16 janvier 2013

L'ANKYLOSE DU SOUS-DÉVELOPPEMENT : [3/3] UNE CONDITION INTRINSEQUE ?



«Les économies sont gouvernées par les pensées : elles ne reflètent pas les lois de la matière mais les lois de l'esprit». George Gilder


Dans les années 60 et 70, on faisait semblant de croire que pour faire «bouger» les nations pauvres, il suffisait de recourir aux mêmes dynamiques qui ont fait «bouger» le monde industriel. Si bien que pour «se développer», il fallait solliciter des capitaux et un encadrement technique adéquat… Cette conception, on le sait, s'est avérée inopérante – et les essais effectués dans ce sens sont restés tels des îlots de prospérité factice dans un océan de stagnation.  

Connaitre les racines de l'immobilisme social correspond aujourd'hui à un profond besoin. Besoin à la mesure de l'accélération de l'histoire, de l'ampleur du marasme actuel, des échecs qui se répètent et de leurs effets sur la vie des hommes. C'est que la réflexion en est restée à un degré très élevé d'abstraction… Le chercheur n'est-il pas incité par la lecture de travaux réputés à perdre de vue les réalités tangibles dans lesquelles il se trouve ? Aspirant naturellement à la rigueur scientifique, il se doit d'allier une connaissance intime de son entourage à un esprit critique sans complaisance. Enfant de son milieu, à la fois juge et partie, il mène l'analyse de «l'intérieur». Il est amené en quelque sorte à parler de lui-même à l'intérieur de la société et de lui-même vis-à-vis de la société. On peut se risquer à dire que le témoignage que porte l'observateur à partir de son expérience personnelle simple et de sa pratique quotidienne peut suppléer à une pléthore de théories dogmatiques. On pourrait, dans cette perspective, rendre compte des faits – petits et grands – de ce qui est à la fois simple et important ; on en viendrait à considérer que les carences sont d'ordre qualitatif et pas seulement quantitatif.

Les rigidités sociales et mentales
Le mal des pays du Sud est en effet plus profond que les indicateurs statistiques ne le laissent apparaître  Il y a plus de cinquante ans, V. Auctores proposait une explication du terme «pays sous-développé» : «c'est un pays dont les structures sociales, politiques, économiques sont telles qu'elles rendent impossible la création d'un véritable produit national, sa diffusion sous la forme de revenus dans les diverses couches sociales, son utilisation par les individus sous forme de dépenses de consommation ou d'épargne destinée à l'investissement». (1) Le but de cette énonciation est de faire ressortir le seul aspect important auquel il importe ici de s'attacher. A savoir que les causes de la situation ainsi décrite ne résident pas seulement dans l'extraversion de l'économie ; la mauvaise utilisation des hommes et des ressources est à mettre absolument en cause. Les attitudes des sujets économiques et les faits de mentalité ne sont pas de simples épiphénomènes.
La dynamique de développement est d'abord un état d'esprit, une mentalité, un type de conduite. Elle exige des hommes ayant les moyens, la conscience et la volonté de l'accomplir. La pauvreté des nations est une pauvreté multidimensionnelle. Des multitudes dans les trois continents restent en dessous du minimum matériel et culturel. Des multitudes de mal nourris et de mal formés intellectuellement.
Parler de conscience, de volonté… est-ce du romantisme ? S'agissant du Maroc, par exemple, il est possible d'aborder sous l'angle économique le désœuvrement affligeant de ces escouades de jeunes qui peuplent les cybercafés ; l'absence d'inclination individuelle et collective pour le travail organisé et méthodique ; la méconnaissance générale de la notion du temps ; le laxisme et le népotisme régnant dans le secteur public… Le dirham, institué il y a 51 ans, est ignoré par les deux tiers des Marocains qui comptent toujours en rials. Les commerçants s'entêtent – en dépit de la loi – à ne pas afficher les prix, obligeant leurs clients à longueur de journée à poser la question «combien». A Casablanca, il y a des rues larges de 24 mètres, dont le trottoir occupe 70 % de part et d'autre. Alors que les automobilistes doivent se battre pour passer, les propriétaires de cafés et restaurants en profitent impudemment pour agrandir leurs locaux. Les noms des rues sont indiqués au milieu de celles-ci (donc loin des points d’entrée), quand ils ne sont tout simplement pas indiqués. Les gens se faufilent, resquillent en toutes circonstances. Partout les choses vont de travers… Que peut-on espérer lorsque les prédispositions et les aspirations ne sont pas pleinement conformes à l'exigence de la progression ?
L'ordre socioculturel se révèle décisif. Les vertus sociales et les motivations peuvent jouer un rôle de frein ou de moteur dans le processus de changement. A. Page l'expliquait ainsi : «le milieu socioculturel fait prévaloir certaines valeurs dominantes auxquelles tendent à se conformer les attitudes des hommes. Ces valeurs déterminent des stimulations positives ou négatives à une activité économique moderne. Elles conditionnent l'intensité du désir de rechercher la satisfaction des besoins matériels, la mesure selon laquelle sont acceptées les contraintes d'une activité hautement productive, la place des objectifs économiques dans la vie sociale». (2)
En vérité, le monde appartient à ceux qui appliquent des connaissances organisées à des tâches pratiques. Les nations déshéritées gagnent à être sensibles plus à leurs carences intellectuelles qu'à leurs carences économiques. Les pays industrialisés tirent leur prospérité de la science et de la technique, laquelle résulte de leur éthique utilitaire, de leur attitude agissante, de leur dynamisme. La révolution industrielle et toutes ses implications ont été rendues possibles grâce au riche héritage non seulement matériel, mais aussi intellectuel et politique dont l'Occident a pu bénéficier à la fin du XVIIIe siècle.

