31 août 2016

LA FORCE DÉSINTÉGRANTE DU CONTACT COLONIAL


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


L’impérialisme règne par les termes de l’échange et par la force militaire ; mais il règne aussi et en particulier par les significations qu’il impose aux peuples colonisés. Sans doute la violence symbolique a-t-elle accompli par le verbe et par les signes ce qu’aucune armée n’est capable d’accomplir. Elle a fabriqué des hommes, structuré leur conscience, façonné leurs aspirations.

L’expansion coloniale ne s’est pas effectuée dans le néant. Dans bien des cas, elle s’est trouvée confrontée à un peuple, à une société, aux substrats tangibles d’une civilisation. Or, lorsque deux cultures se rencontrent, la culture victorieuse impose ses normes de conduite à la culture vaincue qui se laisse subjuguer par les manifestations de la puissance matérielle de la première. Les conquêtes occidentales devaient mettre les sociétés colonisées dans un état de dépendance, les transformer pour qu’elles conviennent aux besoins de nations techniquement plus développées.
Il semble que la pratique de l’ethnocide soit le propre de la société capitaliste occidentale. Celle-ci, au nom de ses idéaux et pour ses intérêts, a non seulement détruit les modes de production, les racines de la vie économique et de l’équilibre écologique, mais elle a aussi anéantit l’univers culturel, l’identité propre, la mémoire, l’histoire des peuples qu’elle a asservi.
De la même manière que le système colonial va atteindre la structure interne de l’économie des pays conquis, briser la cohérence de leur système d’organisation sociale, il cherchera à dénaturer leur fonds culturel, leur particularisme par les éléments d’incompatibilité qu’il met en œuvre. Il est possible de dire que l’action ethnocidaire est le corollaire superstructurel de l’action de désarticulation économique. L’une et l’autre fonctionnent de concert comme les deux faces d’une même axiomatique. Ces deux actions concomitantes impliquent que l’on doive rapporter le monde à soi, par la dislocation des structures économiques, par la violence symbolique.


De façon décisive, l’occupant colonial a bouleversé les mécanismes psychologiques de ses sujets. Il a, par sa politique d’assimilation forcée, par sa mise à mort des langues locales, fait des ravages apparemment irréparables. L’ethnocide ne consiste donc pas seulement à attribuer des agissements barbares à tous ceux que l’on nomme génériquement les « indigènes ». Il désigne « l’acte de destruction d’une civilisation, l’acte de décivilisation » ; « il s’agit de la désorganisation de la quotidienneté des autres » (1) En somme, l’ethnocide tue les peuples dans leur esprit. Le désarroi causé par l’irruption hostile dans le groupe social d’un système symbolique étranger, la discordance entre l’allogène et l’autochtone font du drame colonial une « maladie des significations » (J. Berques).
Pour K. Polanyi, la désintégration culturelle des populations placées en situation coloniale est étroitement analogue à celle des masses laborieuses du temps de la Révolution industrielle. Le parallèle est plein de sens : « la force élémentaire du contact culturel, qui est en ce moment en train de révolutionner le monde colonisé, est la même que celle qui, il y a un siècle, a créé les tristes scènes du début du capitalisme ». (2)  
Par ce biais, j’en viens à l’analyse d’E. Durkheim à propos de « l’anomie » – et il est possible d’élargir le concept tout en retenant sa cause fondamentale : un bouleversement profond compromettant à ce point l’intégration des individus que ceux-ci ne savent plus à quelles normes se référer. Vivant dans deux univers qui se mêlent et se heurtent, le colonisé ne se sent jamais pleinement « chez lui ».
Tout individu transculturé subit un véritable déchirement. Face à un système absolu et clos, fonctionnant indépendamment de sa volonté, il est poussé à se cantonner dans une attitude apathique et défaitiste (ce qui n’empêchera pas une minorité agissante de développer une résistance héroïque). On sait que la domination britannique en Inde avait fait reculer l’artisanat local et handicapé gravement l’édification d’une industrie moderne ; de manière concomitante, elle a tout aussi gravement séparé ce pays de son histoire et de ses attaches culturelles. Ce qui fait dire à K. Marx que « cette perte de leur vieux monde, qui n’a pas été suivie de l’acquisition d’un monde nouveau, confère à la misère actuelle des Hindous un caractère particulièrement désespéré ». (3)

