitatif et le qualitatif, entre les composantes matérielles et les facteurs non mesurables. Et l’on s’aperçoit que si les traits sociaux et culturels agissent sur la configuration de l’activité économique, ils influent de fait sur le contenu des concepts mêmes.

Thami BOUHMOUCH
Juin 2016
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(1) J. Austruy, Le scandale du développement, éd. Rivière et Cie 1972, p. 277.
(2) D. McClelland, La volonté de réussir et le développement, éd. Tendances actuelles, 1983, p.205.
(3) J. Ziegler, Retournez les fusils : Manuel de sociologie d’opposition, Seuil 1981, p. 32. Je souligne.
(4) Sur ce point, cf. ma communication : La dialectique de la quantité et de la qualité, Rencontre Entreprise et Culture, Faculté des Lettres de Ben M'sik, Casablanca, février 1992, publiée in Revue Marocaine de Droit et d'économie du développement, n° 28 – 1992.
(5) J.-E. Aubert, cité par S. Lier, Des mouvements tectoniques de la culture, in B. Cassen et Ph. De la Saussey, Europrospective, le monde vu d’Europe, Economica 1989, p. 139.
(6) R. Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle, Gallimard 1962, p. 193.
(7) Ibid, p. 372.
(8) G. Gilder, Richesse et pauvreté, éd. Albin Michel 1981, pp. 85,86.
(9) R. Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard 1967, p. 186.
(10) J. Ziegler, op. cit., p. 32.
(11) F . Perroux, Le capitalisme, PUF Que sais-je 1969, p. 31.


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