19 novembre 2013

L’ENTREPRISE EST TRIBUTAIRE DE SES PUBLICS. Public financier et pouvoirs publics



Série : L’essentiel didactique

 « Il conviendrait que les pouvoirs publics, les banques et les PME agissent ensemble dans un esprit de dialogue, d'ouverture et de transparence ». Magazine de BMCE Bank



L'entreprise, comme nous l’avons vu dans le papier précédent, est en relation directe avec plusieurs publics. Il s’agit d’organismes et de groupes d'individus susceptibles de favoriser ou d’handicaper son activité. Ils sont au nombre de six : les publics internes, le public financier, les pouvoirs publics, les médias, les groupes de pression et le grand public. Les publics internes – constitués par l’ensemble des employés, cadres et responsables de services – doivent impérativement adhérer aux objectifs et à la ligne stratégique…
Dans les lignes qui suivent, seuls le public financier et les pouvoirs publics sont abordés.

Le public financier
Pour pouvoir moderniser leur outil de production, lancer de nouveaux produits, assurer leur développement, les entreprises dépendent des financements externes. C’est pour elles une nécessité, vu que leurs profits d’ordinaire ne sont pas suffisamment élevés pour le leur permettre en toute indépendance. Ainsi, en plus des capitaux propres (autofinancement), elles recourent aux crédits bancaires et au marché financier (Bourse).    
Au Maroc, le secteur bancaire est la principale composante du système financier. Les entreprises financent leurs investissements en partie par les crédits bancaires à moyen/long terme. La plupart d’entre elles bénéficient de facilités de paiement pour renflouer leurs fonds de roulement. Peu ont franchi le seuil de la Bourse. Si le financement des investissements et de la trésorerie arrive en tête des préoccupations des dirigeants, il constitue une part primordiale de l’offre des établissements financiers : les entreprises captent 47 % des crédits distribués alors qu'elles n'apportent que 15 % des dépôts (les particuliers fournissent 72 % des ressources mais bénéficient d'un peu plus du quart des crédits). (1)  
Il y a tout lieu de croire que les dirigeants rêvent de pouvoir se passer des services bancaires… Pourtant nombre d’entre eux sont devenus puissants grâce à ces services. Les banques, au-delà de l’octroi de crédits, réalisent des prestations de conseil et des montages financiers ; elles se proposent d’optimiser la trésorerie en dirigeant les excédents vers des placements financiers ou monétaires… (2) Les intérêts semblent donc solidaires : le banquier sait qu'il doit rassurer et appuyer son client. Si celui-ci perd confiance et s'effondre, les prêts consentis seraient compromis. « Une banque gagne de l'argent pour autant que les entreprises auxquelles elle prête de l'argent fassent des bénéfices. [...] Le dynamisme de l'un soutient le dynamisme de l'autre. Les bénéfices de l'un confortent les bénéfices de l'autre. Banque et entreprise dessinent ensemble la configuration de l'environnement économique du pays ». (3)  
Par cela même, les banques imposent aux entreprises clientes des règles strictes de fonctionnement. La lecture des bilans des trois dernières années permet de mesurer le degré de fiabilité de l’organisation. Dans le cas de crédits spécifiques, la banque exige du postulant un diagnostic approfondi de son activité. Les entreprises sont dès lors amenées à publier périodiquement leurs résultats pour informer ce public important et de là obtenir son soutien.
Des relations étroites se fondent sur un échange d’informations sans équivoque. « La priorité doit être donnée au dialogue et à la transparence dans la communication entre l’entreprise et son partenaire financier : transparence de l’entreprise dans sa capacité à fournir de la documentation financière fiable et de la visibilité sur ses projets ; transparence de la banque sur les décisions prises. C’est en misant sur une telle stratégie de communication que l’entreprise optimisera ses chances de voir sa banque l’accompagner en répondant favorablement à sa demande de crédit ». (4)
A part la banque, le financement externe s’effectue par le recours au marché financier. Lorsque l’entreprise opte pour une augmentation de capital, elle émet des actions nouvelles destinées au personnel et au grand public. C’est ainsi que les fonds levés sur l’épargne publique permettent de financer ses projets.
Les actionnaires sont des personnes physiques ou morales qui détiennent des actions dans l'entreprise. Ils contribuent au financement de celle-ci en s'attendant normalement à ce que la valeur des actions augmente. Le dirigeant en effet se lie à un ensemble d’actionnaires qui, sans être à proprement parler des spéculateurs, demanderont des niveaux de rentabilité convenables.
Dès lors, pour être performante, une entreprise doit créer de la valeur, non seulement pour ses clients et ses collaborateurs, mais également pour ses actionnaires.  Ceux-ci ont en principe un droit de regard (de contrôle) sur la gestion de l'entreprise, mais leur pouvoir est limité du fait du partage du capital entre un grand nombre d'individus. « Leur manque d'information contribue également à les écarter des leviers de commande. Aucun propriétaire, qu'il possède un petit ou un gros paquet d'actions, ne peut, à moins d'être membre de la technostructure, en savoir assez pour juger des décisions en connaissance de cause ». (5) Les entreprises ne rendent pas compte de façon systématique de leurs projets et souvent le conseil d'administration ne fait que consentir aux décisions prises sans en comprendre réellement les tenants et aboutissants…
Il n'empêche, les entreprises cotées en Bourse sont tenues de communiquer avec les actionnaires. La pression exercée par ces derniers (les plus gros) sur les dirigeants est un fait observable : de nombreuses situations font voir leur influence croissante sur les orientations stratégiques. Il y a douze ans, « les actionnaires de BMW, préoccupés par la mauvaise tournure prise après l’acquisition de la firme Rover, exigent de revendre celle-ci et changent le management ». (6)

Les pouvoirs publics
L’Etat, on le sait, intervient dans l'activité économique et influe sur les mécanismes du marché. Il pèse sur les plans fiscal, réglementaire, administratif et social (emploi). La liberté d'entreprendre – consacrée par le droit – exige un cadre institutionnel à même de rassurer l'investisseur et de garantir l'égalité et la sécurité. Le dispositif réglementaire et autres obligations légales influent directement sur les décisions et moyens mis en œuvre (normes de production, sécurité des employés, etc.). Lors de la formulation du plan marketing, il y a lieu d’en tenir compte.
De là, la nécessité de créer un réseau de relations avec les différents organismes administratifs et les principaux élus, de défendre le point de vue de l'entreprise auprès des personnes-clé. Grâce à un lobbying efficace (associations, groupements professionnels), les entrepreneurs peuvent défendre leurs intérêts communs face à l'Etat.
A cet égard, les sondages effectués au Maroc par le passé auprès des chefs d’entreprise ont pu révéler que l’administration est l’une des principales entraves à la compétitivité et à la croissance, en raison de la lourdeur de la politique fiscale, de l'opacité des procédures et du parcours de combattant imposé à l'investisseur. On a déploré également le système de clientélisme et les passe-droits, la multiplicité des organes de décision et l'imprécision des compétences, les retards de paiement des organismes publics, les lenteurs de la Douane, le manque de zones industrielles, etc. De nos jours, les plaintes portent en particulier sur « l’absence d’un cadre général favorable à la promotion et au développement des PME », « l’inadéquation du code du travail », une « fiscalité trop complexe », « les dispositions du code des marchés publics éliminatoires pour les PME » et « l’accès au foncier ». (7)
L’interaction entre l'entreprise et l’autorité publique est manifeste. Considérons quelques exemples révélateurs au Maroc : la croissance du marché de la restauration collective, limitée pendant des années, ne s'est accélérée que lorsque la fonction publique a adopté l'horaire continu. Le boulanger-pâtissier et traiteur Le Nôtre, implanté à Rabat et Casablanca, est tenu d'utiliser des produits entièrement importés. Compte tenu du caractère périssable des denrées, l'activité de la franchise dépend de la réactivité de l'administration des Douanes. Sa politique des stocks en dépend et par conséquent son bilan. Par ailleurs, aucune publicité concernant les spécialités pharmaceutiques (médicaments dits de confort) ne peut être réalisée sans l’obtention préalable du visa délivré par le Ministère de la Santé Publique. L’objectif est de veiller au caractère éthique du message.

Encore au Maroc, les grands avantages accordés à l'investisseur (exonérations fiscales, primes diverses...) ne peuvent suffire. L'investissement est un tout et le système judiciaire est un maillon important. Pour la plupart des opérateurs, la justice marocaine est malade ; les mécanismes comme les intervenants ont totalement perdu toute crédibilité (lenteurs abusives, communication nébuleuse, juges influencés par le pouvoir exécutif). La corruption, touchant toutes les institutions nationales, est ouvertement montrée du doigt. Le poids des dessous-de-table, estime-t-on, représente entre 3 et 4 % du chiffre d'affaires. Le manque de sécurité judiciaire résultant des dysfonctionnements dans les tribunaux étouffe les initiatives et détourne les projets d’investissement.

Thami BOUHMOUCH
Novembre 2013
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(3) O. Akalay, L'entreprise et son banquier, Revue Marocaine de droit et d'économie du développement, n° 28 - 1992.
(5) John K. Galbraith, Tout savoir ou presque sur l’économie, éd. du Seuil.



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