Dans le même sens, K. Polanyi fait ressortir le vide culturel dans lequel vivent les peuples conquis d’Afrique : « alors que leur propre culture ne leur offre plus aucun objectif digne d’effort ou de sacrifice, le snobisme et les préjugés raciaux leur barrent la voie s’ils veulent participer adéquatement à la culture des envahisseurs blancs ». (4)
Le phénomène colonial, c’est la nécessité de recourir non seulement à des moyens de coercition mais encore à un ensemble de pseudo-justifications et de comportements stéréotypés. L’ordre culturel introduit ne s’est guère présenté comme un apport amélioratif mais plutôt comme un substitut évident, une alternative indiscutable. « Il n’a pas suffi à l’Occidental d’enfermer les sociétés dans les rets de multiples codes moraux et juridiques. Il a prétendu couler la sensibilité humaine dans les mêmes patrons ». (5)

Tout bien considéré, le système colonial a besoin infailliblement d’une dictature culturelle. L’abaissement et l’éviction des cultures, la mystification des individus font partie de sa pratique. De toute évidence – comme on le verra dans le prochain papier – le modelage culturel n’a pas pour effet de socialiser à l’égalité mais bien plutôt à la dépendance.


Thami BOUHMOUCH
Août 2016
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(1) Robert Jaulin (Textes réunis par), La décivilisation, politique et pratique de l’ethnocide, Ed. Complexe 1974, pp. 9 et 81.
(2) Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard 1983, p. 214 (l’édition originale date de 1944).
(3) Karl Marx, Les résultats éventuels de la domination britannique en Inde, in Textes sur le Colonialisme, éd. du Progrès 1977, p. 37.
(4) Karl Polanyi, op. cit., p. 213.
(5) Cheikh Hamidou Kane (1961), reproduit in M. A. Baudouy et R. Moussay, Civilisation contemporaine, Hatier 1965, p. 199.

25 août 2016

LES RESSORTS INITIAUX DE L’HEGEMONIE [2/2] Volonté de légitimation de l’expansionnisme


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


Dans le papier précédent, l’accent a été mis sur l’affirmation dogmatique du caractère unique et exceptionnel de la civilisation occidentale. (1) C’est sur une telle idée reçue que vont se développer les multiples influences culturelles sous la tutelle coloniale. L’idéologie ethnocentrique enseigne que les peuples subordonnés n’ont pas les qualités morales nécessaires pour organiser leur économie et engager des actions génératrices de progrès.

Le postulat de l’inégalité
Pour justifier l’expansionnisme, on s’est basé tour à tour sur les mobiles économiques, la puissance matérielle, l’inégalité des races, la mission civilisatrice à accomplir. Les conquérants devaient être certains de leur supériorité et l’affirmer avec force.
C’est la foi en la supériorité intrinsèque de la civilisation européenne qui a au fond suscité l’action coloniale et permis de la légitimer. Les hommes qui s’élancent à la conquête du monde ont besoin de se croire maîtres de son destin ; ils ont besoin d’une idéologie rassurante. Un système de justifications leur montre alors le caractère nécessaire de leurs actes. « Il s’agit de l’ensemble des rationalisations par lesquelles le colonisateur explique sa position dans le pays colonisé, son statut de supériorité et sa conduite à l’endroit des indigènes ». (2)
L’idéologie qui inculque que les peuples conquis n’ont pas de dispositions naturelles pour réaliser leur propre mutation engage du même coup le pouvoir colonial à éteindre toute volonté d’évolution autonome – puisque logiquement elle en postule l’impossibilité pratique. L’idéologie colonialiste en effet pose comme principe l’inégalité ontologique entre les hommes.
L’essentiel ici est de marquer avec force que le contact colonial est parvenu à imposer un ordre où le couple dominateur-dominé est promis à l’éternité. Le postulat de l’inégalité, en pénétrant profondément l’esprit de l’homme colonisé, a fait naître en lui un sentiment d’infériorité qu’il gardera par la suite. On devine les effets directs que cette perte de confiance en soi aura sur le maintien des liens de dépendance multiforme avec la métropole. Celle-ci est censée avoir vocation pour organiser le monde, exploiter les ressources, prodiguer outillages et savoir-faire. Aujourd’hui, le monde n’est pas régenté autrement… ce qui montre bien que le passé explique le présent.

