31 août 2016

LA FORCE DÉSINTÉGRANTE DU CONTACT COLONIAL


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


L’impérialisme règne par les termes de l’échange et par la force militaire ; mais il règne aussi et en particulier par les significations qu’il impose aux peuples colonisés. Sans doute la violence symbolique a-t-elle accompli par le verbe et par les signes ce qu’aucune armée n’est capable d’accomplir. Elle a fabriqué des hommes, structuré leur conscience, façonné leurs aspirations.

L’expansion coloniale ne s’est pas effectuée dans le néant. Dans bien des cas, elle s’est trouvée confrontée à un peuple, à une société, aux substrats tangibles d’une civilisation. Or, lorsque deux cultures se rencontrent, la culture victorieuse impose ses normes de conduite à la culture vaincue qui se laisse subjuguer par les manifestations de la puissance matérielle de la première. Les conquêtes occidentales devaient mettre les sociétés colonisées dans un état de dépendance, les transformer pour qu’elles conviennent aux besoins de nations techniquement plus développées.
Il semble que la pratique de l’ethnocide soit le propre de la société capitaliste occidentale. Celle-ci, au nom de ses idéaux et pour ses intérêts, a non seulement détruit les modes de production, les racines de la vie économique et de l’équilibre écologique, mais elle a aussi anéantit l’univers culturel, l’identité propre, la mémoire, l’histoire des peuples qu’elle a asservi.
De la même manière que le système colonial va atteindre la structure interne de l’économie des pays conquis, briser la cohérence de leur système d’organisation sociale, il cherchera à dénaturer leur fonds culturel, leur particularisme par les éléments d’incompatibilité qu’il met en œuvre. Il est possible de dire que l’action ethnocidaire est le corollaire superstructurel de l’action de désarticulation économique. L’une et l’autre fonctionnent de concert comme les deux faces d’une même axiomatique. Ces deux actions concomitantes impliquent que l’on doive rapporter le monde à soi, par la dislocation des structures économiques, par la violence symbolique.


De façon décisive, l’occupant colonial a bouleversé les mécanismes psychologiques de ses sujets. Il a, par sa politique d’assimilation forcée, par sa mise à mort des langues locales, fait des ravages apparemment irréparables. L’ethnocide ne consiste donc pas seulement à attribuer des agissements barbares à tous ceux que l’on nomme génériquement les « indigènes ». Il désigne « l’acte de destruction d’une civilisation, l’acte de décivilisation » ; « il s’agit de la désorganisation de la quotidienneté des autres » (1) En somme, l’ethnocide tue les peuples dans leur esprit. Le désarroi causé par l’irruption hostile dans le groupe social d’un système symbolique étranger, la discordance entre l’allogène et l’autochtone font du drame colonial une « maladie des significations » (J. Berques).
Pour K. Polanyi, la désintégration culturelle des populations placées en situation coloniale est étroitement analogue à celle des masses laborieuses du temps de la Révolution industrielle. Le parallèle est plein de sens : « la force élémentaire du contact culturel, qui est en ce moment en train de révolutionner le monde colonisé, est la même que celle qui, il y a un siècle, a créé les tristes scènes du début du capitalisme ». (2)  
Par ce biais, j’en viens à l’analyse d’E. Durkheim à propos de « l’anomie » – et il est possible d’élargir le concept tout en retenant sa cause fondamentale : un bouleversement profond compromettant à ce point l’intégration des individus que ceux-ci ne savent plus à quelles normes se référer. Vivant dans deux univers qui se mêlent et se heurtent, le colonisé ne se sent jamais pleinement « chez lui ».
Tout individu transculturé subit un véritable déchirement. Face à un système absolu et clos, fonctionnant indépendamment de sa volonté, il est poussé à se cantonner dans une attitude apathique et défaitiste (ce qui n’empêchera pas une minorité agissante de développer une résistance héroïque). On sait que la domination britannique en Inde avait fait reculer l’artisanat local et handicapé gravement l’édification d’une industrie moderne ; de manière concomitante, elle a tout aussi gravement séparé ce pays de son histoire et de ses attaches culturelles. Ce qui fait dire à K. Marx que « cette perte de leur vieux monde, qui n’a pas été suivie de l’acquisition d’un monde nouveau, confère à la misère actuelle des Hindous un caractère particulièrement désespéré ». (3)

Dans le même sens, K. Polanyi fait ressortir le vide culturel dans lequel vivent les peuples conquis d’Afrique : « alors que leur propre culture ne leur offre plus aucun objectif digne d’effort ou de sacrifice, le snobisme et les préjugés raciaux leur barrent la voie s’ils veulent participer adéquatement à la culture des envahisseurs blancs ». (4)
Le phénomène colonial, c’est la nécessité de recourir non seulement à des moyens de coercition mais encore à un ensemble de pseudo-justifications et de comportements stéréotypés. L’ordre culturel introduit ne s’est guère présenté comme un apport amélioratif mais plutôt comme un substitut évident, une alternative indiscutable. « Il n’a pas suffi à l’Occidental d’enfermer les sociétés dans les rets de multiples codes moraux et juridiques. Il a prétendu couler la sensibilité humaine dans les mêmes patrons ». (5)

Tout bien considéré, le système colonial a besoin infailliblement d’une dictature culturelle. L’abaissement et l’éviction des cultures, la mystification des individus font partie de sa pratique. De toute évidence – comme on le verra dans le prochain papier – le modelage culturel n’a pas pour effet de socialiser à l’égalité mais bien plutôt à la dépendance.


Thami BOUHMOUCH
Août 2016
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(1) Robert Jaulin (Textes réunis par), La décivilisation, politique et pratique de l’ethnocide, Ed. Complexe 1974, pp. 9 et 81.
(2) Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard 1983, p. 214 (l’édition originale date de 1944).
(3) Karl Marx, Les résultats éventuels de la domination britannique en Inde, in Textes sur le Colonialisme, éd. du Progrès 1977, p. 37.
(4) Karl Polanyi, op. cit., p. 213.
(5) Cheikh Hamidou Kane (1961), reproduit in M. A. Baudouy et R. Moussay, Civilisation contemporaine, Hatier 1965, p. 199.

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