18 janvier 2012

QUIPROQUOS ET DERAPAGES DU DISCOURS SUR LA « LAÏCITE »



[Article rédigé le 03/01/12 en réaction à un plaidoyer pour la laïcité au Maroc, publié sur le site Demainonline le 26/12/11.]



J’ai lu la « lettre ouverte au néo-messie Benkirane... », publiée sur le site Demainonline le 26/12/11. 
Les commentaires consécutifs sur le PJD, la religion et la laïcité montrent que le public marocain n'est pas un corps inerte. Cependant, pour que le débat soit judicieux, on gagnerait à éviter l'extrémisme et les mystifications. L'arrogance naïve et la calomnie caractérisent les propos de l’auteure. Celle-ci, qui joue aux boutefeux, s’essaye manifestement à vicier le débat.
En fait, en elle-même, cette lettre importe peu. Ce sont les élucubrations déjà entendues ailleurs qui m’intéressent. Maintenant, on prend l'habitude d'opposer la modernité à l'obscurantisme, le progrès au dogmatisme, l'ouverture à la négativité. Bref, le blanc contre le noir... Dans quel but ? A l'évidence, les condamnations et l'exclusion de l'autre ne nous mèneront nulle part.

La jeunesse marocaine semble ébahie par les oripeaux de l’Occident. Elle veut à n’importe quel prix lui ressembler, l’imiter, le suivre. Imiter quoi ? Imiter la discipline sociale, le dévouement à l’œuvre collective, l’attitude agissante, le sens du rationnel, le goût de la progression, l’esprit inventif ? Non, il ne s’agit pas de cela. Ce qu’on veut, c’est la « modernité » dans toute sa splendeur. C’est-à-dire : la religion maintenue à l’écart de la sphère publique, le piétinement des valeurs morales, le dévergondage débridé. Voilà où on en est. Culturellement extravertis, les peuples subjugués s’hypnotisent sur les effets de démonstration au détriment des priorités. Cela me rappelle le Brésil des années soixante : comme le rapportait E. Carneiro il y a plus de trente an : les minorités privilégiées « singeaient jusqu’à l’absurde le mode de vie, les idées, les conduites, l’habillement des Parisiens. Les dames de la haute société de Rio portaient des manteaux de fourrure sous les tropiques » (1)
En Occident, les mots Islam, musulman, islamisme sèment la panique dans la faune des nigauds. Mais qu’en terre d’Islam quelques illuminés se mettent de la partie pour reprendre les amalgames et les insultes, je n’arrive pas à m’y faire. Ce que certains appellent la laïcité, à bien y réfléchir, c’est la porte ouverte à tous les dérapages moraux. L’Islam, au-delà des pratiques rituelles, est une culture et une civilisation. Perdre les repères religieux, c'est vivre sans boussole, sans conviction, sans freins, sans scrupules. Le glissement est graduel...

Du reste, la « laïcité » dont on se gargarise ici a-t-elle un sens réel en Europe ? La naïveté n’est pas pardonnable. La religion y est bel et bien présente dan le champ public. En France, par exemple, on sait que la plupart des jours fériés ont une signification chrétienne (Noël, Pâques...). En famille, les fêtes religieuses jouent un rôle important dans la transmission du patrimoine culturel. Sarkozy déclarait, en octobre 2010, lors d’une rencontre avec des cardinaux à Rome : « L’Église ne peut pas être indifférente aux problèmes de la société à laquelle elle appartient en tant qu’institution, pas plus que la politique ne peut être indifférente au fait religieux et aux valeurs spirituelles et morales. Il n’y a pas de religion sans responsabilité sociale, ni de politique sans morale ». Cherchez l’erreur : la France ne reconnait aucun culteconformément à la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat. (2)
Sarkozy, encore lui, n’hésite pas – en sa qualité de président de la république – à se signer en entrant dans une église... Jacques Chirac, lui aussi en tant que chef d'Etat, participait à des cérémonies religieuses et multipliait les témoignages de servilité à l'égard du Vatican. (3) La famille Obama ne se rend-elle pas à l'église pour assister à la messe du dimanche ? En mai dernier, une vingtaine de producteurs d’émissions religieuses de service public en Europe se sont réunis aux Pays-Bas. Cette rencontre (annuelle) a porté sur les messes télévisées ainsi que sur le planning des célébrations en Eurovision pour 2012 et 2013. (4)

