20 janvier 2017

LES VECTEURS CLES DU DIRIGISME CULTUREL


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


Les ex-métropoles ne pourraient exercer leur pouvoir sur les peuples déshérités si elles ne sont pas à même de régir les vecteurs clés de la satellisation culturelle. La France, en particulier, maintient son rayonnement grâce à des institutions implantées partout à l’étranger, dont de nombreux lycées et centres culturels. (1) Outre l’action efficiente de tels organismes, des modèles de pensée sont propagés par le biais des livres, de la télévision, du cinéma, des illustrés et de la publicité.

Produit commercial, le livre est par excellence un produit culturel : c’est un instrument de défense d’une langue et d’un système de valeurs. L’enjeu économique et la promotion d’une culture sont en fait liés. Le livre exporté engage l’avenir intellectuel du pays concerné et son influence dans le monde. Il n’est que de voir la situation malaisée dans laquelle se trouve le livre français face à la compétition internationale. Comme, vraisemblablement, il y a de moins en moins d’individus dans le monde qui savent lire en français, la part des exportations dans le chiffre d’affaires des éditeurs français est relativement faible et le marché de la francophonie tend à rétrécir.
Les difficultés de l’édition française sont liées directement à celles de la politique de l’Etat en matière de diffusion de la culture à l'étranger. Sept ministères se partagent actuellement les responsabilités de la diffusion du livre français à l'étranger. Cette dispersion est due justement au fait que le livre est perçu à la fois comme un bien de consommation, soumis à des impératifs commerciaux et un objet culturel, soumis aux choix d'une politique de pénétration culturelle. (2) On sait que la France, dans bien des pays et depuis longtemps, met son énergie à soutenir la promotion de ses livres et à consolider sa culture.

Le cinéma et la télévision, à n’en pas douter, exercent une influence tangible sur les esprits. Dans les pays du Sud, les salles de cinéma projettent pour ainsi dire exclusivement des films étrangers vantant les manières d’être et les modèles de consommation exogènes. De plus, ces pays importent leurs programmes de télévision en s’adressant précisément à ceux qui contrôlent les principales agences de presse. En Afrique, est surprenante la course internationale à la diffusion d’émissions télévisées. Le but manifestement n’étant pas le profit direct, le jeu s’avère politico-idéologique. Lorsqu’une chaîne de télévision diffuse une émission étrangère, son acte est double : elle importe un service – une opération enregistrée dans la balance commerciale – tout en contribuant le plus souvent à propager des valeurs et types de conduite – ce qui n’est comptabilisé nulle part.
Non seulement les images diffusées à répétition ne correspondent pas aux problèmes réels et codes culturels des pays receveurs, mais leur influence tacite à long terme est très forte. Face aux grandes manœuvres dans le champ des communications, ni les ancrages socioculturels, ni l’idéal religieux ne semblent faire le poids.
D’aucuns diront qu’à l’heure de la communication planétaire, la domestication culturelle ne peut être combattue par des interdictions. Ils diront également qu’il n’y a pas meilleur rempart que la connaissance claire que le sujet a de son existence réelle et sa faculté de saisir les limites des messages reçus. Pour autant, il ne convient pas de craindre que les valeurs et aspirations soient régentées (dans certaines limites). Le danger n’est pas d’exercer des contraintes si le but est de contenir la violence symbolique, de tempérer le déterminisme des sujétions passées. Le danger est de laisser l’esprit sans défense face au totalitarisme culturel. Une volonté politique est nécessaire pour écarter le risque, qui est loin d’être théorique, de la désarticulation culturelle.
Invoquer le principe de la liberté individuelle ne saurait écarter ce point majeur : «L’apprentissage de la liberté suppose la possession de principes culturels communs. Le goût de la liberté ne nait pas de rien. Il existe certaines valeurs qui le fondent». (3) Et l’on peut s’interroger : quel poids pourrait avoir aujourd’hui une nation qui ne maitriserait pas la production de ses images ?
Autre question : la transmission de programmes de télévision importés – vu la nature véritable des rapports internationaux – peut-elle contribuer au rapprochement entre les peuples ? Les raisons ne manquent pas pour justifier le scepticisme à cet égard. Il n’est que de voir les quotas imposés en France au service public de télévision et étendus aux chaines commerciales : « 60 % des œuvres diffusées sur l’antenne doivent être d’origine européenne et 40 % des œuvres doivent être d’expression originale française ». (4) Il est significatif que les Etats-Unis aient voté contre la résolution adoptée par l’ONU en 1982, prévoyant la nécessité d’obtenir des Etats récepteurs l’autorisation d’effectuer la diffusion télévisée par satellites. (5) Face aux pressions américaines en matière audiovisuelle, l’Europe se dote des moyens nécessaires à une politique ambitieuse de la culture.

