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15 juin 2016

ECONOMIE ET CULTURE : LES RAISONS D’UNE RECONCILIATION



Série : Le culturel au cœur du changement social


Si le rôle de la culture en tant que facteur est reconnu, son poids en tant que paramètre de développement n’est pas estimé et pris en considération… Culture ? Les définitions en sont légion. Or, plus un concept est répandu, moins son acception est claire et maîtrisée. Il convient alors d’emblée de s’entendre sur le sens de ce terme.


Délimitation du concept
Le concept de culture est polysémique. La signification qui lui est attribuée dans les sciences de l’homme est totalement différente de celle que le vocabulaire courant lui prête. C’est le premier écueil auquel on se heurte.
A partir des travaux des ethnologues, le mot a pris un sens équivalent à peu près au mot civilisation ; les deux sont alors employés l’un pour l’autre, pratiquement comme des synonymes. Par la suite, ces termes sont passés du singulier au pluriel. « Civilisations ou cultures au pluriel, c’est le renoncement implicite à une civilisation qui serait définie comme un idéal, ou plutôt comme l’idéal […]. C’est déjà tendre à considérer toutes les expériences humaines avec un égale intérêt, celles d’Europe comme celles des autres continents ». (1)
La culture désigne l’ensemble des manières d’être et de faire ; c’est un comportement appris et socialement transmis. Elle englobe les normes, les idéaux, la langue, les institutions, les types de conduite et toutes les habitudes qu’acquiert l’homme social. Elle est toujours marquée par les connaissances, les croyances et les valeurs morales auxquelles se réfèrent les membres de la société.
Ainsi, chaque communauté possède un système culturel donné, un système de référence propre. C’est ce qui permet à ses membres de se mettre en relation et qui donne une signification sociale à leurs comportements et leurs actes. La culture intervient en somme comme un principe d’organisation dans la société.
Le savoir, en tant que tel, ne constitue pas une culture. Il devient une culture si son détenteur dispose d’une conscience sociale, si l’individu prend conscience de ses rapports avec les autres, avec le milieu d’appartenance. C’est le point de vue que soutient A. Cabral, pour qui la culture, c’est « comprendre dans les faits la situation concrète de sa terre pour la transformer dans le sens du progrès ». (2)

Le culturel est dans l’économique
L’économiste est censé aider à résoudre des problèmes pratiques. Il y a longtemps, on affirmait – à tort – ceci : « l’économie politique pure, celle qui a pour objet exclusif la recherche des lois économiques, n’est ni morale, ni immorale ; elle est amorale comme la physique ou la chimie […] ; elle ne conseille aucun acte, ne donne aucune orientation, ne se préoccupe d’aucun devoir… ». (3) Cette manière de penser est inspirée d’une fausse opposition entre l’esprit et la matière, les idées et les choses, l’éthique et la rationalité. Or, on se rappelle, entre autres, que le système économique que Khomeiny voulait instaurer en Iran était fondé sur la moralité : moralité des motivations et moralité dans les échanges. (4)
L’interaction de l’économique et du non économique est fondamentale ; elle ne saurait échapper à notre champ d’observation. Les causes de l’immobilisme social ne peuvent être toutes réduites aux catégories de l’économique. L’homme est l’agent de mise en œuvre  des modifications comptabilisables, le sujet générateur des bases du progrès. Le culturel, le psychique et le social sont engagés dans toute action humaine. Les valeurs et idéaux qui composent la culture s’étendent aux règles qui régissent les actes objectivement observables. « La culture est action. […] C’est parce qu’elle se conforme à une culture donnée que l’action des personnes peut être dite action sociale ». (5)
Comment en effet séparer la culture des problèmes et choix concrets auxquels sont confrontés les hommes – qu’il s’agisse de leurs rapports de travail, de leur style d’organisation, de leur disposition à accepter l’innovation, du respect de la fonction accomplie… ? Puisqu’il s’agit de décisions et de comportements, la culture se trouve sans cesse sollicitée dans la vie économique. Une culture fournit des modes de pensée, des moyens de satisfaire ou d’aiguiser des besoins économiques. C’est son acquis culturel qui permet à l’individu de remplir toutes les fonctions qu’attend de lui la société à laquelle il appartient.