On veut la « modernité » et on se prend à discourir sur la « laïcité » à qui mieux mieux. Mais le syndrome de la modernité mimétique, notamment dans les pays d’Islam, n'est pas seulement un fait de réduction-appropriation ; il peut aboutir, il aboutit souvent à des transpositions incohérentes, appauvrissantes, voire pernicieuses. Ces pays, disait l’écrivain iranien Ehsan Naraghi, doivent cesser de se comporter comme le corbeau de la fable, voulant imiter la démarche de la colombe, finit par oublier sa propre façon de marcher ». Il n’est que de voir la Moudawana : l'exemption de la présence du tuteur lors de la contraction du mariage autorise tous les débordements. Considérons le scénario : une jeune fille décide de son mariage loin de ses parents – qui deviennent, selon le schéma importé, la partie négligeable ; plus tard, elle leur annonce la nouvelle sans ménagement (de préférence par téléphone). J'ai vu la scène sous d'autres cieux et saisi avec stupeur l'ampleur des dégâts affectifs et du ressentiment éprouvés...
Que dire de « l'égalité » des sexes ? Les mouvements féministes et la querelle à ce sujet prêtent à sourire. La femme marocaine ne fera pas sa place dans la société à coups de réglementations. Dans nombre de secteurs de l'activité sociale elle n'a pas besoin de la générosité masculine du « quota », qui ne fait d'ailleurs qu'entériner la vision de sa prétendue infériorité. Les faits donnent à penser que tout est question de détermination et de confiance en soi. Selon le mot saisissant de l'écrivain nigérian Wole Soyinka, « le tigre ne clame pas sa tigritude, il saute ». A mon sens, les femmes aspirent à être respectées spontanément, naturellement, sincèrement, pas sous la contrainte d'une législation. Prenons le cas standard d'un homme et son épouse, des employés tous les deux. De retour du travail, l'un s'installe devant la télévision, l'autre se dirige vers la cuisine avant de s'occuper des enfants et du ménage. Cette réalité n'est-elle pas tout simplement le résultat du degré de conscience du mari ? La loi peut-elle éliminer de tels abus ? Pourrait-elle instaurer l'équité et l'estime là où les prédispositions intellectuelles ne le permettent pas ? Le véritable changement est foncièrement une affaire d'état d'esprit et d'éducation.


Nombre d’intervenants étrangers s’immiscent à la dérobée dans notre quotidien. Une masse de dollars et d'euros est déversée sur la « société civile » pour que celle-ci soutienne des modèles s'inscrivant dans une vision occidentale de la vie et de la société. On nous paye pour qu'on fasse ce qu'on nous dicte de faire. Et nous nous prenons insensiblement à jeter le discrédit sur nos propres ancrages culturels. Les prises de position ici et là montrent de façon claire l'instance à laquelle on se réfère pour introduire le changement (rappelez-vous : l’auteur de la lettre ouverte en appelait de façon grotesque à un ministre français !).



Il importe de bien comprendre que les islamistes qui ont récusé, il y a dix ans, les modifications apportées à la Moudawana étaient contre la domestication et la satellisation culturelles. Ils ne pouvaient raisonnablement accepter que la violence et le harcèlement subis par les femmes soient tolérés, que celles-ci – à travail égal – soient rémunérées moins que les hommes, que les enfants d'une citoyenne marocaine mariée à un étranger ne puissent bénéficier automatiquement de la nationalité marocaine. Ils ne pouvaient raisonnablement refuser que le congé de maternité soit allongé, que les bonnes soient protégées formellement par la loi, que ce soit l'épouse divorcée qui perçoive les allocations familiales dans le cas où les enfants sont à sa charge, etc. Il n'est certes pas normal que le divorce soit décidé de façon unilatérale et tyrannique par le mari, que la femme divorcée ne soit pas pleinement responsable de ses enfants sans le contrôle du juge. Si la fixation de l'âge du mariage à 18 ans peut préserver les jeunes filles de l'arbitraire (dans les zones rurales surtout), pourrait-on s'y opposer ?
Ce sont les dérives qu’on se doit de refuser. Il en est ainsi du cas des « mères célibataires ». Certes, ce problème n'a pas à être associé systématiquement à la prostitution et à la dépravation. Je pense à ces bonnes arrachées à leurs familles, souvent illettrées, victimes d'un abus de pouvoir, qui se trouvent subitement rejetées avec un bébé sur les bras. Pour autant, ne perdons pas de vue qu’en Occident, la largeur d'esprit en l’espèce a conduit à un libertinage que nous ne pourrions jamais accepter. Le Maroc est un pays musulman.
On en arrive à la question de la polygamie. Cette pratique – après tout rarissime – porte souvent préjudice à la première épouse. Elle devrait sans doute être soumise à l'autorisation du juge... Prenons garde tout de même aux comparaisons simplistes. La polygamie dans les sociétés islamiques est-elle moins morale, moins inique que la pratique, répandue en Europe, qui consiste à « prendre » une maîtresse ? En Europe, des entreprises fabriquent et vendent des alibis (invitation à une conférence, billet d'avion, factures, etc.) pour ceux qui cherchent à tromper leurs femmes d'une façon « élégante et fiable »... Est-ce cette orientation sociale que l’on voudrait transposer ? 
A l'heure où tous les discours portent sur la globalisation, d'aucuns semblent croire en la possibilité d'un saut décisif par simple transposition de schémas et de pratiques importés. Or, si changer constitue a priori un signe d'évolution, il est grave qu'il prenne la forme d'un reniement de soi. De même qu'un enfant se développe en devenant un adulte, non en mettant un long pantalon, une nation se développe à partir de ce qu'elle est. L'approche du Maroc en termes d'ouverture et de modernisation ne doit en aucune façon verser dans l'égocentrisme des métropoles, ni exclure la possibilité d'une évolution particulière.

