4 juin 2011

LE FAIT ECONOMIQUE NE SE PRODUIT PAS SANS L'HOMME




Le discours conventionnel, pendant longtemps, a réduit de facto le développement économique à un problème de capitaux, de rythme de croissance, de flux commerciaux... Heureusement, les schémas explicatifs ne sont pas immuables : ici et là, des voix se sont élevées pour considérer les obstacles matériels, non pas comme le problème principal mais plutôt comme l'écueil qui empêche de voir le problème principal. La vision mécaniste, qui a prévalu jusqu'ici, perdait de vue que les mécanismes et les structures sont avant tout le fait d'hommes...
A l'heure des pragmatismes et des quantifications, dans un monde où il est question de modernité et de mise à niveau, y a-t-il de la place pour un tel débat ?
Pour essentielles qu'elles soient, les inflexions de la vie économique auxquelles nous assistons aujourd'hui ne sauraient masquer le problème prégnant – qui demeure l'homme social, sa détermination, son sens du rationnel, son attitude à l'égard du progrès, son dévouement à l'œuvre collective. A mes yeux, la cause première de l'immobilisme intellectuel et social dans lequel les pays du Sud sont englués est à rechercher dans cette alchimie encore mystérieuse de l'âme humaine. Ce n'est pas dans une kyrielle de grandeurs comptables que l'on peut déchiffrer l'impasse réelle d'une nation. Les pesanteurs culturelles, l'incurie généralisée, l'esprit de démission, l'incivisme et l'indiscipline sociale sont notre lot commun. C'est le nœud du problème. Comment ne pas voir l'immense fossé existant entre le comportement quotidien des hommes et la conceptualisation bien ordonnée, bien rationnelle qui prétend expliquer en totalité les faits économiques et sociaux ?

Les mécanismes et quantités économiques sont avant tout des repérages conceptuels. Ils n'ont de valeur que s'ils ne nous empêchent pas d'appréhender les hommes concrets et leurs qualités intrinsèques. L'important n'est pas d'adhérer à un programme d'action mais de l'appliquer. Cette idée d'apparence rudimentaire véhicule une vérité qu'on ne saurait réfuter : le facteur essentiel du changement social, c'est la valeur intellectuelle des individus appelés à y coopérer, leur formation méthodique, leurs mobiles fondamentaux, leur goût de la recherche du mieux. En un mot, c'est la manière d'être et de penser des hommes.
Mon propos n'émane d'une quelconque science livresque ; il procède de l'observation simple et opiniâtre de la vie en société. Il n'est que de voir l'attitude du « Maroc profond » à l'égard de l'affichage des prix : on a beau se convaincre qu'il s'agit là d'un des principes de la culture industrielle (transparence au niveau des transactions commerciales) les marchands ici lui opposent un niet catégorique. Quelle que soit la marchandise (fruit, pâtisserie, parfum, jouet, vêtement, ustensile de cuisine...), l'acheteur potentiel se fait communiquer les prix oralement, article par article. A aucun moment les gens ne se plaignent de ce rituel laborieux et déraisonnable. Il y a quelques années, à Casablanca, on a tenté de faire bouger les choses, mais très vite on a baissé les bras...
Après avoir acquiescé à satiété aux paradigmes conventionnels, on finit par convenir ceci : les causes des transformations apportées au système économique peuvent se situer en dehors de celui-ci. L'économique, à n’en pas douter, doit être conçue comme une perspective sur le phénomène humain.

L'idée prévaut que la rénovation/renforcement de l'appareil productif national est pour l’essentiel une affaire  de maîtrise technologique et de structures d'appui appropriées. C'est entendu... mais l'instrumentation ne peut être séparée de son cadre social plus grand, car c'est ce cadre qui lui confère un sens et un but. La technologie n'est pas un facteur historique qui agit de lui-même et par une impulsion nécessaire. Son influence dépend pour une part importante de l'attitude d'une population à son endroit, de la façon dont celle-ci intègre outils et procédés à la définition de ce qu'elle est et de ce qu'elle veut être. La sphère de la technique n'est pas isolée et autonome ; elle ne forme pas un système indépendant ; elle n'existe qu'en tant qu'élément de la culture. Il ne peut y avoir économie de moyens indépendamment du contexte socioculturel qui les conditionne et leur donne une signification.
Les perspectives sur le comportement humain surprennent souvent par leur caractère inhabituel. Il faut pourtant y voir autre chose que de vagues abstractions. Entendons-nous bien : l'isolement d'un facteur constitue toujours un appauvrissement de la réflexion. Il n'y a lieu ni de focaliser l'attention sur les composantes matérielles et les outils d'intervention, ni de s'hypnotiser de manière dogmatique sur les conduites humaines. Le sujet économique est avant tout une personne, ayant des traits et des réactions psychiques. Son action au sein de la société répond à des besoins et des motivations déterminés.

C'est ici le point majeur : ce sont les hommes concrets qui, de par leurs habitudes mentales, leur imagination, leurs vertus, composent le paysage économique. Ce sont les hommes, et notamment leurs préoccupations les plus profondes, qui font l'histoire. Les propensions essentielles à la croissance, celles qui concernent le travail, l'épargne et l'innovation, ne peuvent être stimulées que si les agents impliqués se trouvent dans un état spirituel et intellectuel favorable à leur mise en œuvre. Le facteur humain est - quantitativement et qualitativement - prépondérant dans l'évolution et les progrès de l'économie.
L'histoire nous enseigne (rayonnement de la civilisation arabo-musulmane, alliance de la science et la technique en Europe…) que l'infrastructure intellectuelle joue un rôle encore plus grand que l'infrastructure matérielle. Le qualitatif a soutenu et inspiré le quantitatif, les valeurs ont dicté les normes et les finalités de celui-ci. Ce sont l'ingéniosité, la faculté d'invention, le don d'organisation des hommes qui ont modelé la réalité vécue dans les grands centres industriels. S'il est vrai que des facteurs structurels ont, ici et là, suscité le progrès socio-économique, encore fallait-il que des hommes soient en mesure de les mettre en œuvre rationnellement. Il y a eu bel et bien émergence et progression d'un type de société, d'un type d'homme.
Le changement auquel aspire le Maroc d'aujourd'hui n'aura une signification réelle que s'il est en même temps un changement de l'économie, un changement de l'esprit, un changement de la manière de vivre. La complexité de ces questions n'appelle pas de réponses toutes faites et les voies à suivre restent à imaginer.
Ici, le propos est simplement de faire toucher du doigt ou de rappeler une vérité probante : l'homme social, avec ses dispositions et ses qualités intrinsèques, est l'élément essentiel des nouvelles structures. Faire abstraction de cette vérité, à mon sens, c'est se condamner à tourner à vide...

Thami Bouhmouch  
Rédigé en septembre 2004.


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