30 août 2017

CLIENTELISATION DES ELITES ET NON-DÉVELOPPEMENT


Autrefois le colonisateur devait occuper militairement le territoire conquis et de là assumer les charges et tiraillements de la cohabitation forcée. Aujourd'hui, il a toujours prise sur ce territoire, mais la responsabilité de la gestion du quotidien est transférée formellement à quelques notables locaux, à ceux qu’il a lui-même créés et qu’il continue de subjuguer par la violence symbolique.

Les ex-métropoles semblent à première vue fonder leur emprise sur la base passive de sociétés sans résistance. C’est une conception erronée. La domination externe s’appuie sur des relais sociaux vivant au sein de la société subordonnée (1). Envisager en effet l’hégémonie occidentale comme un rapport purement exogène, c’est camoufler le rôle essentiel que ces supports locaux ont joué jadis et jouent de plus en plus aujourd'hui. La reconduction des rapports de sujétion, outre l’emprise sur les consciences, s’accomplit bel et bien par un processus de clientélisation des élites.
Les valeurs et modèles de la puissance mère sont non seulement imposés mais désirés par tous ceux qui y voient un moyen d’accès au prestige social et au pouvoir. A ce titre, Baltra-Cortès écrit : «La dépendance suppose […] un rapport horizontal dans le cadre duquel se produit un accord, une alliance entre les groupes dominants des deux sociétés». (2) En d’autres termes, c’est également une condition endogène – en ce sens que c’est l’élite politique et intellectuelle qui, à temps et à contretemps, se met à la remorque de l’instance dominante. Les grandes firmes ne seraient pas à même d’exercer leur influence si les minorités privilégiées n’étaient pas disposées à les assister et à partager les bénéfices avec elles.

C’est dire que l’ancien colonisateur est amené naturellement à soutenir ces minorités psychologiquement et économiquement assujetties. N’est-ce pas là un moyen infaillible et relativement «bon marché» de conserver un pays sous tutelle ? Car pour préserver les anciens liens économiques, il ne s’agit pas seulement d’établir une série d’accords officiels, il faut aussi maintenir les groupes dirigeants locaux dans une aura de néocolonialisme culturel. Cela, en tout cas, fait obstacle à l’émergence d’un secteur disposant d’aptitudes propres et de la confiance en soi indispensable à tout progrès véritable.
La formation acquise par l’élite dans l’ex-métropole est un fait décisif. Ki-Zerbo est de cet avis : «l’éducation […] est une des pièces maîtresses  du dispositif de domestication que l’impérialisme et le néocolonialisme installent dans les fiefs qu’ils dominent». (3) L’un des atouts majeurs de la puissance mère en effet, celui qui lui vaut tant d’alliés influents dans son Empire informel, réside en somme dans ce modelage culturel. «Par le fait qu’elle [la culture] lui soit désormais intégrée aussi intimement, elle est devenue un allié de premier plan pour la reproduction du système». (4) Il ne s’agit nullement ici de minimiser le poids des alliances purement politiques, mais pour que l’analyse reste rigoureusement axée, cet aspect est laissé de côté.
L’exportation de modèles linguistiques et culturels se révèle donc un puissant instrument de clientélisation des élites et, par là, de domination indirecte. Dans le cadre d’un processus dépendant – organisé et réglé par les firmes transnationales – l’emprise culturelle sur les élites s’enracine, pendant que s’accentue la marginalisation des masses populaires. On aboutit ainsi à une sorte de nivellement de la personnalité nationale, jusqu’au point où elle devient globalement conforme aux intérêts du pouvoir étranger. Il est clair d’ailleurs que le groupe social subordonné désire par dessus tout préserver ses propres intérêts. L’économie a bien besoin de la culture.
Le recours aux produits et au savoir-faire de la nation mère procède d’une démarche dont le principe se trouve au fond dans l’adhésion à des significations et un ordre culturel. Il faut reconnaître qu’en pratique la ligne de démarcation entre la nécessité objective d’une transaction économique et le simple réflexe de fidélité à une instance culturelle est bien souvent difficile à trancher. Une langue n’est pas seulement un vocabulaire et une syntaxe. L’élite subjuguée n’a pas fait qu’apprendre une langue ; elle a également adopté une normativité, des comportements, des aspirations ; par là même, elle se coupe du reste de la collectivité… Une telle impasse culturelle est-elle de nature à favoriser l’émancipation économique ?

