7 janvier 2017

COMMUNICATION UNILATERALE ET STANDARDISATION CULTURELLE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale

"Il n’a pas suffi à l’Occidental d’enfermer les sociétés dans les rets de multiples codes moraux et juridiques. Il a prétendu couler la sensibilité humaine dans les mêmes patrons" 
Cheikh Hamidou Kane


Outre les mécanismes subtils de domestication et de clientélisation des élites, le néocolonialisme peut être mesuré par les flux de produits culturels. Ces flux agissent sur ceux des marchandises, lesquels réagissent sur les premiers. A travers les biens importés par les nations du Sud en effet, ce sont bien souvent les modèles et idéaux de l’instance dominante qui s’implantent dans ces nations. (1) Notons d’emblée que c’est bien tardivement que les économistes ont pris intérêt aux problèmes posés par les échanges de cette catégorie de produits.

Les formes classiques du colonialisme étant aujourd’hui révolues, les ex-métropoles sont amenées à pratiquer un dirigisme culturel et économique de plus en plus étroit. Ils disposent pour cela, grâce à une technologie efficiente, de puissants moyens de communication. La mise en condition des hommes est exercée à une vaste échelle par le moyen des journaux, des films, des programmes de radio et de télévision, de la publicité – à la faveur de la prolifération de réseaux télématiques et de techniques de haute performance. Ces divers moyens répandent une quantité considérable d’informations et de significations.
On voit naitre et se développer à l’échelle mondiale des capacités colossales de production et de transmission de l’information. En plus des procédés de communication traditionnels, des moyens nouveaux tels que les ordinateurs, les réseaux informatiques sophistiqués, la diffusion par satellites connaissent un essor rapide consécutif aux perfectionnements spectaculaires de la technologie électronique. De la sorte, une situation qualitativement nouvelle est créée : la quasi-totalité de la population du globe est touchée, à un degré ou à un autre, par les flux de biens culturels.
S’agissant des Etats-Unis en particulier, la puissance des moyens mis en œuvre  est mue par des intérêts économiques et une motivation idéologique. Aujourd'hui, le mode de vie américain s'est répandu de par le monde. Partout sont demandés la boisson Coca-Cola, les chewing-gums Hollywood et les hamburgers de McDonalds. Cette chaine de fast-foods accueille chaque jour dans le monde quelque 62 millions de clients. La diffusion d’une telle culture s'est faite à travers les médias et l’action des firmes américaines. L’Europe, étant elle-même un centre propagateur, semble se défier de la standardisation culturelle qui se répand. Ramonet en dit ceci : «La culture de masse triomphe […]. Ce qui renforce l’homogénéisation de tous les Européens mais détruit les particularismes nationaux au profit du modèle américain» (2)

Mais c’est dans les pays du Sud – où se trouve largement propagée l’image apologétique de l’Occident – que les dangers de désintégration culturelle sont les plus prononcés. Le monde non occidental commet l’erreur grave de confiner l’information à un épiphénomène, secondaire par nature. Le vide ainsi créé fait à l’évidence le jeu de la domination externe. On peut à bon droit se demander comment le changement économique pourrait être appréhendé si les médias n’engagent l’homme social à prendre conscience de sa condition réelle et à intégrer ce processus dans son schéma mental. Le changement révolutionnaire apporté de nos jours par les moyens de communication, s’il permet de susciter un état d’éveil et d’exigence, fait naître également une conscience aiguë des risques de dirigisme culturel. Car, il est manifeste que les modes d’expression de la pensée sont et seront de plus en plus tributaires, au-delà des capacités techniques utilisées, des références culturelles de l’instance dominante.

«Aujourd’hui, délibérément ou non sous des formes structurées ou non, ils [les médias] exercent une influence énorme sur ce que les gens savent, sur leur façon d’interpréter et de comprendre le monde et sur les valeurs qu’ils adoptent et qui règlent leur conduite» (3) Souvent les médias étrangers (ainsi que les médias nationaux qui sont à leur remorque) focalisent l’attention des peuples déshérités, non sur leurs propres problèmes, mais sur les hobbies de vedettes ou de mauvais dérivatifs. L’information introduite propose les images de ce que peut être une manière de vivre et de consommer inaccessible à ceux qui végètent. 
Il s’ensuit que, non seulement les techniques de communication de masse jouent un rôle déterminant dans l’action de domination socioculturelle mais encore elles font partie intégrante de cette domination. «Leur existence même, lourde de potentialités pour le développement humain […] constitue un danger sans précédent de totalitarisme culturel». (4) El Mandjra, pour qui le culturel est devenu un facteur stratégique majeur dans les relations internationales, soutient que les conflits à l’avenir résulteront davantage de problèmes de communication culturelle que de problèmes économiques et politiques (5) Pour l’auteur, le degré d’indépendance et de souveraineté se mesure aux possibilités réelles des pays à agir sur les systèmes d’information.
La diffusion unilatérale d’images et de produits culturels, notons-le, peut constituer un frein à un développement organique, vu que dans cette optique les perspectives et les besoins endogènes devraient indubitablement demeurer la référence primordiale. Il s’avère justement que «les transferts d’informations, de méthodes et de compétences sont ordonnés au point de vue de ceux qui les produisent et peuvent entrer en contradiction avec les besoins et les intérêts de ceux qui les reçoivent». (6)
Les firmes transnationales jouent un rôle fondamental dans ce vaste processus de propagation de biens immatériels. Elles sont dès lors accusées au premier chef d’imposer partout dans le monde un ordre culturel, des types de conduite servant leurs intérêts et ceux de leurs pays d’origine. La suprématie est assurée par le type même de produits écoulés dans le pays d’accueil, comme par une information accaparée et dirigée par quelques agences de presse de grande envergure. 
Ces agences mondiales plongent leurs racines dans les sociétés industrielles – et c’est là que les informations sont traitées avant d’être diffusées dans les pays du Sud. Comme le flux d’informations circulant en sens inverse est pratiquement nul, le dispositif fonctionne à sens unique. Cet échange inégal de l’information n’est qu’une composante particulière de l’échange inégal imposé par les firmes transnationales avec autant de force que par le pacte colonial, mais avec des possibilités d’action différentes. De plus, l’insistance sur les putschs, les défaillances et pesanteurs, parfois même la malveillance sont les caractéristiques de bien d’écrits sur l’Afrique et le monde arabe…

Outre les agences de presse, la prépondérance culturelle est exercée par de multiples vecteurs et canaux, en particulier la télévision, les livres, les films, les dessins animés et la publicité. C’est l’objet du prochain papier.

Thami BOUHMOUCH
Janvier 2017
_____________________________________
(1) Cf. l’article précédent : L’hégémonie par Les flux non comptabilisables https://bouhmouch.blogspot.com/2016/12/lhegemonie-par-les-flux-non.html
(2) Ignacio Ramonet, Le déblocage culturel, in Bernard Cassen et al. (ouvrage collectif), Europerspective, Le monde vu d’Europe, Economica 1989, p. 96.
(3) Keith Griffin et John Knight, De la nécessité de redonner un second souffle au développement humain, Journal de la planification du développement, n° 19, 1989, ONU 1990, p. 16.
(4) Marie-Joseph Parizet, La culture, terrain d’affrontement, Projet, sept. 1978, p. 955.
(5) Cf. son ouvrage Al harb al-hadariya al-oula, éd. Oyoun 1991, p. 279.
(6) Roland Colin, Information économique pour le développement… Communication au symposium international : L’information économique, 22 janvier 1990, éd. Banque Populaire 1991, p. 195. Je souligne.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire