19 mai 2016

REINTRODUIRE L’HUMAIN DANS LES SCHEMAS ECONOMIQUES


Série : Le culturel au cœur du changement social


L’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler le développement (1) est appréhendé d’abord à travers ses manifestations les plus évidentes, celles qui se prêtent à la quantification. On le réduit tout de go à une question de croissance matérielle, de capitaux, de technologies, d’échanges commerciaux. La réduction quantitativiste de cette notion n’a-t-elle pas été pendant longtemps à l’origine des malentendus et impasses ?
Un observateur attentif, s’il prend quelques libertés à l’égard des conventions et s’il vit la situation du sous-développement (SD) de l’intérieur, ne manquera pas de réagir contre la tradition économiciste. Les explications proprement économiques en effet ne suffisent pas à rendre compte des exigences du changement social. L’économiste lui-même pourrait convenir que les causes des transformations apportées au système économique peuvent se situer en dehors de celui-ci(2)

Particularisme et ressorts propres

Dans le passé, les facteurs culturels ont toujours été absents des fameux « modèles de développement ». Il paraissait insolite de centrer l’attention sur des phénomènes qui ne pouvaient être évoqués à l’aide de grandeurs comptables. Par ailleurs, malgré le caractère fondamental de l’approche qui fait des « pays du Sud » des victimes historiques de l’exploitation internationale, celle-ci ne lève pas toutes les incertitudes et ne fournit pas une réponse convaincante à des problèmes qui se posent de manière récurrente depuis des décennies. Or, parce que les phénomènes sociaux n’obéissent pas à des lois de causalité mécanique, l’investigation se doit de tenir compte des facteurs endogènes constitutifs.
La réflexion s’était quelquefois portée sur la place et l’importance de la problématique culturelle. L’idée était d’introduire une nouvelle approche, de promouvoir une interprétation élargie du développement… (3) Encore faut-il s’entendre sur le sens des mots : la culture fait référence au comportement de l’homme, à ses systèmes de valeurs, à sa façon de se percevoir et de percevoir le monde qui l’entoure. C’est la sphère à partir de laquelle les membres d’une collectivité sont en mesure d’orienter leurs attitudes et conduites. Son influence est perceptible à tous les paliers de la réalité sociale. Si la culture « est conditionnée par le social et les structures qui le composent, elle possède également une grande force de conditionnement ». (4)


Lprogrès économique, dont l’homme est la finalité, revêt une dimension culturelle capitale, pose en fait un choix de société. Les principes sur lesquels il se fonde sont porteurs d’une signification essentiellement éthique. Cela suppose pour les sociétés la possibilité de préserver et de promouvoir les valeurs qui leur sont propres, de revendiquer et d’obtenir le droit à la différence.
Il est clair que le processus de changement ne doit pas se réduire à une modernisation à l’occidental – une modernisation qui serait d’ailleurs caricaturale et profondément aliénante. C’est dans la conciliation créatrice des différences et dans la reconnaissance de l’altérité qu’il peut avoir lieu. Il se conçoit dans un système ouvert et pluraliste qui tient compte de la diversité du monde.
En contrepartie, nul ne peut faire abstraction des impératifs à caractère universel, de la nécessité absolue de passer à de nouvelles cohérences, à de nouvelles structures génératrices de progrès. On s’aperçoit dès lors que l’immobilisme social peut bel et bien être dû à des obstacles à caractère social et humain.

Les facteurs socioculturels inhibiteurs

Les réalités humaines vivantes débordent le cadre de l’analyse économique conventionnelle. (5) Elles ne suscitent pas le même intérêt qui est porté aux structures économiques, politiques et sociales. Alors que le SD technique, industriel, économique est saisissable dans ses indices, le SD psychosociologique existentiel est abusivement laissé dans l’ombre. On croit fermement que ce qui est mesurable est l’essentiel, que le qualitatif doit obligatoirement suivre. Or, comme l’écrit A.-M. M’bow, « le critère de tout développement est d’être qualitatif et non seulement quantitatif : pour l’homme, il ne s’agit pas seulement d’avoir plus, mais d’être plus » (6)
On ne saurait séparer l'économique de l’ordre humain et culturel, comme si « la gestion de la maison » (c’est le sens étymologique du mot économie) pouvait se passer de la connaissance des hommes qui l'occupent, de leurs facultés créatrices, de leurs vertus sociales. L’isolement d’un facteur constitue toujours un appauvrissement du schéma explicatif. L’économique, justement, ne cherche-t-elle pas à étudier un secteur isolé de la réalité observée, un aspect particulier des conduites humaines ? Les démarches refermées sur elles-mêmes empêchent d'appréhender l'interaction de l'économique et de ce qu'on appelle l'extra-économique.

