8 août 2016

POUR UNE APPRECIATION D’ENSEMBLE DE L’ACTION COLONIALE


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


« La colonisation, ça commence avec une histoire de curé et ça finit par une histoire de curée » Etiemble


Le sous-développement gagne sans doute à être saisi dans ses origines historiques... Il ne saurait être réduit toutefois à un phénomène spatial de désintégration qu’évoquent les termes de dualisme et d’asymétrie, ni à une condition économique résultant d’une relation de domination. L’approche serait plus féconde si l’on s’attache à faire ressortir que l’expansion hégémonique de l’Occident a engendré et perpétué non seulement des structures mais aussi et surtout des comportements.

Les stigmates extra-économiques du contact colonial

Les liens divers de dépendance s’entrecroisent : la subordination politique est propice à l’hégémonie économique ; celle-ci est portée et consolidée par l’hégémonie culturelle. L’économiste ne peut avoir une perception valable du phénomène de la domination externe s’il ne tient compte d’un de ses aspects le plus occulté : l’emprise culturelle et ses multiples implications sur le plan purement économique.
Le fait colonial se révèle en somme un problème humain… et l’embarras qui accompagne le sujet tient à sa charge d’émotivité. D’où les questions majeures : en quoi la colonisation – cette ère fondamentale de renversement des valeurs – a-t-elle « réussi » ? Quels moyens d’influence, quelles procédures le colonisateur a-t-il utilisés pour asseoir et perpétuer son hégémonie ?
Il est indéniable que les intérêts économiques ont constitué un élément marquant de la politique impérialiste. En plus du besoin pressant de matières premières et de denrées alimentaires, il fallait créer des marchés pour les surplus de production. Pour le colonisateur, un pays conquis est en fait d’abord un pays dont il exploite les terres, les mines, les puits de pétrole, les forêts, etc. On sait que Lyautey entendait faire du Maroc « une bonne affaire commerciale et industrielle ».
L’action coloniale traduit la volonté de la métropole de faire des colonies des annexes de son propre développement. Mais, si l’on considère la vérité ultime des choses, peut-on se borner à dire que l’impérialisme était pour l’Europe une simple « question d’estomac ». Une conception insuffisante – et de fait inopérante – consiste à confiner la signification de l’emprise occidentale à un accès à des ressources, aux marchés et aux possibilités d’investissement…


Ici, il convient de nuancer : la domination externe se présente, à proprement parler, sous des modalités successives distinctes : l’ère coloniale, la phase néocoloniale et la situation « postcoloniale ». (1) Dans la première, la conquête s’appuie fondamentalement sur la force militaire, mais la motivation économique constitue le facteur déterminant. Face à l’invasion, la résistance se porte sur la lutte armée et la propagande patriotique. Dans la seconde (l'après-colonisation), il s’agit de préserver les intérêts acquis par la force, d’éviter la rupture – et c’est l’aspect politique qui prime. A ce stade, une élite nationale succède (en partie) à la puissance d’occupation, s’emploie à conserver ses structures et à les affermir. L’une et l’autre s’accordent sur beaucoup de questions, mais cette entente reste implicite ou latente.
La troisième, qu’on situe au début des années 1990, marque le triomphe de l’économie néolibérale et l’effritement ultime du « Tiers-Monde ». La dimension culturelle se révèle pleinement et prend de l’ampleur pour affermir la tutelle. L’alliance entre l’élite au pouvoir et l’instance dominante prend une nouvelle proportion : dans l’ex-colonie, les institutions, les structures, les moyens d’information servent à consolider des intérêts convergents. Désormais la symbiose est patente.
Ces modalités ne s’excluent pas l’une l’autre, l’emprise culturelle n’est pas absente des deux premières phases… En tout cas, « il serait faux de dire que l’économie d’une nation a toujours été à l’origine de ses aventures coloniales ; parfois, il n’y eut pratiquement aucun intérêt économique en jeu ». (2) Bien des mobiles non économiques intervenaient : la religion, le patriotisme, le prestige, l’esprit d’aventure…
R. Thomassy, pionnier de l’idée coloniale au Maroc, a écrit en 1842 : « la France sera nécessairement appelée à y représenter le christianisme et à y combattre en soldat de la civilisation ». (3) Jusqu’aux débuts du XXème siècle, le devoir d’évangélisation préoccupait fortement les colonisateurs français. De Foucaud, qui voulait « donner le Maroc à Jésus », avait effectivement préparé et facilité le travail à l’armée d’invasion. Les missions chrétiennes sont d’ailleurs restées très actives sous le protectorat.

