15 novembre 2016

ORDRE NEOCOLONIAL [2/3] : LE NOUVEAU VISAGE DE L’HEGEMONIE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Le néocolonialisme est un travestissement des formes classiques de la sujétion. Il traduit la volonté d’assujettir l’autre par des moyens différents, plus subtils. L'ex-métropole, qui consent à la dissolution des colonies, développe une stratégie de la dépendance en la camouflant. L’indépendance formelle, célébrée tapageusement, joue le rôle d’un écran : chargé d’une positivité absolue par le discours conventionnel, ce terme dissimule la duperie fondamentale qu’il instaure pour les peuples décolonisés. Le nouveau statut inaugure de nouvelles formes de tutelle aussi meurtrières que le colonialisme direct, mais beaucoup moins visibles.

L’hégémonie pouvant être ainsi exercée par des moyens autres que la possession coloniale directe, la notion de « coopération » devient le leitmotiv saillant, substitué à l’ancien paradigme fondé sur la dissymétrie. Le pacte colonial classique, à la faveur du déterminisme historique, fait place à une emprise d’une tout autre nature, celle des significations et du conditionnement organisé. La puissance-mère règne à présent par une instrumentalité conforme à la nouvelle vision, fondée sur l’univocité occidentale et le totalitarisme culturel. C’est à travers le logos des dominateurs que les dominés comprennent désormais le monde.
Nul doute que le discours du colonialisme maquillé ne puisse être détourné au profit des peuples assujettis ; c’est un discours qui institue le pouvoir absolu de l’ex-métropole. Les nouveaux Etats sont gouvernés par des hommes culturellement dévoués aux intérêts de celle-ci. Ce sont des entités dont la fonction essentielle est de garantir les conditions optima du maintien de la structure inégalitaire. Le néocolonialisme désigne un haut degré d’influence sur les orientations économiques et politiques – ce qui à la fois implique et exige la suprématie des modèles culturels de l’ancien colonisateur. Phénomène global, en effet, il se manifeste dans les domaines économique, politique, idéologique et culturel… C’est dire qu’ « aucun aspect de la vie du nouvel Etat ne semble pouvoir échapper au danger du néocolonialisme ». (1)
En règle générale, l’économique conventionnelle évite de faire état de l’impérialisme culturel. La raison de cette négligence tient à ce qu’on estime qu’il s’agit d’un simple épiphénomène – un épiphénomène qui de plus déborderait les « limites » du champ économique. A mon sens, au contraire, le mécanisme d’exploitation internationale ne serait pas pleinement élucidé sans la saisie de la dimension culturelle de l’hégémonie. L’impérialisme culturel (français en particulier), qui s’accentue dans les temps modernes, est porté par l’impérialisme économique et politique comme il le porte lui-même.

L’impérialisme culturel, dont on parle peu, serait-il sans fondement rationnel, un simple cri de guerre ? Il est vrai que cette expression a trop longtemps été dénaturée par des élans passionnels. Il est vrai également que bien des faits peuvent être placés sous cette étiquette. Il faut dès lors plaider pour une utilisation stricte  de ce mot.
L’analyse du sous-développement ne saurait mettre sous le boisseau ce fait majeur : les pays qui détiennent le pouvoir économique – et le pouvoir politique qui en découle – ont indubitablement intérêt à créer et à renforcer les conditions psychoculturelles propres à perpétuer ce pouvoir. Il est clair que les formes de logique des pays dominants sont les formes de logique dominantes. L’instance qui dispose des instruments de domination matérielle dispose du même coup des instruments de domination intellectuelle. A l’échelle des nations, les groupes humains qui dominent  en tant que puissances économiques ont une position dominante comme entités pensantes. La même volonté de prépondérance qui conduit l’Occident à l’hégémonie économique exige de lui qu’il impose son système de valeurs, son éthique et ses modèles de consommation à travers le monde. La tutelle économique se trouve inévitablement doublée d’un impérialisme culturel à l’égard des autres.
On en arrive à se poser la question de savoir comment et pourquoi les sociétés décolonisées continuent de céder à la sujétion. Il est vain de montrer du doigt les seules méthodes de pénétration impérialiste, de faire de l’autre le seul acteur… Certes, ces sociétés continuent de céder devant la force matérielle de l’impérialisme, mais il est indispensable qu’elles soient pour une large part consentantes. La gravité du phénomène néocolonial engage à chercher – à l’intérieur même de la société dominée – les forces qui permettent d’entretenir l’emprise externe. Il s’agit de comprendre cette atmosphère de renonciation qui fait que les individus comme la collectivité acceptent de fait les rapports de domination.
Les efforts pour préserver la mainmise occidentale, rompant avec les formes directes du colonialisme, s’appuient bel et bien sur des relais sociaux au sein des nations décolonisées. Sans doute ce problème est-il perçu depuis longtemps… Hélé Béji écrit à ce propos : « Dire que l’oppression n’a pas cessé, ce n’est pas dire qu’elle se répète, mais qu’elle se réinvente. Mais il faut alors admettre que c’est dans la représentation nationale elle-même, et en dépit de sa thématique antioccidentale, que s’organisent de nouvelles aliénations ». (2) L’ex-colonisateur s’appuie sur des supports locaux qui ont le plus de sympathie pour lui et à qui il fournit l’assistance nécessaire. La décolonisation, tout en dérivant des prémisses du passé, introduit un ordre particulier. « Elle apporte un nouveau langage, une nouvelle humanité. La décolonisation est création d’hommes nouveaux ». (3)


Il est à noter avec quelle habileté le dominateur continue de répandre ses normes de conduite parmi les peuples subordonnés et d’accréditer en eux des représentations préjudiciables à leur émancipation. La domination informelle reproduit des générations aussi fragiles que complexées vis-à-vis de l’ancien maître, ouvrant ainsi la voie à la prolongation de l’assujettissement culturel, économique et politique. A ce titre, Tévoédjré écrit : « Il semble que nous ayons accepté comme une fatalité de nous classer dans ces rôles déjà déterminés d’avance par les plus forts en reléguant nos cultures dans la marginalité et le folklore. Nous avons ainsi donné une légitimation à une division du travail qui nous refuse le droit de participer de façon spécifique au développement global d’un monde solidaire, par une autonome régionale nettement affirmée ». (4)
Il convient de souligner que si les pays formellement indépendants semblent accepter les nouvelles aliénations, c’est parce que des forces internes profitent de cette situation et tiennent par là même la collectivité dans un rapport d’acceptation et de renonciation. Il ne suffit pas de mesurer le néocolonialisme culturel par les actions de domestication et les divers produits culturels importés (livres, magazines, films, spectacles…). Non seulement les gouvernements-relais adoptent volontiers les modèles culturels occidentaux en consentant à l’introduction de ces produits, ils tendent même à créer l’atmosphère adéquate et les conditions sociales et intellectuelles propices à la pénétration de ces modèles.

Somme toute, dans cette vaste entreprise de conditionnement et de persuasion, le rôle des supports locaux est fondamental. Le dominé reste attaché au dominateur, préserve son action… et vice-versa. Il y a là un couple dialectique qui ne peut se comprendre que par l’appréciation des deux termes.


Thami BOUHMOUCH
Novembre 2016
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(1) Maurice-Pierre Roy, Les régimes politiques du Tiers-monde, LGDJ 1977, p. 198.
(2) Hélé Béji, Désenchantement national. Essai sur la décolonisation, Maspéro 1982, p. 17.
(3) Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspéro 1961, p. 30.
(4) Albert Tévoédjré, La pauvreté richesse des peuples, Les éd. Ouvrières 1978, p. 50. Je souligne.

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