Au-delà des contraintes matérielles et mesurables, les sociétés musulmanes ont besoin de représentations propres à guider l'action. Comment peuvent-elles survivre dans un univers de nationalismes exacerbés en effaçant chez elles ce qu'il convient d'intégrer et de dépasser ? Comment surmonter  les diverses  formes de dépersonnalisation ? C'est que le changement social/économique ne se réduit pas à des modifications quantitatives. Il est, à bien des égards, le fait d'hommes pleinement conscients de leur individualité historique, qui se sentent appartenir à un « Nous ».
Chaque société, à partir de sa dynamique endogène, se singularise par des mécanismes du changement propres à elle. A la réflexion, le monde entier a besoin de se repenser sur des bases éthiques.

Thami BOUHMOUCH
Publié le 15/01/12 in :
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(1) Edson Carneiro, cité par Jean Ziegler, Retournez les fusils, Manuel de sociologie d’opposition, Seuil 1981, p. 27.





4 commentaires:

  1. salam si Bouhmouch

    quelle n'a été ma surprise de lire un article dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est d'une grande sagesse et d'une indépendance d'esprit qui manque tant à la pensée unique fancophone. C'est très rassurant de découvrir que l'on n'est pas un marsien et que d'autres marsiens existent sur cette terre nourrie du sang de martyrs morts pour que dure la fierté d'être ce que nous sommes .
    cordialement .

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  2. Bonjour,
    Utiliser une langue étrangère (pour des raisons historiques et aussi par goût personnel), absorber les apports exogènes, s'ouvrir sur le monde en devenir... Oui, mais en refusant catégoriquement le déracinement et la domestication culturels. Il n'est pas question d’acquiescer à la prétention exorbitante de l'Occident à l'universalité. Accueillir sans subir...
    Votre commentaire m'a fait plaisir.
    Cordialement.

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  3. bonjour

    merci pour votre réponse. ''Francophonie '' n'est pas synonyme de tare si on sait maîtriser la langue sans qu'elle ne nous le rende. Je pense même que plus on maîtrise de langues plus on se rapproche de Dieu puisque c'est par le pouvoir des mots qu'Adam en a imposé aux anges dans le livre sacré. Ce ci bien sûr , quand ils savent le lire sans complexe culturel et sans le filtre empoisonné des lectures braquées qui sont légions depuis qu'un monsieur Abdelwahab en a décidé ainsi sous le haut patronage de la colonisation anglaise.
    cordialament et en attente de plus d'articles intéressants.

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  4. La laïcité n'est pas la solution ! L'être humain a un père : Dieu !

    Si on supprime à des enfants leurs parents, l'expérience nous indique que cela amène à la catastrophe. Les communistes avaient créé des écoles où y étaient pensionnaires des enfants pris à leurs parents dès le plus jeune âge. La majorité d'entre eux devenaient débiles.

    Une société sans dieu, donc sans père, le devient aussi !

    Reste à trouver le vrai Dieu ! pour l'instant nous allons vivre la fin des temps actuels. L'Antéchrist devrait apparaitre !

    http://effondrements.wordpress.com/2012/07/15/preparons-nous-a-larrivee-prochaine-de-lantechrist-ou-djalal/

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