18 septembre 2016

ELITISME ET ATOMISATION DE LA SOCIETE COLONISEE


Série : Le fait colonial et l’extension de l’ordre économique


Après avoir relevé que la violence symbolique (emprise sur les consciences) est le corollaire superstructurel de l’action de désorganisation économique, que les blocages et déviations culturels ont pour effet de socialiser à la dépendance, (1) il y a lieu maintenant de montrer que le fractionnement de la société colonisée compromet toute action collective nécessaire au changement économique. Le succès le plus prometteur et le plus durable de la colonisation reste ce divorce – entretenu – entre les élites subjuguées et le fonds culturel endogène. Car le colonisé, peut-on dire, devient le gestionnaire de sa propre soumission.

Véritable contre-école, la colonisation est aussi une entreprise volontaire et opiniâtre de désagrégation socioculturelle. Il s’agissait d’exciter et d’entretenir l’esprit tribal, de faire renaître les dialectes locaux. Au Maroc, le collège d’Azrou et le Dahir berbère ne sont que deux aspects complémentaires d’une stratégie coloniale à long terme. Des « études berbères » devaient distinguer les éléments ethniques, élargir la faille, disloquer le corps social préexistant. C’est ainsi que, dès 1874 en Algérie et 1914 au Maroc, les zones berbérophones étaient soustraites aux juridictions islamiques.
Le « berbérisme », à l’origine de nombre de déformations de l’histoire du Maroc et de l’Algérie, « consiste à affirmer l’indépendance et l’excellence de l’élément berbérophone de la population, à le tenir pour seul (ou à peu près) assimilable et donc perfectible – et à agir en conséquence ». (2) En pratique, l’objectif était « de bloquer l’arabisation des berbères, d’entraver leur islamisation et de revaloriser leurs traditions et coutumes ». (3)
Un véritable travail de sape a ainsi été entrepris pour diviser et fragiliser une société dont les composantes, avant tout, adhèrent au même système de valeurs. De fait, ce dualisme de commande – qui s’attaquait d’abord à l’islam – reposait sur un contresens socioculturel flagrant. (4)
En Algérie, les Juifs étaient regardés volontiers comme des « Européens d’Algérie » et se voyaient engagés dans un processus délibéré de francisation. Dès 1870, un décret sépara définitivement Juifs et Musulmans. Les uns et les autres sont tous français mais « seuls les premiers sont citoyens sans avoir besoin de remplir la moindre démarche et disposent, par exemple, du droit de vote ». (5)

Les politiques de l’enseignement ont ajouté au fractionnement du groupe social. L’objectif était de créer un enseignement de classe ayant pour fonctions essentielles, d’une part le renforcement des différences sociales, d’autre part la formation du personnel intermédiaire nécessaire et de petits cadres destinés aux entreprises et à l’administration de tutelle. (6)
Par-dessus tout, il s’agissait d’assurer l’ascension d’une élite soigneusement choisie afin de soutenir le pouvoir colonial. En 1924, l’administrateur colonial français E. Roume l’expliquait ainsi : « Considérons l'instruction comme chose précieuse qu'on ne distribue qu'à bon escient et limitons en les bienfaits à des bénéficiaires qualifiés. Choisissons nos élèves tout d’abord parmi les fils de chefs et de notables […] Les classes sociales sont nettement déterminées par l’hérédité et la coutume. C’est sur elles que s’appuie notre autorité dans l’administration de ce pays, c’est avec elles surtout que nous avons un constant rapport de services ». (7)
Le système d’éducation national avait de façon décisive entraîné le divorce entre les masses populaires et l’élite. La bourgeoisie urbaine et la classe dirigeante s’efforçaient de ressembler aux colons et, ce faisant, se coupaient de la réalité endogène. Dans les territoires sous contrôle français, les sujets privilégiés apprenaient la géographie de la France, la vie de Jeanne d’Arc, les batailles de Napoléon, la poésie médiévale, le théâtre de Molière… Le contraste était frappant entre les masses illettrées à la vie difficile et ces minorités factices.