Un sentiment prévalait au XIXème siècle que les inégalités du système colonial étaient à la fois inévitables et justes. J. S. Mill l’exprimait ainsi : « En premier lieu, les règles de la simple morale internationale impliquent la réciprocité. Mais les barbares sont incapables de réciprocité… Ensuite, les nations qui sont encore barbares n’ont pas dépassé le stade où elles ont sans doute avantage à être conquises et tenues en sujétion par des étrangers ». (3) C’est sur ce dogme que s’appuient le pouvoir colonial hier, comme le mécanisme d’exploitation internationale aujourd’hui.
A cet égard, Marx voyait d’un œil favorable la domination britannique en Inde, estimant qu’elle introduisait finalement des changements heureux dans ce pays « arriéré ». Selon lui, les communautés villageoises indiennes, lieu de « despotisme oriental », reposaient sur le fatalisme, le système des castes, des rites religieux paralysants. Les Britanniques – « conquérants supérieurs » – avaient alors le devoir de détruire la civilisation hindoue : « L’Angleterre a une double mission à remplir en Inde : l’une destructrice, l’autre génératrice – l’annihilation de la vielle société asiatique et la pose des fondements matériels de la société occidentale en Asie ». (4)
Ainsi Marx ne semblait pas déplorer la dislocation de l’ordre préexistant en Inde. Il n’hésitait pas à affirmer : « quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution ». (5) Pénétré de la volonté de puissance des nations, il écrivait encore : « la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares ». (6)
Ce point de vue ethnocentrique, imprégné des idées de l’époque, ne pouvait à l’évidence pressentir les incidences économiques ultérieures des contacts traumatiques avec l’Occident colonial. Certes, de tels contacts ont apporté aux pays conquis l’imprimerie, le télégraphe, le chemin de fer… mais est-ce là le seul constat possible ? Peut-on croire que les ex-colonies avaient plus à gagner qu’à perdre de l’expansion occidentale, soutenir à l'instar de W. Tucker que « cette expansion a été un facteur crucial de transformation des peuples et de leur passage d’un état de simples objets de l’histoire à l’état de sujets ». (7)

Rupture de la problématique ethnocentrique
La négation catégorique des cultures extra-occidentales doit être regardée comme la marque de l’ignorance et surtout de la perversité. Car suivant quel critérium décide-t-on de la prééminence de telle ou telle civilisation ? Peut-on raisonnablement établir entre les diverses cultures un ordre de préséance ?
L’anthropologie remaniée a le mérite d’avoir dénoncé l’idée maitresse de race décadente qui a alimenté l’action coloniale. Elle a prouvé scientifiquement, par une démarche critique et positiviste, l'égalité de toutes les races et leur perfectibilité. Comme le montre Lévi-Strauss, les apports culturels des divers groupes humains sont dus à des circonstances géographiques, historiques et sociologiques, non à des aptitudes distinctes liées à la constitution anatomique ou physiologique. La diversité culturelle en effet n’est liée par aucune relation de cause à effet à celle qui existe sur le plan biologique entre certains aspects observables de groupements humains. Il s’agit de deux diversités parallèles, de deux terrains différents. (8)
C’est dire que les civilisations ne sont pas superposables, chacune d’elles ayant des caractères propres et se développent, à des paliers différents, selon son génie particulier. « Toutes cultures, y compris celle dites sauvages, relèvent du même esprit humain et mettent en œuvre à leurs propres manières ses virtualités innées ». (9)
Si donc rien ne permet d’affirmer la supériorité d’une race par rapport à une autre, les conceptions raciales constituent à coup sûr un acte politique. Au reste, il est établi que les déficiences alimentaires ont des effets dégradants sur les caractères anthropologiques de l’individu. De Castro montre en effet « qu’un grand nombre des caractéristiques tenues pour une supériorité ou une infériorité raciale n’ont rien à voir avec la race, car ce sont des produits exclusifs de l’action modélatrice des aliments ». (10)
Il ne suffit pas d’insister sur cette vérité scientifique majeure, il faut aussi s’arrêter à un fait historique troublant. A savoir que les peuples colonisés – dans leur diversité – disposaient jadis d’un type d’organisation sociale et d’une manière de vivre remarquables. Ces peuples dont la pensée relevait d’une logique complexe, étaient parfois à la pointe de la science et de la technique. C’était notamment le cas des Incas, des Mayas, des Aztèques qui, avant la conquête occidentale au XVIème siècle, excellaient en mathématiques, en astronomie, en médecine, en architecture comme dans les techniques de l’hydraulique et de l’irrigation. Selon B. Higgins, « L’Inde, l’Indonésie et la Chine avaient des armes à feu, des instruments de navigation, des moyens de transport terrestres et maritimes, des techniques de fabrication et d’agriculture et des systèmes d’éducation qui pouvaient se comparer favorablement avec les meilleurs européens ». (11)