Qu’en est-il des dessins animés et des périodiques illustrés ? Les animations venues d’ailleurs peuvent se révéler un instrument redoutable d’appauvrissement intellectuel. Diffusées dans des sociétés végétatives, elles étalent en les grossissant la supériorité des pays industriels et les moyens dont ils disposent. Le flot d’images captivantes fait croire que tel personnage surhumain est un modèle auquel il faut aspirer. Il est clair que de telles images, loin d’enrichir les enfants, les éloignent du réel et du rationnel ; elles occasionnent insidieusement un ébranlement de leur personnalité, dans la mesure où ils vivent aux antipodes de l’idéal suggéré. Un discours qui glorifie le modèle exogène prépare le sujet économique de demain, dès son enfance, à accepter la livrée qui lui a été faite.
Les périodiques illustrés ne sont pas non plus conçus en fonction de la moralité et de la sensibilité propres aux sociétés en question. Sans doute n’ont-ils pas à respecter l’ordre socioculturel des pays pour lesquels ils n’ont pas été élaborés au départ, mais le fait est là : le plaisir pris par l’enfant à suivre les aventures illustrées tend à le rendre perméable au message sous-jacent. Si le sauvage, le Mal, le faible sont toujours représentés par un Noir, un Oriental ou un Indien, le héros est immanquablement blanc, athlétique et prééminent. La représentation des «indigènes» comme des sous-hommes fait à coup sûr une impression profonde et durable sur le jeune lecteur. Celui-ci devient à son insu un réceptacle de l’idéologie dominante et de tous les stéréotypes développés.
Sachant qu’il y a toujours identification avec le vainqueur, force est de bien réfléchir sur l’impact des animations et des illustrés. Une réflexion de Pourprix mérite mention : «On aurait tort de se laisser abuser par l’aspect enfantin et sans prétention de ces produits culturels… [Le lecteur] ne fait le plus souvent qu’en retirer [du message transmis] ce que l’on pourrait appeler un climat idéologique, une idée générale à propos du mode de vie et de l’organisation sociale, qui ne peut qu’influer sur ses attitudes futures». (6) L’homme dominé assimile ainsi petit à petit les préjugés et les mythes venus d’Occident. Il est révélateur de voir qu’à chaque fois qu’un groupe non occidental est mis en scène, le progrès social/technique est porté et parfois imposé par l’homme blanc – qui apparaît comme un être providentiel pour montrer la voie à suivre. N’est-ce pas là le soubassement idéologique de la structure inégalitaire actuelle que le lecteur est conduit à intégrer ?

Livres, télévision, cinéma, dessins animés, illustrés ne sont pas seuls en cause. Orchestrée par les grandes firmes, la publicité travaille à conditionner les masses subjuguées pour faire naître des besoins donnés. Les biens standardisés tendent à être les mêmes de Bombey à Lima, de Riad à Abidjan.
L’action publicitaire, plaquée de l’extérieur, se charge d’exalter les biens importés, de leur attribuer des qualités subjectives. On notera que «cette action tend souvent à dénigrer les coutumes locales, par exemple à pousser des mères de famille à donner à leurs enfants des aliments artificiels plutôt que de les nourrir au sein, ou encore à préconiser des méthodes agricoles fondées sur l’emploi intensif d’engrais et de pesticides, de préférence aux méthodes traditionnelles utilisant une nombreuse main-d’œuvre». (7)
Il découle des actions d’information-propagande une sorte de culture commerciale qui met les sociétés du Sud au service des intérêts des marques dominantes. Auprès des multitudes perméables, la publicité aboutit en effet à faire naître des désirs dont le caractère inadéquat et parfois grotesque fait peser de lourds soupçons sur les intentions des marques concernées. L'entreprise de persuasion se révèle préjudiciable lorsqu’elle suggère comme un but des habitudes de consommation exogènes, sans souci de leur signification dans la perspective d’une émancipation réelle.

Aux divers vecteurs qui assurent la prépondérance culturelle, on peut ajouter l’effet exercé par l’activité touristique : c’est l’objet du prochain papier.


Thami BOUHMOUCH
Janvier 2017
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(1) «Le réseau denseignement français à l'étranger rassemble 495 établissements scolaires, implantés dans 137 pays, scolarisant 342.000 élèves dont 60 % sont étrangers et 40 % sont français». Source : http://www.aefe.fr/reseau-scolaire-mondial/les-etablissements-denseignement-francais
(3) Nicolas Tenzer (sous la direc.), Un projet éducatif pour la France, PUF 1989, p. 30. Je souligne.
(5) Cf. Y. Kachlev, Le boom informationnel, La vie internationale n°12, déc. 1984, p. 82.
(6) Bernard Pourprix, Lecture politique de Mickey, cité par Michel Pierre, La bande dessinée, Librairie Larousse 1976, p. 34. Je souligne.
(7) C. Fred Bergsten, T. Horst, T.H. Moran, Les multinationales aujourd’hui, Economica 1983, pp. 408-409.

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