L’impact d’une telle divergence socioculturelle est considérable. On sait que l’élaboration d’une dynamique de développement suppose et exige une prise de conscience de l’intérêt commun, un minimum de convergence et de solidarité. Or la division des habitants des colonies en « indigènes » et « évolués », dans la mesure où elle est appelée à se renforcer et à persister (en s’ajoutant aux divisions ethniques et raciales précoloniales), exclue par là-même toute possibilité d’une évolution autonome cohérente.
G. Rocher est bien de cet avis lorsqu’il écrit : « Cette atomisation de la société colonisée en groupes souvent minuscules, rigidement différenciés, hiérarchisés et hostiles les uns aux autres n’est pas de nature à favoriser l’action collective nécessaire au développement ». (8) Ces minorités promues à l’état d’évolué, qui tiendront un jour les commandes, pourront-elles en effet favoriser des actions génératrices de progrès ? Non, car il tombe sous le sens que les éléments assimilés, profondément imprégnés de l’exceptionnalisme occidental, sont à la remorque de la métropole, acquis à sa cause.
Il est vrai certes que l’instruction élitiste coloniale a malgré tout permis à quelques-uns d’acquérir une conscience politique. Des nationalistes et des contestataires ont bien surgi de l’élite, censée paradoxalement soutenir le pouvoir colonial (P. Lumumba fait partie des « évolués »)… Il est bien normal que les prises de vue sur le phénomène humain admettent des exceptions. Ces exceptions en tout cas paraissent confirmer la règle : à savoir qu’il existe une alliance entre la minorité assimilée et les puissances d’occupation – une alliance qui se prolonge dans la période néocoloniale entre les groupes privilégiés et les puissances politiques, financières et militaires extérieures qui les soutiennent. Les liens ainsi tissés sont assurément des liens d’exploitation et d’assujettissement, non de coopération et de réciprocité.

Thami BOUHMOUCH
Septembre 2016
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(1) Cf. les papiers précédents : La force désintégrante du contact colonial https://bouhmouch.blogspot.com/2016/08/la-force-desintegrante-du-contact.html  et  Modelage et assujettissement en situation coloniale https://bouhmouch.blogspot.com/2016/09/modelage-et-assujettissement-en.html
2) Vincent Monteil, Maroc, Seuil 1962, p. 134. Sur la « spécificité de l’indépendance berbère », voir en particulier l’ouvrage de Faouzi M. Houroro, Sociologie politique coloniale au Maroc, cas de Michaux-Bellaire, éd. Afrique-Orient 1988, pp. 124 et s.
(3) F. Houroro, ibid, P. 127. Il est bien entendu qu’une telle politique comportait des limites. Il ne s’agissait aucunement d’introniser la langue berbère. On ne saurait oublier que « le colonialisme visait des objectifs clairs : la substitution de la réalité linguistique – dans son ensemble, sans distinction entre les éléments arabe t berbère – par la langue et la pensée française… » Mohamed Chami, revue Anoual 5 mars 1993, p. 9. Je traduis.
(4) Il faut garder à l’esprit que les berbères marocains ont activement pris part à la lutte contre la « pacification » française (de 1912 à 1934), comme ils se sont engagés naturellement dans le mouvement pour l’indépendance. Quant au collège d’Azrou, il devint « une pépinière de nationalistes » (V. Monteil op. cit. p. 139).
(6) Cf. à ce sujet, dans le cas du Maroc, M. Abid El Jabiri, Ro’ya takaddoumia li baad machakilina al fikri wa tarbawiya, éd. Maghrébines 1982, pp. 172 et s.
(7) Journal officiel de l’AOF, 10 mai 1924, cité in Les Cahiers français, novembre 1974, p. 38.

(8) Guy Rocher, Introduction à la sociologie générale, volume 3 : Le changement social, éd. HMH Points 1968, p. 228.

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