En revanche, s’agissant de l’expansion coloniale à partir du XIXème siècle, la supériorité technique de l’Occident est amplement établie. Une telle expansion n’aurait certes pas été possible sans les progrès réalisés dans les domaines des communications, des transports et surtout de l’armement. Avant tout, les conquérants disposaient d’une force militaire, d’une marine puissante, d’armes à feu et de canons.
Dans un sens, pourrait-on dire, les nations colonisées étaient des nations colonisables. Il est vrai par exemple que le monde arabe avait atteint le stade du déclin bien avant le contact colonial. Depuis bien longtemps il avait perdu de son prestige et s’installait dans une posture d’engourdissement social persistante. Au-delà de leur infériorité matérielle manifeste, les pays en situation coloniale n’avaient pas une volonté politique et un idéal dépassant le modèle imposé. C’est le constat que fait P. Pascon : « En 1978 comme en 1900, le Maroc dans son large consensus n’a pas de projet historique offrant une alternative crédible à opposer à la domination étrangère. Voilà pourquoi, en 1978 comme en 1900, il est dominé par l’impérialisme »… (12)
Le fait est que, lorsqu’on cherche à cerner les mécanismes d’exploitation internationale, un problème se pose concrètement en termes d’impérialisme culturel historique. Il s’avère que la déviation existentielle à laquelle ont été soumises les sociétés dominées est non pas une conséquence involontaire de l’expansion coloniale, mais découle bien au contraire d’une action volontaire, engagée dès le début de cette expansion. Il importe alors de faire ressortir – objet du prochain papier – que la violence symbolique coloniale a des visées et des incidences proprement économiques.


Thami BOUHMOUCH
Août 2016
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(1) Cf. Les ressorts initiaux de l’hégémonie [1/2] Le préjugé de l’exceptionnalisme occidental https://bouhmouch.blogspot.com/2016/08/les-ressorts-initiaux-de-lhegemonie-12.html
(2) Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, volume 3 : Le changement social, éd. HMH Points 1968, p. 229.
(3) Cité par Robert W. Tucker, De l’inégalité des nations, Economica 1980, p. 9.
(4) Karl Marx, Les résultats éventuels de la domination britannique en Inde, in Textes sur le Colonialisme, éd. du Progrès 1977, p. 93.
(5) Karl Marx, La domination britannique en Inde, Texte sur le cibid, p. 42.
(6) Karl Marx, Manifeste du parti communiste, éd. UGE 10-18, 1962, p. 25.
(7) Robert W. Tucker, op. cit., p.113.
(8) Cf. Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, Unesco 1952.
(9) Ch. Morazé et D. de Solla Price, in Ch. Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, p. 251.
(10) Josué de Castro, Géopolitique de la faim, Ed. ouvrières 1952, p. 98.
(11) Benjamin Higgins, Economic development, New Yotk 1959, cité par J. Austruy, Le scandale du développement, éd. Rivière et Cie 1972, p. 29.
(12) Paul Pascon, Repenser le cadre théorique de l’étude du phénomène colonial, Revue juridique politique et économique du Maroc (Rabat) n° 5, 1979, p.133. Je souligne.

15 août 2016

LES RESSORTS INITIAUX DE L’HEGEMONIE [1/2] Le préjugé de l’exceptionnalisme occidental


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique

Il n’a pas suffi à l’Occidental d’enfermer les sociétés dans les rets de multiples codes moraux et juridiques. Il a prétendu couler la sensibilité humaine dans les mêmes patrons.
Cheikh Hamidou Kane


L’Europe a longtemps été convaincue de sa supériorité intellectuelle et culturelle – et ce sentiment justifiait à ses yeux l’action coloniale. Elle était volontiers portée à attribuer les avantages dont elle jouissait à une différence entre les races, à faire valoir que les peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine, qualifiés de végétatifs ou d’attardés, étaient incapables de se gouverner eux-mêmes.