Il est possible de soutenir – l’exemple du Japon le confirme – que les sujets générateurs de progrès sont nécessairement intégrés à leur environnement social. Toute personne socialisée appartient à la famille, au groupe, à la nation. Elle partage avec les autres membres de la collectivité des besoins, des manières de faire, des activités… Une telle conformité psychique et culturelle permet à une nation de se maintenir et de durer. Dans les formations du Sud, où manifestement la désarticulation culturelle est la tendance générale, la langue étrangère est une sorte de «bien de production» utilisé pour le développement privilégié d’une minorité en rupture avec les masses. (5) Comment des cadres censés transformer les attitudes peuvent-ils se faire comprendre par la population s’ils ne disposent pas d’une langue commune ?
En raison de l’infériorité qu’il ressent historiquement l’ex-colonisé s’anormalise ; il est souvent porté à entretenir l’atmosphère de dépréciation et de réduction dans laquelle il vit. Il n’est peut-être pas faux de dire qu’à trop porter la livrée de l’autre, à trop s’auto-déprécier, on nourrit le fatalisme. Les nations subjuguées s’accommodent du «téléguidage» de leurs conditions d’existence ; elles demandent leur chemin à ceux-là mêmes qui assoient leur vassalisation. L’assistance technique, dont on tire vanité aujourd’hui, accentue la mystification des hommes et, à bien des égards, tend à étouffer leurs capacités de résistance. L’expert étranger bénéficie d’un pouvoir psychologique certain du fait qu’il est porteur de valeurs magnifiées et du fait que la coopération est conçue à sens unique.
La coopération enseignante établie au lendemain des indépendances nominales a un coût économique (transferts) et financier (traitements), mais son coût sociopolitique et psychologique est plus élevé : confirmation d’une minorité privilégiée, affermissement du fractionnement social, aliénation… «Quand la culture étrangère domine le pays, c’est-à-dire quand elle sert d’instrument de gestion à son administration, à son économie, quand elle sécrète la logique de l’organisation et des options nationales, la coopération devient un élément fondamental dans le renforcement des antagonismes sociaux et joue en faveur des catégories privilégiées» (6) On affectait de croire à l’efficacité objective de la coopération, mais le recours à un personnel inadéquat et sous-qualifié nourrissait l’illusion. Il arrivait que le coopérant soit lui-même conscient  de son inanité professionnelle. H. Aron en disait ceci : «Une très large fraction des partants en coopération enseignante se trouve dans la position de vrais néophytes de l’enseignement, parfois même de néophytes complets de l’activité professionnelle rémunérée». (7)
Pour les générations montantes, un vide culturel se forme, avec toutes ses conséquences psychiques et matérielles. La dépersonnalisation est ressentie comme une «sortie» de soi vers un nulle part. Il y a là un phénomène psychosocial lourd de conséquences dans l’ordre économique. L’élaboration d’une dynamique de changement est entravée, pour une large part, parce que le dominé subit une déviation existentielle et parce que les groupes dirigeants sont profondément attachés au pouvoir étranger.

C’est dire que si l’alliance entre les minorités privilégiées et l’instance étrangère constitue un des plus grands obstacles sur la voie d’une évolution autonome, la superstructure psychologique peut être considérée comme une source importante de résistance au changement.

Thami BOUHMOUCH
Août 2017
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(1) Cf. mes articles précédents : Ordre néocolonial [2/3] : le nouveau visage de l’hégémonie https://bouhmouch.blogspot.com/2016/11/ordre-neocolonial-23-le-nouveau-visage.html ; Formation des élites de l’après-colonisation : dissonance et sujétion https://bouhmouch.blogspot.com/2017/03/formation-des-elites-de-lapres.html
(2) Alberto Baltra-Cortès, Le Chili et sa dépendance, Economie appliquée, tome xxiv n° 4, 1971, p. 680.
(3) Cité par Georges Chatillon, Science politique du Tiers-Monde ou néo-colonialisme culturel, Annuaire du Tiers-monde, tome II, 1975-1976, Berger-Levrault, p. 129.
(4) Marie-Josèphe Parizet, La culture, terrain d’affrontement, Projet, sept. 1978, p. 956.
(5) Ce ne fut pas le cas du Japon, ni celui de la Chine.
(6) Fathallah Oualalou, Le Tiers-Monde et la troisième phase de domination, Editions Maghrébines 1973, pp.124-125.
(7) Henri Aron, Une dysfonction majeure : l’enseignement en coopération, in Carmel Camilleri & M. Cohen-Emerique (dirigé par), Chocs de cultures, concepts et enjeux pratiques de l’interculturel, L’Harmattan 1989, p. 279.