26 septembre 2016

LE COÛT NON CHIFFRABLE DE LA COLONISATION


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


L’action coloniale a désarticulé l’économie de bon nombre de pays et a tracé la voie de son extraversion… Il ne suffit pas de faire cette constatation banale. Il convient de souligner avec force que ces pays ont été marqués dans leurs mécanismes de pensée et leur humanité propre. Dans toute situation d’exploitation, il importe de distinguer le coût économique du coût psychique et socioculturel.

Comme le note I. Ramonet, c’est sur la puissance de l’ordre rationnel que s’est appuyé l’expansionnisme colonial ; « et paradoxalement, le triomphe du rationalisme  européen va signifier pour les autres peuples de la terre une catastrophe culturelle ». (1) C’est là le sens profond du phénomène colonial : disloquer la société conquise en rendant inopérants ses ressorts fondamentaux, puis admettre les hommes vaincus dans le nouvel ordre agencé par et pour les dominateurs.
Le rôle de l’épée est provisoire. La véritable colonisation est culturelle. Ce n’est pas dans l’exploitation économique mais dans la désarticulation culturelle qu’il importe de chercher le germe de la dégradation subie. K. Polanyi l’a exprimé ainsi : «  le processus économique peut naturellement fournir le véhicule de la destruction et, presque invariablement, l’infériorité économique fera céder le plus faible, mais la cause immédiate de sa perte n’est pas pour autant économique ; elle se trouve dans la blessure mortelle infligée aux institutions dans lesquelles son existence sociale s’incarne ». (2)
Au-delà des préjudices comptabilisables, l'entreprise coloniale est parvenue à atteindre l’homme, à briser l’unité de sa personnalité, à le rendre vulnérable en réprimant ses velléités d’autonomie. De fait, seul un retour au passé peut nous permettre de déceler les données premières de l’assujettissement, de comprendre comment les métropoles ont pu bloquer la possibilité d’une prise de conscience historique.
L’hétérogénéité des univers culturels est vécue à l’intérieur des consciences individuelles comme dans la société globale. Vivant la contradiction permanente entre l’allogène et l’autochtone, le colonisé ne réussit ni à s’identifier à l’Autre, ni à le rejeter pour être lui-même. Une telle ambivalence psychique – que l’on retrouvera également dans la période néocoloniale – se révèle, à n’en pas douter, frustrante et inhibitrice. C’est le lieu d’insister encore une fois sur le caractère traumatique du contact colonial. Car, à mon sens, l’acquis le plus saillant de ce tournant décisif réside dans le fait que le colonisé finit par endosser l’image stéréotypée que l’occupant se fait de lui.

A s’aperçoit ainsi que le complexe d’infériorité – la marque distinctive des peuples soumis – découle d’un double processus. Il y a d’abord les manifestations matérielles de la puissance des conquérants ; il y a ensuite le phénomène d’intériorisation ou, selon le mot de Franz Fanon, d’épidermisation de l’infériorité par les colonisés. Aujourd'hui, on remarque qu’en règle générale l’homme africain n’est toujours pas capable de se penser nègre ; il se garde d’assumer et de revendiquer sa négritude. M. Hijazi écrit à ce propos : « Le trait le plus marquant de cette époque [coloniale] est l’introjection de la dépréciation que le dominateur a implantée dans la psychologie des populations. L’homme sous-développé méprise sa propre personne, a honte d’elle ». (3)
Lorsque les colonisés sont convaincus d’être inaptes à se gouverner eux-mêmes, acceptent de se confiner, de se rétrécir, l’action coloniale a pleinement réussi. L’emprise sur les esprits est corollairement une emprise sur les comportements économiques et politiques. Qui plus est, les rapports de subordination – autre aspect de l’efficience du système colonial – vont résister au temps, s’auto-entretenir et devenir perdurables. Il s’avère que si le sentiment d’infériorité conditionne le comportement conscient du sujet sous-développé, si l’inhibition marque son mécanisme de pensée, c’est que la société néocoloniale rend possible, consacre et alimente de tels sentiments, c’est qu’elle affirme et célèbre ouvertement la supériorité de l’autre.
Le changement socioculturel qui résulte inévitablement de l’extension de l’Occident ne va pas sans traumatismes. Si la conquête coloniale a un coût économique, chiffrable dans une large mesure, elle a aussi un coût humain, psychoculturel  non chiffrable, qui n’est autre que la désintégration sociale, la dépréciation de l’homme, l’acceptation résignée de la tutelle. Il est manifeste qu’avec le temps, les pratiques coloniales émoussent la volonté, ébranlent la confiance en soi. Les dommages sont profonds : l’introduction de l’électricité, de la radio et du chemin de fer ne peut pas nous faire oublier les décennies perdues, les énergies dissipées dans la résistance ou l’attente stérile.

L’action coloniale est en définitive une mutilation infligée à la conscience des peuples dominés. « La pente qui a fait dégénérer l’ethnocentrisme en appétit de pouvoir et de profit s’est avérée si meurtrière qu’il faut certainement y regarder à deux fois avant d’écarter les interrogations ou les soupçons que certains peuvent encore aujourd’hui formuler ». (4) Dans la mesure où l’établissement colonial a permis et organisé le renforcement des clivages ethniques, le fractionnement social, les blocages à l’instruction, il constitue une ère de non-progrès. En Afrique, la déviation délibérée du sentiment religieux a favorisé le fatalisme, les superstitions et les cultes primitifs. Comme le note M. Dia, « c’est un regain de croissance pour toutes ces croyances anciennes, qui sont autant de forces inhibitrices dont on pensait libérer la société africaine ». (5)
Il n’est pas dans mon propos d’énumérer les torts causés par la colonisation dans le seul but de faire son procès. Les pamphlets n’ont pour ainsi dire aucun intérêt, car le colonisateur a bon dos… Le fait est que, pour dresser le constat de la longue cohabitation coloniale, on est bien obligé de mettre en avant ce que l’Occident a fait des hommes qu’il a asservis ; de tenter une compréhension de ce phénomène au-delà des grandeurs et des mesures chiffrées.
Il n’y a pas eu seulement dislocation des structures économiques, dénaturation du système d’organisation sociale… Simultanément, l’histoire des nations dominées s’est transformée qualitativement par une action de désarticulation psychosociologique – ce qui a contribué puissamment à modeler et « extravertir » leurs motivations, leur destin et pas seulement leur champ économique. C’est dire que l’héritage colonial se révèlera particulièrement lourd : au-delà de l’infrastructure à édifier, il faudra relever l’homme inhibé, le libérer des liens de servitude, lui donner le goût du changement et de la progression.


Thami BOUHMOUCH
Septembre 2016
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(1) Ignacio Ramonet, Le déblocage culturel, in Bernard Cassen et al. (ouvrage collectif), Europerspective, Le monde vu d’Europe, Economica 1989, p. 98.
(2) Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard 1983, p. 212.
(3) Mostapha Hijazi, At-takhallouf al-ijtima’i, Sikologia al-issane al-maq’hor, éd. Maahad al-inma’e al-arabi, 1984, p. 40. Je traduis et souligne. Introjection : adoption inconsciente des idées et attitudes de l’autre.
(4) J. Y. Carfantan et C. Condamines, Qui a peur du Tiers-Monde ? Rapports Nord-Sud : les faits, Seuil 1980, p. 169.
(5) Mamadou Dia, Islam, sociétés africaines et culture industrielle, Les Nouvelles éditions Africaines 1975, p. 91.

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