Dès le XIXème siècle, l’idée se répandait que l’inégalité raciale suffisait à expliquer les écarts d’évolution entre les sociétés humaines. (1) Le célèbre poème de R. Kipling « The white man’s Burden », écrit en 1899, devint un des slogans de l’impérialisme occidental. Imbu de préjugés raciaux, il visait à légitimer l’hégémonie des grandes puissances sur le monde. Le « fardeau de l’homme blanc », sur le plan moral et intellectuel, consistait prétendument à élever les peuples subordonnés jusqu’à ce qu’ils soient prêts à se prendre en charge eux-mêmes. Cette idéologie – justificative et rassurante – conférait à l'entreprise coloniale un caractère humanitaire, celui d’une « mission civilisatrice ».
L’Europe, croyant en cette mission, était supposée faire bénéficier les populations assujetties de ses propres progrès matériels aussi bien que de ses valeurs religieuses et morales. Adoptée par les milieux politiques, une telle idéologie se voyait même confirmée et accréditée par des doctrinaires dans le monde scientifique. Ch. Morazé écrit à ce propos : « les études incertaines de l’anthropologie firent croire pendant un temps à une différence entre les mentalités logiques, les nôtres, et les mentalités prélogiques des cultures dites primitives. A peine revenait-on de cette erreur que se vulgarisa une autre opinion opposant deux formes d’esprit : préscientifique et scientifique ». (2)

Pour établir leur supériorité raciale, les Européens n’hésitaient pas à soutenir que « les caractéristiques intellectuelles du primitif […] sont celles de l’enfant civilisé », à « affirmer sans risque d’erreur que la race noire dans son ensemble n’a rien apporté, dans le passé autant que dans le présent, au progrès de l’humanité qui soit digne d’être conservé ». (3) Ces verdicts, en favorisant la discrimination entre les ensembles culturels, aboutissaient à rabaisser l’autre et à nier son humanité propre. Se prévalant de l’exclusivité de la civilisation et de la culture, le colonisateur devait naturellement clamer l’infériorité des peuples placés sous tutelle, leur inculquer que l’Occident est le lieu du savoir, la seule voie à suivre.
Ce système d’idées pénétrera profondément le subconscient des individus comme leur comportement, imprégnera l’activité intellectuelle et les diverses formes de connaissance. Il sert toujours à légitimer la pratique des métropoles, à la présenter comme naturelle et inévitable. Ce qui fait dire à J. Ziegler que « les seigneurs de la banque et de l’industrie multinationale se servent amplement d’idéologies passées qui sont celles que l’éducation et la socialisation ancrent dans l’esprit de chaque homme comme vérités universelles et qui lui fournissent ses critères de jugement de la réalité ». (4)

Le discours dominant est donc catégorique : les normes requises pour appartenir à la société des nations sont à puiser dans l’univers européen et il n’est d’existence possible pour les peuples divers qu’à la condition de prendre celui-ci pour modèle. De fait, les structures sociales et politiques des pays colonisés sont évaluées en fonction de celles des métropoles et par conséquent jugées comme archaïques.
Une telle attitude, dans un sens, paraît naturelle. Peut-on en effet comprendre les autres si ce n’est à partir de ses modes de pensée propres ? Mais l’ethnocentrisme est par-dessus tout une négation totale et définitive. Pour F. Laplantine, c’est « l’attitude qui consiste à rejeter tous les modèles culturels qui nous sont étrangers ou tout simplement qui sont différents de ceux auxquels nous nous sommes identifiés depuis notre enfance ». (5)
Bien plus, cette non-reconnaissance des sociétés se révèle un véritable ethnocide – un ethnocide qui s’effectue dans les discours comme dans la pratique. Le projet ethnocentrique reflète bel et bien l’état d’esprit de l’époque coloniale. A l’origine de la conquête, une vision historienne consacre l’égocentrisme de l’Occident et aboutit à la négation des peuples. « Or la manière dont l’Occident leur dénie leur identité consiste précisément à les intégrer dans ce processus de l’histoire universelle dont il représente l’aboutissement ». (6)