L'homme et les handicaps matériels
Il ne s'agit pas ici de soutenir la prétention exorbitante de l'Occident à l'universalité, de célébrer son modèle de croissance, de consentir à ses égoïsmes culturels. Il ne convient pas non plus de perdre de vue que du VIIe siècle à la Renaissance, l'Europe ténébreuse a été illuminée par les découvertes scientifiques d'une civilisation arabe inventive et créative. Les théories raciales du développement ont un pouvoir de fascination non négligeable. On a souvent présumé que certaines caractéristiques raciales rendent un peuple plus vigoureux, plus dynamique qu'un autre. Ce qui amenait naguère P. Samuelson à s'interroger : «la peau de l'immense majorité des habitants des pays avancés est blanche. La prospérité ne serait-elle donc pas purement et simplement associée à la race blanche ?» (3)  
Pourtant, les tenants de cette conception ne parviennent pas à expliquer pourquoi un groupe humain donné est dynamique à certaines époques plus qu'à d'autres. Les civilisations égyptienne, grecque et indienne n'étaient pas à proprement parler le fait d'hommes de race blanche. L'étude poussée des civilisations chinoise et arabo-islamique révélerait certainement qu'elles ont été conditionnées par de nombreux facteurs et que l'on ne peut isoler celui de la race en lui attribuant, de façon spécifique, la cause des changements économiques. Le cas remarquable du Japon actuel constitue, au surplus, un argument convaincant à l'encontre d'une telle conception. Ce qui finalement engageait Samuelson à convenir que «personne n'a jamais réussi à démontrer l'existence d'une relation de causalité entre la pigmentation de l'épiderme et la productivité…». (4)
L'infirmation des théories raciales parait trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Toutefois, est-il permis de parler de logique du changement et de volonté de progrès aux multitudes de mal nourris, à des pauvres réduits à une condition «infrahumaine» (Helder Camara) ? Est-il permis de présumer une mauvaise utilisation des richesses alors que nombre de pays ont été volés de la plus grande partie de leurs meilleurs produits de base ?
Les handicaps matériels, on s'en doute, ne sauraient être minimisés. Il est des pays qui paraissent privés de tout espoir, de toute possibilité de changement réel. Peut-être pourrait-on à cet égard se demander si l'Europe aurait atteint son niveau de vie actuel si ses agriculteurs devaient achopper sur un sol sablonneux comme celui de la Mauritanie ou du Tchad, si ses cultures étaient périodiquement anéanties par la sécheresse comme celles du Mali ou du Sénégal… Il n'est pas question non plus de négliger les mécanismes d'exploitation internationale, les liens de dépendance commerciale et de dépendance financière qui se conditionnent mutuellement, les liens de dépendance politique qui en résultent inévitablement.
Les différences énormes de  niveaux de développement entre les pays, en plus d'être le résultat de rapports dissymétriques, sont le fruit d'une différence d'aptitude collective et d'attitudes morales. Certes «la plupart des pays pauvres sont conditionnés par le contexte international, donc par le poids des pays riches. Mais le Tiers-monde est libre d'arrêter beaucoup de choix. Ils exigent un héroïsme qui apparait dans l'exercice du pouvoir, l'organisation du travail des hommes et des femmes, la répartition équitable des richesses entre les classes sociales, la couverture des coûts de l'homme». (5)
Cette appréciation pertinente me fait revenir à l'esprit une vieille réflexion de Marx et Engels à propos de la théorie : «la puissance matérielle ne peut être battue que par la puissance matérielle, mais la théorie aussi devient une puissance matérielle dès qu'elle s'empare des masses». (6) Disons, en l'occurrence, que le bien-être matériel ne peut être réalisé que par des moyens matériels, mais l'esprit positif, le sens du rationnel, la discipline sociale deviennent une force matérielle lorsqu'ils font partie des habitudes mentales collectives.

En définitive, nous constatons combien il peut être dangereux de s'hypnotiser sur les quantités économiques en oubliant l'homme, combien il peut être illusoire d'expliquer par un facteur unique l'ensemble complexe des forces en jeu. Les facteurs  psychologiques et socioculturels paraissent décisifs dans l'ordre économique.

Thami BOUHMOUCH
Janvier 2013
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(1) Varii Auctores, Colonisation, décolonisation, sous-développement. Initiation aux problèmes d'outre-mer…, 1959, pp. 199-200.
(2) André Page, L'économie de l'éducation, PUF 1971, p 22. Je souligne.
(3) Paul Samuelson, L'économique, A. Colin 1969, tome 2, p. 1038.
(4) Ibid, p. 1039.
(5) A.-E. Nivollet, Cahiers Français novembre 1974, p. 64. Je souligne.
(6) K. Marx, F. Engels, Critique de la philosophie du droit de Hegel, in Sur la religion, éd. sociales 1968, p. 50.



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