Morale et normes de conduite
La société fait appel à des normes et des valeurs pour fonctionner et mobiliser les énergies. La perspective économique s’inscrit vaille que vaille dans ce contexte éthique. Le chômage, par exemple, en plus d’être un phénomène économique, est perçu comme une perturbation culturelle dans un milieu fondé sur les valeurs du travail. D’un autre côté, il est reconnu que la répartition repose sur le postulat de base selon lequel un homme mérite de gagner à proportion de ce qu’il produit. Ce raisonnement normatif s’inscrit dans le système de références culturelles, dans l’inconscient collectif.
L’intérêt bancaire n’échappe pas non plus à l’influence de la culture : on sait que nombre de Musulmans refusent d’ouvrir des comptes d’épargne en raison des intérêts qui seraient perçus. On sait également qu’au Maroc, entre autres pays, l’affichage des prix est une pratique souvent incomprise ou ignorée. Et même lorsqu’il est affiché, le prix ne semble pas engager l’acheteur – qui dans bien des cas se met en devoir de le débattre. (6) Par ailleurs, le fond culturel a un impact considérable sur la structure des entreprises, dans la mesure où il influe sur la manière dont les employés s’insèrent dans le groupe et vivent leurs relations de travail.
L’économiste est assurément obligé de réexaminer la nature et l’objet de sa discipline. « Il commence à s’apercevoir que l’économie est à la fois une culture, une technique et une prospective. Il commence à comprendre que sa responsabilité consiste à combiner ces trois aspects fondamentaux d’une manière qui rende son analyse significative ». (7) 
Le modèle de développement est toujours l’expression d’un système de valeurs. Transposer l’un, c’est ipso facto transposer l’autre. Le « greffe » ne peut prendre si les valeurs transmises ne se concilient pas avec le milieu receveur. Il faut se rappeler que l’économie politique constituait initialement la première des sciences sociales. Or, « l’objet des sciences sociales ou humaines ne peut être que la morale, c’est-à-dire l’étude des divers systèmes de valeurs inhérents aux différents modes d’être ensemble ». (8)
La  culture ressort de la discipline de l’économiste et s’inscrit dans son champ d’investigation. Ce n’est pas une question purement académique, ni un simple sujet de curiosité intellectuelle. F. Perroux souligne en effet que « ce domaine n’est pas extra-économique, puisque l’analyse économique la plus moderne s’applique à des variables longtemps hors de ses prises : la recherche, l’éducation, la culture des populations ; il est en outre dans la mouvance de toute politique réaliste ». (9)

En fin de compte, si l’on a compris que l’économique est aussi et surtout une perspective sur le phénomène humain, on s’aperçoit vite à quel point la séparation rigoureuse de l’aspect technique/quantitatif de l’aspect culturel est contraire à la logique.

Thami BOUHMOUCH
Juin 2016
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(1) Fernand Braudel, Ecrits sur l’histoire, Flammarion 1969, pp. 260-261.
(2) Amilcar Cabral, La résistance culturelle, Revue Esprit n° 5, 1976, p. 880.
(3) P. Reboud, Précis d’économie politique, tome 1, Librairie Dalloz 1939, p. 5.
(4) Cf. à ce sujet Mortesa Kotobi, J.-L. Vandoorme, Société et religion selon Khomeiny, Le Monde diplomatique, avril 1979.
(5) Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, volume 1, HMH Points éd. 1968, p. 112.
(6) Cf. 2 articles précédents : Affichage des prix : pourquoi, comment ? http://bouhmouch.blogspot.com/2011/10/affichage-des-prix-pourquoi-comment.html ; Consumérisme [1/2] : l'émergence d'un contre-pouvoir https://bouhmouch.blogspot.com/2013/01/consumerisme-12-lemergence-dun-contre.html
(7) Jacques Austruy, Le scandale du développement, éd. Rivière et Cie 1972, p. 12.
(8) Jean Jacob, Penser l’anti-économisme, Les temps modernes n° 526, mai 1990, p. 123.
(9) François Perroux, Indépendance de la nation, Aubier 10-18 1969, p. 291.

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