Les colonies, loin d’être regardées comme des entités historiques, sont toujours définies négativement. Ce sont des non-civilisations ou des anti-civilisations. Ne percevant de l’homme que les dimensions matérielles, l’ordre colonial affirme trouver table rase partout où il s’étend par la force. Les vertus et richesses culturelles des « autres » sont volontairement marginalisées ou perdues de vue. Ainsi sont estompés les apports décisifs du monde musulman, de l’Inde et de la Chine. « Or, les Européens, en sous-estimant après-coup ces nécessaires préalables, ont été entraînées dans une autre erreur : se croire sans dette à l’égard d’autres cultures auxquelles ils avaient tant emprunté ». (7)
La civilisation musulmane en particulier fut longtemps victime de réduction et d’incompréhension à base passionnelle. « Pendant la période coloniale, écrit Taleb-Ibrahimi, le travail de mise en valeur du patrimoine de l’Algérie a été centré essentiellement sur la période romaine. Et cela dans un but idéologique bien défini : il s’agissait de démontrer aux jeunes Algériens que, si le présent et l’avenir de leurs pays sont français, son passé est romain ». (8) A la culture africaine on dénie également toute spécificité et tout avenir. On refuse notamment d’accorder aux Africains qu’ils « savaient bâtir des maisons, administrer des empires, construire des villes, cultiver des champs, fondre le minerai, tisser le coton, forger le fer »… (9)

Le préjugé de la supériorité occidentale, à n’en pas douter, a alimenté dès le départ l’élan de la colonisation. Comment reconnaître un substrat culturel à ceux qu’on cherche à soumettre pour en tirer un profit abusif ?… C’est le point qui sera traité dans le prochain papier.

Thami BOUHMOUCH
Août 2016
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(1) Voir, au sujet du déterminisme racial, Iffat Mohamed Cherkaoui, Adab Attarikh Ind al arab, Dar al aouda 1973, pp. 37-38.
(2) Charles Morazé, La science et les facteurs de l’inégalité (ouvrage collectif), Unesco 1979, p. 168.
(3) Respectivement H. Spencer et C. Vogt, cités par Stephen J. Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie, éd. Pygmalion 1979, p. 194.
(4) Jean Ziegler, Retournez les fusils : Manuel de sociologie d’opposition, Seuil 1981, p. 91.
(5) François Laplantine, Les 50 mots-clés de l’anthropologie, éd. Privat, p. 70.
(6) Marc Lebiez, L’Occident et les autres, Les temps modernes n° 538, mai 1991, p. 42.
(7) Charles Morazé, op. cit., p. 87.
(8) Ahmed Taleb-Ibrahimi, De la décolonisation à la révolution culturelle, in Anouar Abdelmalek, La pensée politique arabe contemporaine, Seuil 1975, p. 201.
(9) Aimé Césaire, cité par Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, Seuil 1975, p. 105.

8 août 2016

POUR UNE APPRECIATION D’ENSEMBLE DE L’ACTION COLONIALE


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


« La colonisation, ça commence avec une histoire de curé et ça finit par une histoire de curée » Etiemble


Le sous-développement gagne sans doute à être saisi dans ses origines historiques... Il ne saurait être réduit toutefois à un phénomène spatial de désintégration qu’évoquent les termes de dualisme et d’asymétrie, ni à une condition économique résultant d’une relation de domination. L’approche serait plus féconde si l’on s’attache à faire ressortir que l’expansion hégémonique de l’Occident a engendré et perpétué non seulement des structures mais aussi et surtout des comportements.

