25 juin 2016

INTEGRER L’EXTRA-ECONOMIQUE, MEME SI SA MESURE EST MALAISEE


Série : Le culturel au cœur du changement social


En tant que problème, le sous-développement apparaît comme un phénomène multidimensionnel complexe à l’égard duquel la primauté du caractère économique semble désormais incertaine. Cet écueil méthodologique rend difficile toute systématisation. Soutenir que la culture est dans la mouvance de toute action de changement économique réaliste (1) donne lieu à deux problèmes : celui de l’interaction entre facteurs culturels et facteurs structurels ; celui de la pondération qu’il est possible d’assigner à ces facteurs. Si véritablement divers facteurs sont impliqués, les identifier ne suffit pas ; il s’agit de pouvoir mesurer le degré d’influence de chacun d’eux.

Quel poids les types de conduite, les dispositions d’esprit, l’ordre culturel peuvent-ils avoir dans le processus de changement économique ?... Il serait bien osé de prétendre apporter une réponse catégorique à une telle question. C’est à travers un amalgame de relations et d’interactions que les traits socioculturels se fraient une voie pour exercer finalement leur influence sur ce mouvement complexe qu’est le développement.
On conçoit bien qu’il ne soit pas aisé de mesurer ce qui relève de l’instance culturelle et psychologique, d’apprécier le poids respectif des facteurs en jeu. Comment en effet évaluer la probité, la liberté intellectuelle, le sens du rationnel, le respect de la fonction accomplie, la discipline sociale… ? Aucun instrument approprié ne vient à l’esprit immédiatement.
Les données économiques, d’un autre côté, ne permettent pas de mesurer le bonheur, les satisfactions ou les insatisfactions. On ne saurait bien sûr confondre un volume de consommation avec une mesure de bien-être humain. L’étalon monétaire peut-il être appliqué à des éléments importants, tel le silence, désormais devenu une denrée rare dans les grandes villes ? De là l’idée naguère de forger des outils spécifiques permettant de « quantifier » la qualité de la vie. (2) On se rappelle de cet indice social global appelé « bien-être national brut » censé tenir compte, à côté des biens matériels, des aspects spirituels de l’existence.
L’Occident a réalisé sa propre mutation grâce, en partie, à des qualités particulières. La question n’est pas tranchée : on « sent » intuitivement que l’évolution ainsi produite n’est pas sans rapport avec certains traits sociaux et culturels, mais les moyens et procédés qui permettraient de parler de causes demeurent loin de portée. Il apparaît qu’aucun modèle de causalité simple ne peut être formulé dans les sciences de l’homme. Nul doute qu’il soit plus facile d’aboutir à des conclusions pratiques dans les sciences qui traitent de la matière.
Cela amène à s’interroger : dès lors qu’on ne peut circonscrire et quantifier avec assurance l’extra-économique, faut-il s’en désintéresser ? Faut-il se limiter au quantitatif sous prétexte de fidélité à la science et à ses méthodes ?

Si la dimension culturelle et humaine échappe à la traduction quantitative des chiffres, elle ne peut pour autant rester à l’extérieur de l’économique. La difficulté de mesurer les dispositions mentales et les comportements ne suffit pas à les écarter de l’analyse. « Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas encore mesurer un phénomène qu’il ne faut pas en parler » (3) Les sciences sociales, il est vrai, ne sauraient rivaliser d’exactitude avec les sciences de la matière ; mais, heureusement « il n’est aucunement nécessaire que l’exactitude de nos réponses soit poussée à plusieurs décimales : si nous arrivions seulement à déterminer la véritable direction générale des causes et des effets, nous aurions déjà accompli un énorme pas en avant ». (4)
Il est indéniable que le discours économique aboutit très souvent à des approximations, sinon à des points d’interrogation… Nos connaissances exprimées en grandeurs mesurables ne sont-elles pas sujettes à caution ? Une comparaison entre deux économies basée sur le calcul du capital par tête de travailleur ignore les différences qualitatives touchant les processus de production, le mode d’organisation, le rapport entre la machine et l’ouvrier. Les statistiques sur la croissance du produit national laissent échapper la véritable signification des processus : s’agit-il d’un progrès réel ?
« Pendant des siècles, de la théorie quantitative de la monnaie à la théorie classique de la valeur […], les économistes n’ont cessé de prêter à leurs trouvailles l’ordre ostensible et la certitude de la physique et de la chimie ». (5) Le malentendu est manifeste : tout semble quantifiable et toute quantification semble contenir en elle-même sa propre signification. L’exigence de quantification ne signifie pas que l’économique puisse se réduire à une science des moyens et des quantités. Elle ne peut se réfugier dans les procédés rigoureux de repérage chiffré, oubliant qu’elle a affaire à l’homme social, non à des objets inanimés.
L’analyse purement économique a le tort de ne pas s’interroger sur la signification relative des variables selon le contexte culturel. Elle met au rancart les mobiles et les valeurs de ces hommes mêmes qui dirigent le système et dont dépendent les potentialités et moyens mis en œuvre. Qui a jamais cherché à soupeser les incidences des rigidités mentales et du népotisme généralisé ?

Les modèles théoriques « utilisent trop de considérations quantitatives vis-à-vis d’un système qui engendre non seulement des biens mais aussi des attitudes, des sentiments et une morale ». (6) L’attrait du chiffre simple peut bel et bien conduire à la réification de l’activité humaine… C’est précisément l’erreur d’appréciation qu’on se doit absolument d’éviter.

Thami BOUHMOUCH
Juin 2016
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(1) Cf. les articles précédents, notamment : La perspective socioculturelle dans l’ordre économique https://bouhmouch.blogspot.com/2016/06/la-perspective-socioculturelle-dans.html ; Economie et culture : les raisons d’une réconciliation https://bouhmouch.blogspot.com/2016/06/economie-et-culture-les-raisons-dune.html
(2) Cf. Encyclopédie économique, Douglas Greenwald éd., Economica 1984, p. 211.
(3) Yves Lacoste, Unité et diversité du tiers-monde, tome 1, Maspero 1980, p. 46.
(4) Paul Samuelson, L'économique, A. Colin 1968, tome 1, pp. 24, 25. Je souligne.
(5) George Gilder, Richesse et pauvreté, éd. Albin Michel 1981, p. 284.
(6) R. L. Heilbroner, Les grands économistes, Seuil 1971, p. 314.

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