L’esprit d’évangélisation, notons-le, régnait déjà au XVème siècle, alors que la Reconquista battait son plein. Le Portugal et l’Espagne voulaient notamment  porter la guerre sainte au Maroc et mettre en échec l’expansion islamique. De même qu’en Amérique, l’Eglise s’est implantée sous la contrainte, là où les civilisations des Aztèques et des Incas ont été détruites par les conquérants espagnols. (4)
L’expansion coloniale, loin donc d’être une simple réponse à une pression économique, était aussi le fait d’idéologues, de missionnaires, de chefs militaires et de leaders politiques. La France, par exemple, face à l’Angleterre, s’efforçait de surmonter son « complexe d’infériorité latin » et devait trouver dans une politique impérialiste vigoureuse une preuve de puissance et un signe de prestige.
La recherche de la gloire et de la grandeur en effet contribue à modeler réellement l'entreprise coloniale. Cependant, si « l’expansion culturelle joue un rôle fort concret dans le processus complexe de la domination sous tous ses aspects », (5) il faut bien souligner que dans ce processus la culture est à la fois un prétexte et un moyen. Le fait appelle une attention particulière en raison de son impact considérable dans la phase des indépendances formelles.

Sujétion morale et exploitation économique

L’incidence de l’action coloniale varie sous l’influence à la fois des conditions spécifiques de chaque colonie et des mobiles de l’instance dominante. Il y a toutefois un facteur commun aux diverses situations : la soumission intériorisée – toutes catégories sociales confondues – des peuples colonisés. S’il est vrai en effet que les puissances d’occupation ont en vue avant tout d’accaparer les richesses de leurs colonies, elles exercent – parallèlement à cela et par une action consciente – une emprise morale, intellectuelle et linguistique sur les populations…
L’ordre colonial a réussi à créer, bien souvent par la force, des liens culturels entre la métropole et ses dépendances, des liens qui consolideront et perpétueront l’exploitation économique. C’est un fait d’agression créant des situations d’inégalité collectives se répercutant sur les situations individuelles. Un fait plus grave encore que la destruction des métiers manuels et de l’économie vivrière a eu lieu : la destruction de l’identité civilisationnelle des peuples. Une certaine vision du monde était destinée à se propager ; elle nous confronte avec la question capitale de savoir comment elle produisit ce déséquilibre durable entre sociétés nanties et sociétés végétatives.

Bien entendu, l’analyse serait tronquée si elle mettait toutes les défaillances sur le compte de l’intrusion extérieure. Il est vrai, comme le soutient P. Pascon, que tout n’était pas parfait auparavant : « Le colonialisme a-t-il eu cette superpuissance de faire naitre l’ensemble du Mal après un Bien total ? De ce manichéisme il faut sortir au plus vite sous peine d’ossifier un dogme pour toutes les générations à venir »… (6) Il n’en demeure pas moins qu’au-delà de l’hypothèque économique proprement dite, l’état actuel des pays considérés tire son origine de leur soumission à la domination culturelle et morale exercée durant la période coloniale et dont elles n’ont pas réussi à se défaire aujourd’hui.
Pour bien des pays en effet le problème persistant est de s’insérer dans un mouvement d’émancipation véritable. Mais, comme le notait à juste titre M. Bedjaoui, « c’est parce qu’il [le tiers-monde] a été culturellement, socialement et économiquement appauvri et diminué par la domination coloniale et l’impérialisme, qu’il risque encore plus de manquer de ressort pour percevoir et écarter les erreurs dans sa marche vers le développement ». (7)
L’explication gagne donc à être fondée sur la nature profonde et les motivations de la conquête coloniale. C’est largement par suite du contexte global de ce moment décisif que le problème du sous-développement demeure si ardu et qu’on parait loin de le voir résolu.


Thami BOUHMOUCH
Août 2016
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(1) L’expression prend ici le sens particulier que lui attribue Mahdi Elmandjra. Cf. son ouvrage Al harb al hadaria al oula, éd. Ouyoun 1991, pp.29 et 73.
(2) Heinz Gollwitzer, L’impérialisme de 1880 à 1918, Flammarion 1970, p. 77.
(3) Cité par Germain Ayache, Etudes d’histoire marocaine, SMER 1979, p. 9.
(4) De nos jours, les efforts d’évangélisation du monde arabe, portant particulièrement sur des groupes ethniques censés être réceptifs, s’inscrivent dans des projets de sécession et de morcellement à visée impérialiste : c'est le cas avec les minorités kurdes d'Irak et de Syrie, mais aussi avec les Kabyles et les Berbères au Maghreb.
(5) Jacques Thobie, La France a-t-elle une politique culturelle dans l’Empire ottoman, Revue Relations internationales n° 25, 1981, p. 21.
(6) Paul Pascon, Repenser le cadre théorique de l’étude du phénomène colonial, Revue juridique politique et économique du Maroc (Rabat) n° 5, 1979, p. 130.
(7) Mohamed Bedjaoui, Pour un nouvel ordre économique international, UNESCO 1979, p. 73. L’erreur dont parle l’auteur, c’est de s’engager dans la voie de la facilité : le recours à l’imitation servile et inefficiente, l’absence d’efforts créatifs…

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