Les stigmates extra-économiques du contact colonial

Les liens divers de dépendance s’entrecroisent : la subordination politique est propice à l’hégémonie économique ; celle-ci est portée et consolidée par l’hégémonie culturelle. L’économiste ne peut avoir une perception valable du phénomène de la domination externe s’il ne tient compte d’un de ses aspects le plus occulté : l’emprise culturelle et ses multiples implications sur le plan purement économique.
Le fait colonial se révèle en somme un problème humain… et l’embarras qui accompagne le sujet tient à sa charge d’émotivité. D’où les questions majeures : en quoi la colonisation – cette ère fondamentale de renversement des valeurs – a-t-elle « réussi » ? Quels moyens d’influence, quelles procédures le colonisateur a-t-il utilisés pour asseoir et perpétuer son hégémonie ?
Il est indéniable que les intérêts économiques ont constitué un élément marquant de la politique impérialiste. En plus du besoin pressant de matières premières et de denrées alimentaires, il fallait créer des marchés pour les surplus de production. Pour le colonisateur, un pays conquis est en fait d’abord un pays dont il exploite les terres, les mines, les puits de pétrole, les forêts, etc. On sait que Lyautey entendait faire du Maroc « une bonne affaire commerciale et industrielle ».
L’action coloniale traduit la volonté de la métropole de faire des colonies des annexes de son propre développement. Mais, si l’on considère la vérité ultime des choses, peut-on se borner à dire que l’impérialisme était pour l’Europe une simple « question d’estomac ». Une conception insuffisante – et de fait inopérante – consiste à confiner la signification de l’emprise occidentale à un accès à des ressources, aux marchés et aux possibilités d’investissement…


Ici, il convient de nuancer : la domination externe se présente, à proprement parler, sous des modalités successives distinctes : l’ère coloniale, la phase néocoloniale et la situation « postcoloniale ». (1) Dans la première, la conquête s’appuie fondamentalement sur la force militaire, mais la motivation économique constitue le facteur déterminant. Face à l’invasion, la résistance se porte sur la lutte armée et la propagande patriotique. Dans la seconde (l'après-colonisation), il s’agit de préserver les intérêts acquis par la force, d’éviter la rupture – et c’est l’aspect politique qui prime. A ce stade, une élite nationale succède (en partie) à la puissance d’occupation, s’emploie à conserver ses structures et à les affermir. L’une et l’autre s’accordent sur beaucoup de questions, mais cette entente reste implicite ou latente.
La troisième, qu’on situe au début des années 1990, marque le triomphe de l’économie néolibérale et l’effritement ultime du « Tiers-Monde ». La dimension culturelle se révèle pleinement et prend de l’ampleur pour affermir la tutelle. L’alliance entre l’élite au pouvoir et l’instance dominante prend une nouvelle proportion : dans l’ex-colonie, les institutions, les structures, les moyens d’information servent à consolider des intérêts convergents. Désormais la symbiose est patente.
Ces modalités ne s’excluent pas l’une l’autre, l’emprise culturelle n’est pas absente des deux premières phases… En tout cas, « il serait faux de dire que l’économie d’une nation a toujours été à l’origine de ses aventures coloniales ; parfois, il n’y eut pratiquement aucun intérêt économique en jeu ». (2) Bien des mobiles non économiques intervenaient : la religion, le patriotisme, le prestige, l’esprit d’aventure…
R. Thomassy, pionnier de l’idée coloniale au Maroc, a écrit en 1842 : « la France sera nécessairement appelée à y représenter le christianisme et à y combattre en soldat de la civilisation ». (3) Jusqu’aux débuts du XXème siècle, le devoir d’évangélisation préoccupait fortement les colonisateurs français. De Foucaud, qui voulait « donner le Maroc à Jésus », avait effectivement préparé et facilité le travail à l’armée d’invasion. Les missions chrétiennes sont d’ailleurs restées très actives sous le protectorat.

L’esprit d’évangélisation, notons-le, régnait déjà au XVème siècle, alors que la Reconquista battait son plein. Le Portugal et l’Espagne voulaient notamment  porter la guerre sainte au Maroc et mettre en échec l’expansion islamique. De même qu’en Amérique, l’Eglise s’est implantée sous la contrainte, là où les civilisations des Aztèques et des Incas ont été détruites par les conquérants espagnols. (4)
L’expansion coloniale, loin donc d’être une simple réponse à une pression économique, était aussi le fait d’idéologues, de missionnaires, de chefs militaires et de leaders politiques. La France, par exemple, face à l’Angleterre, s’efforçait de surmonter son « complexe d’infériorité latin » et devait trouver dans une politique impérialiste vigoureuse une preuve de puissance et un signe de prestige.
La recherche de la gloire et de la grandeur en effet contribue à modeler réellement l'entreprise coloniale. Cependant, si « l’expansion culturelle joue un rôle fort concret dans le processus complexe de la domination sous tous ses aspects », (5) il faut bien souligner que dans ce processus la culture est à la fois un prétexte et un moyen. Le fait appelle une attention particulière en raison de son impact considérable dans la phase des indépendances formelles.

