8 février 2017

LE TOURISME, VECTEUR D’INFLUENCE SOCIOCULTURELLE


Série : Assise culturelle de l’exploitation néocoloniale


On peut dire, à première vue, que grâce aux progrès des transports, les hommes de tous les continents peuvent davantage se rencontrer et communiquer ; ils font connaissance les uns des autres par les voyages… On s’aperçoit toutefois qu’en matière d’invasion culturelle, le tourisme constitue l’un des moyens les plus agissants de transmission de modèles et de significations.

La portée tangible du tourisme Nord-Sud est due en partie au fait qu’il est en même temps et au même endroit production et consommation : il transmet en la matière simultanément les modes de production et de consommation du pays émetteur. Comme il se consomme en public, ses effets marchands et voyants ont un impact considérable. Les modèles de consommation transmis – par la présence même des vacanciers – «sont doublement négatifs : d’une part, parce qu’ils sont dans une certaine mesure intégrateurs et destructeurs d’identités locales et nationales ; d’autre part, parce qu’ils donnent une image partielle et déformée des pays industrialisés eux-mêmes, de certaines couches sociales, de certains comportements et surtout de certains moments seulement de la vie des gens de ces pays». (1)
Produisant ainsi une perspective illusoire et des images mystifiantes, le tourisme exerce une influence démobilisatrice sur des populations qui ne perçoivent que le spectacle de farniente et de vie fastueuse. D’où cette appréciation lapidaire : «la déambulation des touristes, c’est la propagande anti-développement» (2)
A bien des égards, le tourisme pratiqué dans les pays du Sud sert les intérêts des centres émetteurs : outre les gros profits réalisés par les entreprises et groupes externes déjà bien établis dans ce secteur, il permet d’asseoir la position de divers intervenants et auxiliaires locaux. Comme le note Abderrahmane, il «contribue à créer des catégories sociales dont la raison d’être réside dans le rôle parasitaire joué par ses membres en tant qu’intermédiaires et marchands de services» (3)

Ce secteur en effet donne naissance et entretient une série de petits métiers et conduites voués pleinement au vacancier étranger. Grâce aux pourboires ou de véritables petites escroqueries, d’innombrables guides (autorisés ou improvisés), vendeurs à la sauvette, porteurs et serveurs sont souvent mieux rémunérés que les salariés des autres secteurs. Qui plus est, on assiste à «l’essor de couches bourgeoises tournées économiquement et culturellement vers l’extérieur et dont les nouveaux capitaux alimentent davantage les spéculations foncières et immobilières et les fuites de devises que le développement des moyens de production nationaux». (4)
Les systèmes de formation ont en vue d’endoctriner le personnel local (le fameux «esprit de corps»), afin de l’engager à identifier ses intérêts à ceux des chaînes hôtelières d’appartenance, de l’intégrer dans l’univers économique et culturel des pays émetteurs. Les emplois clés sont d’ailleurs couramment attribués à des expatriés – ce qui renforce le complexe d’infériorité et la subordination.
Le tourisme dans ces conditions se révèle donc une activité sociologiquement et moralement polluante. Quelles que soient les précautions prises et la prudence affichée, aucun pays hôte n’est à l’abri de ses retombées culturelles négatives. Les emplois touristiques exigent la connaissance de la langue, des manières de vivre et des références culturelles du visiteur étranger. Ce faisant, ils reproduisent sous une forme bien visible la sujétion et la structure inégalitaire caractérisant les rapports Nord-Sud. L’afflux de vacanciers tend à coup sûr à perturber certains équilibres, à susciter un mimétisme ravageur et à entrainer pour ainsi dire l’ensemble de la nation à se faire servante du vacancier. C’est bel et bien la tendance par exemple au Maroc…
Est-il question en l’occurrence de promouvoir des échanges culturels, d’enrichir la sensibilité du touriste, de lui montrer la réalité socioculturelle sous un angle autre que celui de l’exotisme ? L’hôtellerie internationale est l’émissaire de quel «développement», pourrait générer quel progrès matériel ?… A ces préoccupations, il importe que l’économiste puisse apporter quelques éléments de réponse.

Toutes les activités locales liées au tourisme, comme la conception des moyens de production et des produits, sont intégrées dans les logiques économique et culturelle des chaînes hôtelières et tour-opérateurs. Les installations touristiques sont organisées et regardées comme de véritables bases étrangères (interdites de fait à la population locale). (5) Les costumes folkloriques, les échoppes de «produits du pays» et les quelques concessions à l’architecture locale ne changent rien au problème.
La culture même des pays hôtes devient un objet de consommation : l’Africain vend son tam-tam, le Marocain sa fantasia, l’Argentin son tango, etc. C’est au vacancier occidental qu’il faut appliquer cette réflexion de Freire au sujet de l’oppresseur : sa conscience «tend à transformer toutes choses autour d’elle en un objet de sa domination. La terre, les biens, la production, les créations de l’homme, les hommes eux-mêmes, le temps – tout se réduit au statut d’objet à sa disposition». (6) Traditions, environnement et population, tout en effet est appelé à répondre à l’attente du visiteur étranger telle qu’elle a été façonnée par les tour-opérateurs : à  son usage, les hommes sont transformés en domestiques ou/et amuseurs inlassables, l’artisanat en objets de pacotille. C’est au pays hôte tout entier qu’on demande de s’adapter aux critères marchands et culturels du pays émetteur.

C’est ici le point majeur. Dans les pays d’accueil, le champ socioculturel est appréhendé, arrangé et géré dans la logique générale de l’exploitation du sous-développement. Une telle situation va sans conteste à l’encontre de la dimension dynamique, créative, participative qui devrait caractériser tout processus de changement endogène réel.
L’industrie touristique, considérée comme une des seules activités pour lesquelles les pays du Sud posséderaient un «avantage comparatif», s’inscrit somme toute dans une nouvelle forme d’échange inégal… Il faut bien se rendre compte que l’essor touristique exige un développement parallèle de l’ensemble de l’économie : quelle signification les installations hôtelières, ces oasis d’opulence insolente, peuvent-elles avoir lorsqu’elles côtoient la mendicité et les privations ?


En règle générale, l’intégration de l’activité touristique au reste de l’économie du pays hôte est insignifiante (mis à part le bâtiment et l’artisanat) et ses effets induits sont modestes. Considéré pendant longtemps comme une source de devises et un moyen de création d’emplois, le tourisme international offre des avantages économiques incertains. D’abord, il coûte très cher en efforts humains, en capitaux et en devises (les importations induites sont nombreuses et onéreuses). Ensuite, les travaux d’infrastructure sont en grande partie pris en charge par des firmes étrangères… On s’aperçoit ainsi que le tourisme ne saurait être développé et valorisé pour lui-même, en prenant le moyen pour la fin.

Thami BOUHMOUCH
Février 2017
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(1) François Ascher, Tourisme, sociétés transnationales et identités culturelles, Unesco 1984, pp. 14-15.
(2) J. Bugnicourt, cité par F. Ascher, ibid, p. 22.
(3) Awatef Abderrahmane, Qadaya attaba’iya al-i’lamiya wa taqafia fil al-alam attalit, Alam al-ma’rifa 1984, p. 53. Je traduis et souligne.
(4) F. Arscher, op. cit., p. 14.
(5) Certaines opérations, comme celle de Perto Vallarta au Mexique, s’avèrent de véritables processus de colonisation.
(6) Paulo Freire, Pedagogy of the oppressed, Sheed & Ward edit, London, 1979, p. 44. Je traduis.

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