L’approche communément adoptée perd de vue un fait crucial : à savoir que les grandeurs et mécanismes sont avant tout le fait d’hommes. L'économique ne peut se ramener à une science des quantités, ne peut se désolidariser des autres sciences humaines. Comme le note A. Piatier, « le destin des nations dépend beaucoup des mœurs et des sentiments sociaux de ses habitants. Vis-à-vis d’eux la recherche opérationnelle et l’économétrie sont inopérantes ; elles font un peu penser  aux armes modernes qui sont inefficaces dans la guérilla ». (7) Que dire des réactions de l’individu au changement : sont-elles hors du territoire de l’économiste ? La perspective purement économique est-elle suffisante en elle-même ?
Certes, tout processus de changement social repose indiscutablement sur des bases matérielles, mais celles-ci une fois posées, il demeure nécessaire de mettre l’accent sur l’interrelation entre le fait économique et le fait foncièrement humain. La réalité vécue sur le terrain devrait éclairer et guider la réflexion. Il importe de comprendre le rôle décisif joué par les dispositions d’esprit. Au delà des grandeurs comptabilisables, le manque de dynamisme et d'actions méthodiques, les rigidités mentales, l’indiscipline sociale sont à la fois cause et résultat de l'immobilisme général. (8) Les « dynamiques de développement » sont une chimère tant qu’elles ne seront pas intégrées dans les schémas mentaux de la masse comme des élites.

De fait, l’économique gagne à être comprise comme une perspective sur le phénomène humain. Placée sans équivoque dans le champ socioculturel, la notion de développement prendrait alors tout son sens. C’est en fin de compte sur la dialectique de l’universel et du spécifique que l’analyse se doit de reposer.

Thami BOUHMOUCH
Mai 2016
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(1) Les vocables « développement » et « sous-développement », en dépit de leur contenu équivoque et éminemment hypocrite, ont été utilisés pendant longtemps dans tous les discours. Ils sont employés ici comme des pis-aller et par soumission à un usage répandu. Cf. sur ce point deux papiers précédents : Nations subalternes et hypothèque impérialiste http://bouhmouch.blogspot.com/2011/11/nations-subalternes-et-hypotheque.html  et L'état de sous-développement est-il explicable ? http://bouhmouch.blogspot.com/2012/05/letat-de-sous-developpement-est-il.html
(2) Voir sur ce point l’article : Le fait économique ne se produit pas sans l'homme http://bouhmouch.blogspot.com/2011/06/le-fait-economique-ne-se-produit-pas.html
(3) Cf. Guide pratique de la Décennie mondiale du développement culturel 1988-1997, UNESCO 1987, pp.14-16.
(4) R. Lucchini, Ch. Ridoré, Culture et société, Introduction à la sociologie générale, Ed. Univers. Fribourg, 1983, p. 103.
(5) Cf. sur ce point l’article L'ankylose du sous-développement [2/3] : les facteurs inhibiteurs http://bouhmouch.blogspot.com/2013/01/lankylose-du-sous-developpement-33-une.html
(6) Amadou-Mahtar M’Bow, Les aspects culturels du nouvel ordre économique international, Annuaire du tiers-monde, tome II 1975-1976, Berger-Levrault, p. 12.
(7) André Piatier, Préface à l’ouvrage de J-P Courthéoux, Attitudes collectives et croissance économique, éd. Marcel Rivière 1969, p.16.

(8) Voir à cet égard l’article L'état de sous-développement est-il spécifique ? [2/2]. http://bouhmouch.blogspot.com/2012/05/letat-de-sous-developpement-est-il_26.html

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