Sujétion morale et exploitation économique

L’incidence de l’action coloniale varie sous l’influence à la fois des conditions spécifiques de chaque colonie et des mobiles de l’instance dominante. Il y a toutefois un facteur commun aux diverses situations : la soumission intériorisée – toutes catégories sociales confondues – des peuples colonisés. S’il est vrai en effet que les puissances d’occupation ont en vue avant tout d’accaparer les richesses de leurs colonies, elles exercent – parallèlement à cela et par une action consciente – une emprise morale, intellectuelle et linguistique sur les populations…
L’ordre colonial a réussi à créer, bien souvent par la force, des liens culturels entre la métropole et ses dépendances, des liens qui consolideront et perpétueront l’exploitation économique. C’est un fait d’agression créant des situations d’inégalité collectives se répercutant sur les situations individuelles. Un fait plus grave encore que la destruction des métiers manuels et de l’économie vivrière a eu lieu : la destruction de l’identité civilisationnelle des peuples. Une certaine vision du monde était destinée à se propager ; elle nous confronte avec la question capitale de savoir comment elle produisit ce déséquilibre durable entre sociétés nanties et sociétés végétatives.

Bien entendu, l’analyse serait tronquée si elle mettait toutes les défaillances sur le compte de l’intrusion extérieure. Il est vrai, comme le soutient P. Pascon, que tout n’était pas parfait auparavant : « Le colonialisme a-t-il eu cette superpuissance de faire naitre l’ensemble du Mal après un Bien total ? De ce manichéisme il faut sortir au plus vite sous peine d’ossifier un dogme pour toutes les générations à venir »… (6) Il n’en demeure pas moins qu’au-delà de l’hypothèque économique proprement dite, l’état actuel des pays considérés tire son origine de leur soumission à la domination culturelle et morale exercée durant la période coloniale et dont elles n’ont pas réussi à se défaire aujourd’hui.
Pour bien des pays en effet le problème persistant est de s’insérer dans un mouvement d’émancipation véritable. Mais, comme le notait à juste titre M. Bedjaoui, « c’est parce qu’il [le tiers-monde] a été culturellement, socialement et économiquement appauvri et diminué par la domination coloniale et l’impérialisme, qu’il risque encore plus de manquer de ressort pour percevoir et écarter les erreurs dans sa marche vers le développement ». (7)
L’explication gagne donc à être fondée sur la nature profonde et les motivations de la conquête coloniale. C’est largement par suite du contexte global de ce moment décisif que le problème du sous-développement demeure si ardu et qu’on parait loin de le voir résolu.


Thami BOUHMOUCH
Août 2016
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(1) L’expression prend ici le sens particulier que lui attribue Mahdi Elmandjra. Cf. son ouvrage Al harb al hadaria al oula, éd. Ouyoun 1991, pp.29 et 73.
(2) Heinz Gollwitzer, L’impérialisme de 1880 à 1918, Flammarion 1970, p. 77.
(3) Cité par Germain Ayache, Etudes d’histoire marocaine, SMER 1979, p. 9.
(4) De nos jours, les efforts d’évangélisation du monde arabe, portant particulièrement sur des groupes ethniques censés être réceptifs, s’inscrivent dans des projets de sécession et de morcellement à visée impérialiste : c'est le cas avec les minorités kurdes d'Irak et de Syrie, mais aussi avec les Kabyles et les Berbères au Maghreb.
(5) Jacques Thobie, La France a-t-elle une politique culturelle dans l’Empire ottoman, Revue Relations internationales n° 25, 1981, p. 21.
(6) Paul Pascon, Repenser le cadre théorique de l’étude du phénomène colonial, Revue juridique politique et économique du Maroc (Rabat) n° 5, 1979, p. 130.
(7) Mohamed Bedjaoui, Pour un nouvel ordre économique international, UNESCO 1979, p. 73. L’erreur dont parle l’auteur, c’est de s’engager dans la voie de la facilité : le recours à l’imitation servile et inefficiente, l’absence d’efforts créatifs…